|
Histoire des communications informatiques
James Pelkey (texte
original en ligne)
Chapitre 1
Introduction
Chapitre 2 Arrière-plan (Dans
lequel on retrouve le télégraphe et le télephone
aux US... le modem ... le microprocesseur)
Chapitre 3 Communications
de données : émergence 1956-1968
Chapitre 4 Réseautage
: Vision et commutation de paquets 1959 - 1968
Chapitre 5Communications
de données : concurrence sur le marché 1969-1972
Chapitre
6 Réseautage : Arpanet 1969-1972
Chapitre 7 Communications
de données : ordre du marché 1973-1979
Chapitre 8
Réseautage : Diffusion 1972-1979
Chapitre 9 Réseautage
: Émergence 1979-1981
Chapitre
10 Réseautage : concurrence sur le marché 1981-1983
Chapitre
11 Normes : une institution habilitante 1979-1984
Chapitre
12 Réseaux : Ordre du marché : LAN 1983-1986
Chapitre
13 Communications de données : Adaptation 1979-1986
Chapitre
14 Interconnexion de réseaux : émergence
1985-1988
Chapitre 2 Background
... Pour le téléphone voir en particulier les points :
- 2.3 Le télégraphe et la révolution de l'information
- 2.6 Alexander Graham Bell et Bell Telephone Co. -- 1873-1878
- 2.7 Vail rejoint la Bell Telephone Company
-- 1878-1887
- 2.8 Monopole revendiqué -- 1918-1934
- 2.9 La réglementation de la FCC et d'AT&T - 1934-1946
- 2.10 Le procès États-Unis contre Western Union - 1949-1956
- 2.11 Computer Inquiry I et le Carterfone - 1965-1973
- 2.13 Droit de la concurrence, enquête informatique et démantèlement
d'AT&T - 1973-1984
Terminologie 2.0
L'ordinateur est la technologie emblématique de l'économie
de l'information. Au tournant du siècle, la vie en société
moderne est inconcevable sans l'aide de l'informatique ; pourtant, au
début des années 1950, rares étaient ceux qui imaginaient
qu'on en aurait besoin de plus d'une poignée. Pour comprendre l'émergence
et la dynamique des communications informatiques, il faut d'abord saisir
comment l'ordinateur a évolué, passant d'armoires pesant
400 tonnes ou de salles entières remplies de baies de tubes
électroniques à l'ordinateur personnel de bureau.
En effet, c'est l'essor fulgurant de l'utilisation des ordinateurs qui
a suscité le besoin de communications informatiques.
Lorsque le premier ordinateur électronique a été
mis en service à la fin de 1945 (ou peut-être le Colossus,
entre 1939 et 1940), ce n'était pas parce que ses concepteurs entrevoyaient
un avenir économique brillant pour ces machines. C'était
plutôt parce que l'armée avait besoin d'équipements
capables d'effectuer des calculs plus rapides. Les concepteurs de l'ENIAC
(*Electronic Numerical Integrator and Calculator*) se sont appuyés
sur des concepts fondamentaux vieux de près de trois siècles.
Une fois concrétisé, l'ENIAC a rapidement été
supplanté par des versions plus récentes et plus performantes.
Malgré cela, peu de gens croyaient à leur utilité
pour les entreprises, et ce n'est qu'en 1954 qu'un ordinateur a été
vendu à une organisation autre qu'une entité gouvernementale.
Au début des années 1960, plus d'une centaine de modèles
différents avaient été conçus et construits
dans le but de trouver la configuration optimale. Puis, en 1963, IBM a
annoncé le System/360. Ce modèle s'est imposé comme
la « conception dominante » ; l'adoption croissante de l'informatique
par les entreprises a alors entraîné une explosion du chiffre
d'affaires du secteur. En 1968, les revenus dépassaient les 5 milliards
de dollars ; en 1988, ils atteignaient 35 milliards.
Ce chapitre débutera par une brève présentation de
la technologie et de son lien avec le produit. Ces notions réapparaîtront
tout au long de l'ouvrage et s'avéreront indispensables pour comprendre
les relations entre technologie et croissance économique. Nous
aborderons également le concept de structures de marché.
Les entreprises qui innovent et se font concurrence finissent par s'inscrire
dans des schémas ordonnés de coévolution. Ces schémas
seront analysés sous l'angle des structures de marché. L'histoire
de l'informatique sera alors reconstituée à l'aide de ces
concepts.
Technologie et structures de marché
Ce schéma de croissance et dévolution dune technologie
passant du stade de lidée à celui de premier
produit, puis de conception dominante et enfin de croissance rapide
na rien dinhabituel ; il constitue au contraire la norme.
Ce modèle représente une « trajectoire » spécifique.
Une telle trajectoire retrace lévolution des performances
dune technologie au fil du temps, sachant que la définition
de la performance peut varier (voir le schéma 1.0 ).
. Diagramme 1.1 Étapes d'une trajectoire technologique

Les trajectoires peuvent revêtir des formes très diverses.
Toutefois, les trajectoires couronnées de succès sapparentent
généralement à une « courbe en S »; on
peut les considérer comme la représentation des courbes
dapprentissage cumulées de toutes les entreprises qui innovent
autour de cette technologie. Dans la suite de lexposé, le
terme « trajectoire » désigne un éventail de
futurs possibles, la courbe en S constituant le cas type.
On considère que les technologies qui connaissent le succès
traversent cinq étapes distinctes. Cette notion d'étapes
a une simple valeur explicative et n'implique aucune forme de prédétermination.
Comme nous le verrons, les schémas d'évolution et de développement
technologiques résultent d'une multitude de facteurs, dont la «
supériorité » intrinsèque de la technologie
n'est qu'un élément parmi d'autres, et souvent pas le plus
déterminant.
La première étape naît d'une idée. Puisque
les idées émanent d'individus, ce sont une ou plusieurs
personnes qui sont à l'origine de chaque technologie et, par conséquent,
de sa trajectoire ; dans le cas des technologies qui nous intéressent
ici, ces personnes sont invariablement membres d'organisations. La plupart
des idées ne sont jamais concrétisées, parfois pendant
des siècles. L'idée de l'ordinateur, par exemple, remonte
au XVIIe siècle. Si une idée présente un potentiel
suffisant, une incitation peut naître pour la transformer en produit.
C'est le produit qui transforme la technologie en bien économique.
Ainsi, la création du premier produit intégrant une nouvelle
technologie marque le début de la deuxième étape
de la trajectoire technologique. Cette étape est appelée
« concrétisation du produit » (voir le schéma
1.1 : Les étapes d'une trajectoire technologique). Presque systématiquement,
une ou plusieurs organisations sont impliquées dans ce processus.
Dans le cas de l'ordinateur, il s'agissait de l'Université de Pennsylvanie.
Les organisations sont les entités économiques qui investissent
les capitaux nécessaires au financement de toutes les tâches
requises pour transformer l'idée en produit. L'investissement est
un élément clé. Il ne doit pas nécessairement
être motivé par un gain financier : l'investissement du gouvernement
américain pour faire progresser les technologies informatiques
durant la Seconde Guerre mondiale, par exemple, répondait à
des impératifs de sécurité nationale. Quelle que
soit la motivation, c'est l'investissement ou le capital-risque
qui finance, via les organisations, la transformation de l'idée
en produit.
Une fois le produit créé, il doit passer l'épreuve
de la valeur. S'il présente de la valeur et si les technologies
sous-jacentes offrent un potentiel d'amélioration, il peut alors
être justifié selon une logique d'investissement
de créer une nouvelle version améliorée du produit.
Ce nouveau produit tire parti des enseignements acquis lors de la conception
et de l'utilisation de la version précédente. Le deuxième
ordinateur, l'EDVAC (*Electronic Discrete Variable Automatic Calculator*),
se distinguait de l'ENIAC par le fait qu'il ne nécessitait pas
de recâblage pour chaque nouvelle utilisation, mais exploitait des
instructions codées ; il s'agissait là d'une amélioration
majeure, au cur même des progrès de l'informatique.
Si une technologie et sa concrétisation sous forme de produit
est perçue comme économiquement attrayante, d'autres
organisations commenceront à innover à son sujet. Dans un
premier temps, chaque organisation adoptera des stratégies d'innovation
propres pour acquérir un avantage concurrentiel, en innovant de
la manière qui, selon elle, répond le mieux à la
demande du marché. Lorsque plusieurs organisations se mettront
à innover en développant des produits concurrents, leurs
actions conjuguées propulseront la trajectoire technologique vers
une nouvelle étape, qualifiée d'étape des «
produits concurrentiels ».
Presque systématiquement, une ou plusieurs organisations sont impliquées.
Dans le cas des ordinateurs, il s'agissait de l'Université de Pennsylvanie.
Les organisations sont les entités économiques qui investissent
les capitaux nécessaires pour financer toutes les tâches
indispensables à la transformation d'une idée en produit.
L'investissement est essentiel. Il n'est pas nécessairement motivé
par le gain financier ; par exemple, les investissements du gouvernement
américain dans le développement des technologies informatiques
pendant la Seconde Guerre mondiale étaient motivés par la
sécurité nationale. Quelle que soit la raison, l'investissement,
ou capital-risque, finance la transformation d'une idée en produit
par les organisations.
Une fois qu'un produit existe, il doit faire ses preuves. S'il s'avère
utile et si les technologies utilisées présentent un potentiel
d'amélioration, la création d'une version améliorée
peut se justifier - selon une logique d'investissement. Ce nouveau produit
bénéficie des enseignements tirés de sa création
et de son utilisation. Le deuxième ordinateur, l'EDVAC (Electronic
Discrete Variable Automatic Calculator), se distinguait de l'ENIAC par
le fait qu'il n'était pas nécessaire de le recâbler
à chaque nouvelle utilisation ; il utilisait des instructions codées,
une amélioration significative et essentielle au développement
de l'informatique.
Si une technologie, et son incarnation en tant que produit, est reconnue
comme économiquement attractive, d'autres organisations commenceront
à innover dans ce domaine. Initialement, chaque organisation poursuivra
des stratégies d'innovation uniques pour obtenir un avantage concurrentiel,
en innovant de la manière qu'elle estime la plus adaptée
à la demande du marché. Une fois que plusieurs organisations
se lancent dans l'innovation de produits concurrents, leurs actions combinées
propulsent la technologie vers une nouvelle étape, celle des produits
concurrentiels.
Les entreprises continueront de poursuivre
leurs propres stratégies d'exploration et d'exploitation jusqu'à
l'émergence d'une conception dominante. Dans la phase d'exploration,
chaque entreprise cherche le produit le plus compétitif ; en revanche,
une fois qu'elle estime avoir trouvé un tel produit, elle tente
de l'exploiter de manière optimale. Lorsque la conception dominante
émerge, les produits qui ne s'y conforment pas perdent progressivement
de leur importance. Les entreprises capables de le faire réorientent
leur stratégie d'innovation pour s'aligner sur cette conception
dominante. La manière dont un produit ou une conception s'impose
dépend fortement de la « dépendance au sentier »
(path dependence) : le fait d'être le meilleur quelle que
soit la définition retenue n'est qu'un facteur parmi d'autres.
Les utilisateurs qui achètent le produit ce que l'on peut
qualifier, au sens large, de « demande d'achat » constituent
le test ultime. L'émergence d'une conception dominante marque le
passage de la trajectoire technologique du stade du « produit compétitif
» à celui de la « conception dominante ». Une
fois cette conception établie, les entreprises prospères
produiront des biens de plus en plus interchangeables, bien qu'elles puissent
toujours introduire des éléments de différenciation
par d'autres moyens. Les chapitres suivants approfondiront la question
des conceptions dominantes.
Si la conception dominante est robuste c'est-à-dire capable
de s'adapter aux exigences futures sans rendre obsolètes les compétences
des entreprises qui ont réussi , alors la trajectoire peut
perdurer et devenir pérenne. La pérennité constitue
le stade ultime d'une trajectoire technologique. Identifier des technologies
permettant de créer des produits durables tout en générant
une croissance économique significative est un enjeu essentiel
tant pour les entreprises que pour les économies.
Le produit en tant que bien économique, artefact ou objet
d'échange peut être conceptualisé comme une
« boîte noire » . Imaginez d'abord une boîte noire
: vous en voyez l'aspect extérieur, mais vous ignorez ce qu'elle
contient. Par conséquent, vous ne savez pas quel usage en faire.
Une fois informé de son fonctionnement, vous êtes confronté
à un choix : modifier votre comportement pour utiliser cette boîte
noire, ou ne pas le faire. Vous adoptez alors le point de vue de l'utilisateur.
Sur le plan économique, l'un des facteurs déterminants est
le gain financier découlant de l'utilisation du produit.
Au début des années 1950, on pensait que l'utilisation d'ordinateurs
pour résoudre des problèmes complexes et difficiles nécessiterait
un temps « infini ». L'armée, toutefois, avait besoin
d'ordinateurs suffisamment rapides pour permettre la mise en place d'un
système de défense aérienne servant à la fois
de protection et de moyen de dissuasion face aux Russes. Elle exigeait
des ordinateurs capables de fonctionner en « temps réel ».
Sa préoccupation première était l'usage du système,
tandis que la conception et la fabrication incombaient à d'autres
acteurs.
Ces derniers perçoivent la « boîte noire » de
l'intérieur ; ils adoptent le point de vue des concepteurs et des
fabricants. Pour eux, la réalité est bien plus complexe.
Ils doivent se soucier de l'utilisation du produit : s'il n'est pas utilisé,
il ne connaîtra pas le succès et, sans succès, sa
fabrication n'a aucune raison d'être (pour les individus, cela signifie
l'absence de revenus, donc d'emploi ; pour l'entreprise, l'absence de
profits, de liquidités et, à terme, de survie). Les concepteurs
et les fabricants doivent également maîtriser les éléments
nécessaires à la conception et à la création
du produit.
Lors de la création d'un produit, les concepteurs et les fabricants
peuvent modifier soit son « architecture », soit les «
composants » qui le constituent. L'architecture correspond à
la conception du produit, c'est-à-dire à la manière
dont les composants sont assemblés pour assurer une fonction donnée.
Des architectures différentes peuvent aboutir à des produits
radicalement distincts à tel point que même des produits
utilisant des composants communs fonctionnent différemment. Par
exemple, les premiers ordinateurs, téléviseurs et postes
de radio utilisaient tous un composant commun, le tube à vide ;
pourtant, ce dernier remplissait des fonctions différentes selon
le produit.
Lorsqu'une architecture devient suffisamment singulière, elle définit
un nouveau « paradigme » . Un paradigme englobe les connaissances,
les problèmes, les procédures, les tâches et l'expérience
nécessaires à la maîtrise de cette architecture. Les
paradigmes seront abordés plus en détail ultérieurement.
Une fois créé et couronné de succès, un produit
justifie l'innovation de versions nouvelles et améliorées.
Les concepteurs disposent alors de nouveaux choix en matière d'architecture
et de composants. Ces choix résultent de divers facteurs : le temps
écoulé, l'expérience acquise, les exigences des clients,
les capacités de l'organisation, le financement, ainsi que la disponibilité
de nouvelles architectures ou de nouveaux composants, entre autres. Le
plus souvent, ces choix conduisent à une amélioration «
incrémentale » du produit précédent. Lorsqu'elles
sont significatives, les avancées du produit peuvent être
perçues comme des bonds technologiques ou des améliorations
par paliers, mesurées en générations. Les ordinateurs,
les téléviseurs et les radios ont tous évolué
au fil du temps grâce à l'innovation apportée par
des générations successives de versions plus récentes
et plus performantes.
De nouveaux paradigmes entraînent souvent une « discontinuité
technologique » . Dans ce cas, le nouveau produit ne constitue pas
la génération suivante d'un produit antérieur, mais
présente des caractéristiques entièrement inédites
qui le distinguent le rendant « radical » à
l'instar de l'ordinateur par rapport au téléviseur. Dans
l'historique de l'informatique qui suit, trois paradigmes informatiques
vont émerger : les ordinateurs centraux (*mainframes*), les mini-ordinateurs
et les ordinateurs personnels.
En 1968, le circuit intégré
a suscité une innovation incrémentale dans le domaine des
ordinateurs centraux (mainframes) avec l'architecture IBM System/360
et, simultanément, une innovation de rupture avec l'apparition
des mini-ordinateurs. Une décennie plus tard, les microprocesseurs
ont entraîné une innovation incrémentale pour les
mini-ordinateurs (et, dans une certaine mesure, pour les ordinateurs centraux)
ainsi qu'une innovation de rupture avec l'avènement de l'ordinateur
personnel. En 1988, le chiffre d'affaires cumulé de ces trois segments
du marché informatique avait été multiplié
par sept en vingt ans à peine, atteignant 35 milliards de dollars.
Dans cette optique, ce chapitre peut être résumé comme
le récit de l'évolution des ordinateurs au fil du temps
en réponse à trois ruptures technologiques : celles provoquées
par le transistor, le circuit intégré et le microprocesseur.
Durant cette même période, les besoins des utilisateurs
ou la demande ont également évolué, passant
du traitement par lots (*batch processing*) à l'informatique en
temps réel, puis à l'informatique en temps réel et
en ligne, pour aboutir enfin à l'informatique personnelle distribuée.
Ces nouveaux besoins, lorsqu'ils ont été intégrés
dans des architectures produits exploitant les dernières innovations
en matière de composants, ont donné naissance à deux
nouveaux paradigmes informatiques : les mini-ordinateurs et les ordinateurs
personnels. En 1988, ces trois paradigmes coévoluaient et s'incarnaient
à la fois sous forme d'entités économiques au sein
des entreprises et d'objets économiques sous forme de produits.
Cela nous amène au dernier concept d'analyse nécessaire
à ce chapitre : les « structures de marché ».
Les entreprises qui innovent et commercialisent des produits en concurrence
les unes avec les autres constituent à la fois des marchés
et des secteurs industriels. Marchés et secteurs industriels ne
sont ni synonymes ni indépendants les uns des autres. Un marché
est un processus, une dynamique, un jeu d'échanges économiques
auquel prennent part des agents économiques en l'occurrence,
des entreprises. Comme tout jeu, les marchés fonctionnent selon
des règles. Certaines sont très générales,
comme celles régissant la propriété privée,
les contrats et le commerce. D'autres sont spécifiques au marché,
telles que les réglementations et les contraintes liées
au droit de la concurrence (lois antitrust).
Les entreprises développent des innovations technologiques pour
créer des objets économiques des produits
qui font l'objet d'échanges, donnant ainsi naissance à des
marchés. Le succès ou l'échec des actions de ces
entreprises façonne la structure du secteur industriel, c'est-à-dire
l'organisation des agents économiques les uns par rapport aux autres.
L'une des formes d'organisation sectorielle permet de qualifier un secteur
de monopole, d'oligopole ou de marché concurrentiel. Dans une situation
de monopole, l'ordre est concentré au sein d'une seule entreprise
; dans un oligopole, quelques entreprises dominent ; tandis que dans un
secteur concurrentiel, toutes les entreprises ou la plupart d'entre
elles sont en mesure d'influencer l'évolution future du
marché.
Le marché et le secteur définissent et affinent constamment
leur existence et leur potentiel respectifs à travers les actions
de toutes les entreprises. Le marché s'apparente à un processus
et le secteur à une structure, où les processus agissent
sur les structures qui, à leur tour, conditionnent les processus
futurs, et ainsi de suite. Cette coévolution mutuelle entre marché
et secteur sera désignée sous le terme de « structure
de marché » (voir le schéma 1.2 : Structure de marché).
Diagramme 1.2 Structure du marché

Les structures de marché se constituent à partir des actions
des entreprises ; elles n'existent pas *a priori*, attendant simplement
d'être découvertes par ces dernières. Par ailleurs,
une entreprise peut appartenir à plusieurs structures de marché
: dans certaines, elle joue un rôle crucial pour les résultats
collectifs, tandis que dans d'autres, sa position est strictement périphérique.
Les structures de marché constituent la concrétisation,
au niveau des entreprises et des produits, des paradigmes technologiques.
Chaque paradigme donne naissance à une nouvelle structure de marché.
Les trois paradigmes informatiques au cur de cette histoire seront
analysés comme trois structures de marché distinctes, mais
coévolutives. La dynamique des structures de marché sera
approfondie dans les chapitres suivants.
Le produit ce bien économique ou artefact, objet d'échange
économique peut être conceptualisé comme une
« boîte noire ». Imaginez d'abord une boîte noire
: vous en voyez l'aspect extérieur, mais vous ignorez ce qu'elle
contient. Par conséquent, vous n'avez aucune idée de l'usage
qu'on peut en faire. Une fois initié à son fonctionnement,
vous êtes confronté à un choix : modifier votre comportement
pour utiliser cette boîte noire, ou non. Vous adoptez alors le point
de vue de l'utilisateur. Sur le plan économique, l'un des facteurs
déterminants est le gain financier découlant de l'utilisation
du produit.
Au début des années 1950, on estimait que l'utilisation
d'ordinateurs pour résoudre des problèmes complexes et ardus
prendrait « une éternité ». L'armée,
toutefois, avait besoin d'ordinateurs suffisamment rapides pour permettre
la mise en place d'un système de défense aérienne
servant à la fois de protection et de moyen de dissuasion face
aux Russes. Elle exigeait des ordinateurs capables de fonctionner en «
temps réel ». Sa préoccupation première était
l'usage ; la conception et la fabrication des machines incombaient à
d'autres acteurs.
Ces autres acteurs perçoivent la boîte noire de l'intérieur.
Ils adoptent le point de vue des concepteurs et des fabricants. Pour eux,
la réalité est bien plus complexe. Ils doivent se soucier
de l'usage du produit : s'il n'est pas utilisé, il ne connaîtra
pas le succès et, sans succès, sa fabrication perd toute
raison d'être. (Pour les individus, cela signifie l'absence de revenus,
donc d'emploi ; pour l'entreprise, l'absence de profits et de liquidités,
voire la disparition.)
Les concepteurs et les fabricants doivent également maîtriser
les compétences nécessaires à la conception et à
la création du produit.
Lors de la création d'un produit, les concepteurs et les fabricants
peuvent modifier soit son « architecture », soit les «
composants » qui le constituent. L'architecture correspond à
la conception du produit, c'est-à-dire à la manière
dont les composants sont assemblés pour assurer une fonction donnée.
Des architectures différentes peuvent aboutir à des produits
radicalement distincts à tel point que même des produits
partageant des composants communs fonctionnent différemment. Ainsi,
les premiers ordinateurs, téléviseurs et postes de radio
utilisaient tous un composant commun : le tube à vide. Pourtant,
dans chacun de ces produits, ce tube remplissait des fonctions différentes.
Lorsqu'une architecture devient suffisamment unique, elle définit
un nouveau « paradigme » . Un paradigme englobe les connaissances,
les problèmes, les procédures, les tâches et l'expérience
nécessaires pour maîtriser cette architecture. Les paradigmes
seront abordés plus en détail ultérieurement.
Une fois établi, un produit performant justifie l'innovation de
versions nouvelles et améliorées. Les concepteurs disposent
alors de différents choix en matière d'architecture et de
composants. Ces choix résultent de l'écoulement du temps,
de l'expérience acquise, des exigences des clients, des capacités
de l'organisation, du financement, de la disponibilité de nouvelles
architectures ou de nouveaux composants, etc. Le plus souvent, ces choix
conduisent à une amélioration « incrémentale
» du produit précédent. Lorsqu'elles sont significatives,
les avancées du produit peuvent être perçues comme
des bonds ou des sauts qualitatifs, mesurés en générations.
Les ordinateurs, les téléviseurs et les radios ont tous
évolué au fil du temps grâce à l'innovation
de générations successives de versions plus récentes
et plus performantes.
Les nouveaux paradigmes provoquent souvent une « discontinuité
technologique ». Dans ce cas, le nouveau produit ne constitue pas
la génération suivante d'un produit antérieur, mais
un produit aux caractéristiques entièrement nouvelles qui
le distinguent un changement « radical », à
l'instar de la différence entre l'ordinateur et le téléviseur.
Dans l'historique de l'informatique qui suit, trois paradigmes informatiques
vont émerger : les ordinateurs centraux (*mainframes*), les mini-ordinateurs
et les ordinateurs personnels.
En 1968, le circuit intégré a suscité une innovation
incrémentale dans le domaine des ordinateurs centraux (*mainframes*)
avec l'architecture IBM System/360 et, simultanément,
une innovation de rupture avec l'apparition des mini-ordinateurs. Une
décennie plus tard, les microprocesseurs ont entraîné
une innovation incrémentale pour les mini-ordinateurs (et, dans
une certaine mesure, pour les ordinateurs centraux) ainsi qu'une innovation
de rupture : l'ordinateur personnel. En 1988, le chiffre d'affaires cumulé
de ces trois segments du marché informatique avait été
multiplié par sept en vingt ans à peine, atteignant 35 milliards
de dollars.
Dans cette optique, ce chapitre peut être résumé comme
le récit de l'évolution des ordinateurs au fil du temps
en réponse à trois ruptures technologiques : celles provoquées
par le transistor, le circuit intégré et le microprocesseur.
Durant cette même période, les besoins des utilisateurs
ou la demande ont également évolué, passant
du traitement par lots (*batch processing*) à l'informatique en
temps réel, puis à l'informatique en temps réel et
en ligne, pour aboutir enfin à l'informatique personnelle distribuée.
Ces nouveaux besoins, lorsqu'ils ont été intégrés
dans des architectures produits tirant parti des dernières innovations
en matière de composants, ont donné naissance à deux
nouveaux paradigmes informatiques : les mini-ordinateurs et les ordinateurs
personnels. En 1988, ces trois paradigmes co-évoluaient, s'incarnant
à la fois dans des entités économiques (les entreprises)
et dans des objets économiques (les produits).
Cela nous amène au dernier concept d'analyse nécessaire
à ce chapitre : les « structures de marché ».
Les entreprises qui innovent et commercialisent des produits en concurrence
les unes avec les autres constituent à la fois des marchés
et des secteurs industriels. Marchés et secteurs industriels ne
sont ni synonymes ni indépendants les uns des autres. Un marché
est un processus, une dynamique, un jeu d'échanges économiques
auquel prennent part des agents économiques en l'occurrence,
des entreprises. Comme tout jeu, les marchés fonctionnent selon
des règles. Certaines sont très générales,
comme celles régissant la propriété privée,
les contrats et le commerce ; d'autres sont spécifiques au marché,
telles que les réglementations et les contraintes liées
au droit de la concurrence.
Les entreprises innovent sur le plan technologique pour créer des
objets économiques des produits destinés à
l'échange, donnant ainsi naissance à des marchés.
Le succès ou l'échec des actions de toutes les entreprises
façonne la structure du secteur, c'est-à-dire l'organisation
des agents économiques les uns par rapport aux autres. Une forme
d'organisation sectorielle permet de classer un secteur comme étant
un monopole, un oligopole ou un marché concurrentiel. Dans un monopole,
l'organisation se résume à une seule entreprise ; dans un
oligopole, quelques entreprises dominent ; et dans un secteur concurrentiel,
toutes les entreprises ou la plupart d'entre elles sont
capables d'influencer l'évolution future du marché.
Le marché et le secteur définissent et affinent constamment
leur existence et leur potentiel respectifs à travers les actions
de toutes les entreprises. Le marché s'apparente à un processus
et le secteur à une structure ; des processus agissent sur des
structures qui, à leur tour, conditionnent les processus futurs,
et ainsi de suite. Cette coévolution mutuelle entre marché
et secteur sera désignée par le terme « structure
de marché » (voir Schéma 1.2 : Structure de marché).
Diagram 1.2 Market-structure
Les structures de marché se construisent à partir des actions
des entreprises ; elles n'existent pas *a priori*, attendant simplement
d'être découvertes par ces dernières. Par ailleurs,
une entreprise peut appartenir à plusieurs structures de marché
: dans certaines, elle joue un rôle crucial pour les résultats
collectifs, tandis que dans d'autres, sa position est strictement périphérique.
Les structures de marché constituent la concrétisation,
au niveau des entreprises et des produits, des paradigmes technologiques.
Chaque paradigme donne naissance à une nouvelle structure de marché.
Les trois paradigmes informatiques au cur de cette histoire seront
analysés comme trois structures de marché distinctes, mais
coévolutives. La dynamique des structures de marché sera
approfondie dans les chapitres suivants.
Enfin, si l'on compare l'informatique et les communications, la structure
du marché des télécommunications en 1968 était
celle d'un monopole réglementé : seule la société
American Telephone & Telegraph
(AT&T) pouvait fournir des produits et services de télécommunications.
Toutefois, en 1988, le secteur des télécommunications englobait
lui aussi de multiples structures de marché, chacune caractérisée
par des processus concurrentiels et des structures industrielles qui lui
étaient propres. La transformation du marché réglementé
des télécommunications en un marché concurrentiel
est retracée dans le chapitre suivant, intitulé «
L'évolution des règles de la concurrence ». Mais d'abord,
un historique de l'informatique.
Télécommunications (le sujet principal de ce site
: l'histoire du téléphone)
L'utilisation croissante de l'informatique par les organisations au milieu
des années 1960 risquait de se heurter aux politiques et pratiques
restrictives d'American Telephone & Telegraph (AT&T), le monopole
réglementé des télécommunications.
À l'opposé de la dynamique turbulente et structurante
du marché de l'informatique, où l'innovation ne connaissait
aucune limite, le secteur des télécommunications s'était
replié sur lui-même ; AT&T s'opposait avec véhémence
aux nouveaux usages du réseau téléphonique, y compris
ceux rendus possibles par des produits issus de ses propres innovations.
Pendant vingt ans, AT&T a lutté pour préserver les dispositifs
institutionnels qui la protégeaient des incertitudes de la concurrence.
Puis, grâce à deux décisions historiques de la Federal
Communications Commission (FCC) les affaires Carterfone (1968)
et MCI (1969) la concurrence avec AT&T est devenue possible.
En 1983, la bataille des idées et des technologies était
gagnée et, le 1er janvier 1984, AT&T, alors la plus grande
entreprise au monde, s'est restructurée en huit nouvelles sociétés.
Le cas d'AT&T démontre que les économies de marché
ne se mettent pas en place spontanément, mais nécessitent
une action délibérée. Lorsque les Pères fondateurs
ont élaboré la Constitution des États-Unis, ils ont
intentionnellement renforcé les garanties relatives à la
propriété privée, considérant celle-ci comme
un droit inné de l'homme et estimant que, sous la protection de
la loi, les activités économiques privées favoriseraient
le bien public. Les grandes entreprises occupaient toutefois peu de place
dans leurs délibérations, tant parce qu'ils vivaient dans
une société agraire que parce que ces entreprises étaient
assimilées aux monopoles britanniques honnis. Cependant, avec le
temps, il est apparu que la société devait encourager les
actions collectives pour accomplir ce que le gouvernement n'était
ni autorisé ni capable de réaliser. Les sociétés
par actions ont donc joué un rôle clé dans l'évolution
de l'économie ; à ce titre, les autorités nationales
et celles des États ont adopté des règles visant
à favoriser leur création et leur développement.
Par la suite, de nouvelles règles se sont avérées
nécessaires pour encadrer les comportements économiques
; ces règles étaient appliquées par des institutions,
telles que celles qui allaient plus tard réguler AT&T. (AT&T
sous le nom de Southwestern Bell Corporation, avec son siège à
Saint-Louis dans le Missouri.)
Une brève présentation des institutions sera suivie d'un
aperçu de l'histoire des institutions du capitalisme américain
jusqu'aux années 1870.
Lors de la fondation d'AT&T en 1873 , le modèle
industriel dominant était celui du capitalisme concurrentiel. Les
entreprises industrielles étaient de petite taille, soumises aux
contraintes des États et gérées par leurs propriétaires.
Il n'existait alors aucune société industrielle cotée
en bourse. Toutefois, le capitalisme concurrentiel ne fut qu'une étape
transitoire.
En effet, en 1832, la vision d'un entrepreneur donna naissance au télégraphe,
déclenchant ainsi la révolution de l'information. Nous aborderons
ensuite la crise du capitalisme concurrentiel et l'essor du capitalisme
des grandes sociétés : à la veille de la Première
Guerre mondiale, ce dernier avait supplanté le capitalisme concurrentiel,
et l'économie se trouvait dominée par des oligopoles de
grandes entreprises cotées. Durant cette période charnière
(1880-1914), AT&T et le secteur des télécommunications
ont pris une forme qui perdurera jusqu'à l'irruption de l'informatique
au milieu des années 1960. C'est cette histoire qui constituera
l'essentiel du présent chapitre. La partie consacrée à
la restructuration amorcée au milieu des années 1960 mettra
en lumière la manière dont les utilisateurs ont obtenu le
droit de raccorder et d'interconnecter au réseau téléphonique
des équipements de leur propre choix.
Les institutions
Les institutions , tout comme les structures de marché, organisent
les interactions entre les entreprises. Toutefois, elles fonctionnent
de manière très différente. Les structures de marché
représentent un ordre émergeant des interactions entre entreprises
un ordre dont ni l'émergence ni la pérennité
ne sont garanties. À l'inverse, les institutions imposent un ordre
aux entreprises en les obligeant à se conformer à des règles.
La capacité d'imposer des comportements régis par des règles
est importante, car on estime souvent que les conséquences économiques
sont mieux déterminées par la raison ou par le processus
politique que laissées au simple hasard des dynamiques de marché.
La source la plus courante d'autorité institutionnelle est l'État,
qui tire son pouvoir du droit souverain la Constitution, dans le
cas des États-Unis. Certaines institutions sont essentielles à
l'émergence des économies de marché : la propriété
privée, les contrats, la monnaie, le droit et les entreprises,
par exemple. D'autres institutions sont propres à des structures
de marché spécifiques et peuvent évoluer fréquemment
et radicalement. Les entreprises, agents économiques emblématiques
de l'économie moderne, s'inscrivent dans le cadre de nombreuses
structures de marché et institutions.
Les institutions sont fondamentales non seulement pour les économies,
mais aussi pour l'essence même de la manière dont nous, êtres
humains, interagissons les uns avec les autres. Les choix et les actions
que nous effectuons aujourd'hui reposent sur notre confiance quant aux
conditions qui prévaudront à l'avenir. La conduite automobile
en est un exemple. Si nous n'avions pas la certitude que les autres conducteurs
roulent toujours du « bon » côté de la route,
respectent les feux de signalisation et adoptent des comportements prévisibles
et connus de tous, il serait insensé de risquer notre vie au volant.
La conduite ne peut exister que s'il existe des règles et des contraintes
régissant le comportement de chacun. Ces règles et contraintes,
ainsi que les moyens de les faire respecter comme les règles
d'obtention du permis de conduire et la présence de la police ,
constituent l'institution de la conduite. La conduite est évidemment
bien plus qu'une simple institution l'idéal étant
que chaque conducteur soit compétent , mais sans les institutions
sous-jacentes, les gens ne conduiraient pas.
La conduite peut également être comparée au comportement
sur le marché : un ordre émerge lorsque les gens conduisent
à vive allure, dans la circulation, en toute sécurité,
et parviennent à se rendre de leur point de départ à
leur destination en toute confiance. Comme il est impossible de prescrire
exactement ce que chaque conducteur doit faire à tout moment, les
institutions ne peuvent pas définir entièrement le comportement
au volant. Certaines décisions doivent être laissées
aux conducteurs eux-mêmes, qui entrent en concurrence et coopèrent
avec les autres usagers présents simultanément sur la route.
La conduite est influencée à la fois par les institutions
rouler à droite, s'arrêter aux endroits indiqués,
etc. et par l'émergence de régularités dans
les interactions entre conducteurs, telles que l'utilisation de la voie
de gauche par les véhicules les plus rapides ou les itinéraires
empruntés par les travailleurs pour leurs trajets domicile-travail.
Les institutions économiques sont créées pour organiser
les interactions liées à la survie et à l'existence
matérielle. Dans une économie moderne, des institutions
sont nécessaires pour régir les interactions entre collectifs,
car c'est par le biais d'organisations sociales de collectifs
que l'être humain subvient à ses besoins de survie et à
ses besoins matériels. Un collectif désigne tout groupe
de personnes (ou toute organisation sociale) dont les membres acceptent
de renoncer à certains droits et libertés en échange
d'un comportement collectif souhaité ou requis. Cette adhésion
peut être volontaire, comme dans le cas d'une coopération,
ou imposée par la contrainte lorsqu'il existe un mécanisme
d'application crédible. Quoi qu'il en soit, les institutions rendent
les interactions collectives futures plus prévisibles. (S'il existe
un comportement « idéal », celui-ci peut faire l'objet
d'incitations supplémentaires, comme une réduction des primes
d'assurance automobile pour les conducteurs n'ayant pas eu d'accident.)
Enfin, comme les comportements collectifs souhaités évoluent
avec le temps que ce soit de manière intentionnelle ou non
, les institutions doivent également s'adapter pour conserver
leur efficacité.
Les institutions économiques se composent de trois éléments
structurels des règles, un mécanisme d'application
et des contraintes informelles ainsi que des membres formant le
collectif. Les règles définissent les interactions collectives
autorisées et celles qui ne le sont pas. Pour être effectives,
ces règles doivent s'accompagner d'un mécanisme d'application
crédible. Or, comme les règles ne peuvent jamais définir
exhaustivement toutes les interactions possibles dans toutes les situations,
les membres du collectif doivent faire des choix et agir d'une manière
qu'ils jugent conforme à l'esprit de l'institution. Avec le temps,
les régularités découlant des interactions entre
les membres peuvent acquérir une autorité quasi normative
et s'imposer comme des contraintes informelles, prenant souvent le pas
sur les règles formelles elles-mêmes. Les normes, les codes
de conduite et les conventions constituent des exemples de contraintes
informelles. Les règles sont considérées comme essentielles
au développement du capitalisme aux États-Unis, tout comme
elles le sont pour toute forme de société organisée.
L'institution économique par excellence d'une économie capitaliste
est la propriété privée ; celle-ci désigne
le droit de détenir un titre de propriété perpétuel
sur des actifs et les améliorations qui y sont apportées,
ainsi que le droit de faire valoir ces droits devant les tribunaux. Les
règles juridiques définissent les droits de propriété
privée, tandis que les tribunaux en assurent l'application. Par
conséquent, la propriété privée nécessite
un gouvernement suffisamment crédible pour faire respecter les
lois, mais pas assez puissant pour en abuser. Les gouvernements instaurent
et protègent la propriété privée, estimant
qu'il s'agit d'un moyen efficace d'inciter les acteurs privés à
agir dans l'intérêt du « bien public ». Il s'établit
ainsi une dynamique entre la perception qu'a le public de la valeur des
avantages procurés par une telle institution et sa volonté
constante de soutenir les politiques gouvernementales nécessaires
pour garantir, de manière crédible et cohérente,
le respect des droits de propriété privée.
À l'origine, la propriété
privée était un droit réservé aux seules «
personnes physiques » c'est-à-dire aux individus.
Lorsque le besoin s'est fait sentir d'agir en tant que collectifs
notamment pour des groupes dont la composition évoluait au fil
du temps , les contraintes liées au régime de propriété
privée des personnes physiques ont posé problème.
Ces collectifs avaient besoin de pouvoir détenir un titre de propriété
perpétuel, indépendamment des changements dans leurs effectifs.
La société par actions (ou « corporation »)
a alors émergé comme l'une des solutions. Depuis leur apparition
il y a plus de cinq cents ans jusqu'à la fin du XXe siècle,
ces sociétés sont devenues un élément incontournable
de la vie moderne ainsi que les principaux acteurs économiques
des systèmes capitalistes.
Les économies capitalistes nécessitent également
des institutions favorisant et protégeant l'échange de biens
privés le commerce ainsi que les accords conclus
entre agents économiques les contrats. Ces trois piliers
du capitalisme (commerce, contrats et sociétés) seront étudiés
sous un angle historique, en commençant par l'adoption de la Constitution
des États-Unis. Bien que leur genèse remonte à l'Europe,
on peut considérer que leur véritable point de départ
se situe avec cette Constitution, car c'est à ce moment-là
qu'ils ont commencé à revêtir leurs formes modernes.
L'exemple qui suit illustre ces institutions à leurs débuts,
alors que l'Amérique était encore une colonie britannique.
La colonie du Massachusetts a vu le jour en 1635 sous la forme d'une société
constituée par charte royale. Le roi d'Angleterre avait eu recours
à ce modèle pour encourager des initiatives privées
jugées conformes aux intérêts de la Couronne ; en
l'occurrence, il s'agissait de groupes organisés pour coloniser
l'Amérique. Avec le temps, il est devenu crucial pour le gouvernement
colonial du Massachusetts d'encourager la migration vers l'ouest. Il a
donc lui aussi eu recours aux sociétés. Pour inciter des
groupes d'individus à braver les épreuves et les risques
liés à l'installation en zone frontalière et à
fonder une communauté pérenne, les autorités coloniales
proposaient de transformer les terres occupées ainsi que
les aménagements qui y étaient réalisés
en propriété privée au nom du collectif (la «
township » ou commune). Une fois le titre de propriété
obtenu, chaque commune pouvait décider de la répartition
des droits de propriété entre ses membres. Au début,
chaque collectif conservait une partie des terres indivises les
« communaux » afin d'attirer de nouveaux venus dans
la communauté. Toutefois, un problème a fini par surgir
: bon nombre des premiers colons souhaitaient partir vers l'ouest, tandis
qu'un nombre croissant de nouveaux arrivants s'installait dans les communautés
existantes. Comment, dès lors, les terres communes devaient-elles
être partagées ?
En 1713, la colonie du Massachusetts adopta une loi autorisant «
les propriétaires fonciers de la commune et leurs héritiers
à s'organiser en une entité économique distincte
de l'administration municipale et à exercer un contrôle collectif
sur le partage des terres indivises ». Les droits de propriété
privée avaient été dissociés des droits naturels
et civils ; ces droits de propriété privée faisaient
en sorte que des biens autrefois publics n'étaient plus partagés
« également » entre tous. Dans cet exemple, la commune
fonctionnait comme une personne morale liée par contrat au gouvernement
colonial, disposant du pouvoir d'attribuer contractuellement des droits
de propriété privée à des particuliers, lesquels
pouvaient par la suite échanger ces droits par le biais du commerce
.
Seavoy, " Public Service ",. " La propriété
foncière corporative en vertu de la loi de 1713 s'appliquait également
aux spéculateurs fonciers et leur permettait de lever plus facilement
des capitaux auprès de diverses sources, de vendre des actions
une fois la ville établie, d'éviter la plupart des litiges
concernant les titres fonciers et de distribuer efficacement les bénéfices.
"
Joseph Stancliffe Davis, Essays in the Earlier History of American Corporations
(Cambridge, MA : Harvard University Press, 1917), p. 66-67 : Dans le New
Jersey, presque au début de son histoire en tant que colonie distincte,
le gouverneur propriétaire accorda des " chartes " aux
colons de Bergen (1668)
Ces documents désignent les colonies
comme la " Towne and Corporation of Bergen
" (ou 1965
Russell & Russell ?).
2.1 Conditions préalables
En 1787, six ans seulement après l'indépendance des États-Unis,
cinquante-cinq hommes de propriétaires se réunirent et réécrivirent
les règles constitutionnelles du pays. Ce faisant, ils lancèrent
une économie en difficulté sur la voie du capitalisme industriel.
Il fallut près d'un siècle pour y parvenir. Mais dès
les années 1870, les économies étatiques, composées
de petites entreprises privées gérées par leurs propriétaires,
ou capitalisme concurrentiel, s'imposèrent. À peine apparu,
le capitalisme concurrentiel fut plongé dans la crise. Les États-Unis
n'étaient pas un cas isolé. De 1873 à 1896, la Grande
Dépression ravagea l'économie mondiale. Puis, en l'espace
incroyablement court de cinq ans, de 1898 à 1903, une révolution
transforma l'économie industrielle américaine et le capitalisme
d'entreprise émergea, supplantant le capitalisme concurrentiel.
À la veille de la Première Guerre mondiale, de grandes entreprises
publiques, membres d'oligopoles, dominaient l'Amérique industrielle
- la concurrence se muant en oligopoles, un schéma similaire à
celui observé dans l'histoire de l'informatique.
Voici un bref aperçu des trois phases historiques du capitalisme
industriel américain : le capitalisme concurrentiel, la crise et
le capitalisme d'entreprise. Elles constituent le contexte plus large
de l'innovation du téléphone (1873-1877) et de la création
d'American Telephone & Telegraph, la société qui dominera
les télécommunications en tant que monopole réglementé
jusqu'en 1984. Le récit suit
2.2 Les institutions du capitalisme concurrentiel
Les États-Unis ont débuté leur vie indépendante
sous la forme d'une confédération - une organisation formée
d'États membres souverains et puissants et d'un pouvoir central,
ou national, faible - fonctionnant selon le droit souverain, ou les règles,
énoncées dans les Articles de la Confédération
ratifiés en 1781. Dès le départ, la confédération
s'est révélée incapable de résoudre plusieurs
problèmes. Premièrement, les tactiques économiques
de division employées par les Européens ont entravé
l'émergence d'une économie nationale. Deuxièmement,
les États membres abusaient du droit de propriété
privée, étouffant ainsi toute incitation économique.
Troisièmement, le gouvernement national, faible et sans moyens
de lever des fonds propres, s'est avéré impuissant à
résoudre les problèmes de fond auxquels la jeune nation
était confrontée, tels que le règlement de la dette
continentale, la colonisation des terres de l'Ouest, les conflits commerciaux
interétatiques ou la mise en place des infrastructures financières
nécessaires. Quatrièmement, les États-Unis étaient
pris dans un engrenage de l'économie mondiale confronté
aux limites du mercantilisme. Les règles des Articles de la Confédération
se sont révélées inefficaces.
Les considérations économiques étaient au cur
de la recherche, par nos Pères fondateurs, de nouvelles lois souveraines
pour remplacer les Articles de la Confédération. En 1786
, les propriétaires fonciers, inquiets pour leur avenir et celui
de leur jeune nation, se réunirent à Annapolis, dans le
Maryland, pour discuter de leur destin commun. Une proposition visait
à convoquer une convention au printemps suivant afin de réécrire
la constitution du pays. Le Congrès appuya cette proposition. La
Convention constitutionnelle, qui se tint de mai à septembre 1787,
occupe une place particulière dans l'histoire de l'humanité.
Les cinquante-cinq délégués élaborèrent,
non sans désaccords et compromis, de nouvelles règles de
droit qui allaient donner naissance à la démocratie et à
l'économie les plus prospères du monde.
Une voix nouvelle guidait la pensée économique des Pères
fondateurs, s'élevant contre les principes du mercantilisme, idéologie
économique dominante et honnie. Adam Smith déclencha une
révolution économique avec son ouvrage La Richesse des nations,
publié la même année que la Déclaration d'indépendance,
en 1776. Les idées de Smith séduisirent la jeunesse américaine
pour de nombreuses raisons, notamment parce qu'il condamnait publiquement
et avec véhémence la politique de colonisation britannique
envers l'Amérique. Il considérait la découverte de
l'Amérique comme l'un des deux événements les plus
importants de l'histoire .
Interdire à un grand peuple
de tirer le meilleur parti possible
de chaque partie de sa propre production, ou d'employer son bétail
et son industrie de la manière qu'il juge la plus avantageuse pour
lui, constitue une violation manifeste des droits les plus sacrés
de l'humanité.
Smith s'opposait également à l'ingérence de l'État
dans les marchés et à l'octroi de privilèges et d'immunités
aux monopoles mercantilistes, deux points sur lesquels les anciens colons
s'étaient affrontés. Dénonçant la " sophistique
", les " préjugés vulgaires " et " l'ambition
démesurée " des monopolistes mercantilistes, Smith
affirmait qu'il fallait leur résister " pour empêcher
la corruption et la dégénérescence quasi totales
de la population " . Critiquant la philosophie qui assimilait les
intérêts d'une nation à ceux de la seule classe possédante
- les privilégiés du mercantilisme -, il soutenait qu'aucune
nation ne pouvait prospérer si la plupart de ses citoyens étaient
" pauvres et misérables ". Son appel trouva un écho
favorable auprès de ceux qui venaient de se libérer du joug
de l'oppression politique et économique.
Le mercantilisme considérait le monde comme possédant une
quantité limitée de richesses. Pour qu'un pays accroisse
sa richesse, c'est-à-dire ses réserves d'or, il devait soit
exploiter des mines d'or, soit en gagner grâce au commerce en satisfaisant
la demande étrangère. Ainsi, les sociétés
étaient mises en concurrence, chacune ne gagnant qu'au détriment
des autres. L'objectif était de vendre chaque année aux
étrangers davantage que nous ne consommons de leurs biens, et de
produire ces choses que nous importons aujourd'hui à notre grand
appauvrissement .
La vision de Smith était différente. Il concevait la richesse
non comme une réserve d'or, mais comme un " flux de biens
". Il s'agissait d'une vision de la création de richesse,
et non de son simple transfert. Sa solution consistait à ne pas
entraver la volonté humaine de s'améliorer et sa propension
naturelle à " troquer, échanger et troquer une chose
contre une autre " Cette " liberté naturelle ",
si elle n'était pas entravée par les gouvernements et leurs
créations, les monopoles, donnerait naissance à un système
de concurrence parfaite. Il suffisait de " la paix, une fiscalité
modérée et une administration de la justice acceptable Smith
écrivait :
Tout homme, pourvu qu'il ne viole pas les lois de la justice, est parfaitement
libre de poursuivre ses propres intérêts à sa manière
et de mettre son industrie et son capital en concurrence avec ceux de
tout autre homme ou ordre d'hommes .
Smith soutenait que la concurrence sur le marché ramènerait
les prix à leur niveau naturel - " le prix de la libre concurrence
" . Comme chacun poursuivrait ses propres intérêts,
le bien commun progresserait - d'où le célèbre adage
de la " main invisible ". La vision de Smith devait paraître
simpliste et pragmatique aux Pères fondateurs, hommes qui s'étaient
faits eux-mêmes et qui partageaient pleinement l'individualisme
laborieux prôné par l'économie de Smith. L'économie
du " laissez-faire ", bien que Smith n'ait jamais employé
ce terme pour décrire ses idées, reflétait le sentiment
de la majorité des membres réunis pour rédiger la
Constitution : " l'intérêt privé est un meilleur
garant du commerce et de la prospérité que les réformes
de l'État " .
Tout en proposant la concurrence du marché comme alternative à
l'ingérence de l'État et aux monopoles dominateurs, les
idées de Smith restaient profondément ancrées dans
une économie agricole, celle des petits agriculteurs - malgré
la révolution industrielle qui se déroulait autour de lui
Pour Smith, la productivité du capital provenait avant tout de
l'agriculture. Quoi qu'il en soit, sa philosophie devint la justification
nécessaire aux capitalistes émergents qui cherchaient une
logique pour défendre leur désir d'autonomie.
Les idées de Smith séduisirent les deux camps du débat
politique américain, les Fédéralistes et les Républicains,
chacun pouvant y projeter ses propres convictions. Pour les Fédéralistes,
menés par Alexander Hamilton, la confiance de Smith dans l'individu
et le potentiel productif découlant de la liberté naturelle
justifiait précisément l'importance qu'ils accordaient à
la protection de la propriété privée. Les Républicains,
menés par Thomas Jefferson, voyaient quant à eux dans les
arguments de Smith en faveur d'un gouvernement limité des raisons
pour lesquelles le gouvernement national devait rester faible et sans
pouvoir, et pourquoi la menace des monopoles devait être mieux maîtrisée
au niveau local, par les États. En proposant une nouvelle théorie
de la croissance économique - la concurrence de marché -
pour remplacer les idées obsolètes et restrictives du mercantilisme,
Smith avait fourni aux délégués de la Convention
constitutionnelle les arguments nécessaires pour maintenir l'État
aussi éloigné que possible de l'élaboration des règles
économiques. Protéger la propriété privée
et permettre son libre échange. Laisser ensuite l'expérience
donner aux règles leur sens.
La nouvelle Constitution a abandonné le système confédéral
au profit du fédéralisme - un gouvernement à plusieurs
niveaux, chacun indépendant mais interdépendant, dont les
restrictions s'appliquent d'elles-mêmes, empêchant ainsi tout
abus de pouvoir d'un niveau par rapport à un autre - instaurant
le fameux principe de freins et contrepoids. La Constitution a conféré
des pouvoirs spécifiques au gouvernement fédéral,
a imposé certaines restrictions à l'autorité des
États, et tout le reste était présumé relever
soit des États, soit du peuple. Ce nouveau droit souverain visait
implicitement à empêcher que le gouvernement ne devienne
trop puissant, ou que la majorité ne puisse jamais bafouer les
droits de la minorité - deux abus redoutés par les propriétaires
privés, qui constituaient une minorité.
Parmi les nombreux points de contact entre l'agent politique, le gouvernement,
et le fonctionnement de l'économie énoncés dans la
Constitution - impôts, tarifs douaniers, droits de douane, propriété
intellectuelle, propriété privée, etc. - deux clauses,
ou règles - le commerce et les contrats - se sont révélées
essentielles au capitalisme industriel.
Le commerce désigne les échanges d'achats et de ventes entre
agents économiques, ainsi que les règles qui le régissent,
constituant ainsi un marché. La clause de commerce a conféré
au gouvernement fédéral une nouvelle source d'autorité
vis-à-vis des États. Cette autorité était
nécessaire pour mettre fin aux conflits économiques entre
les États. Sa brièveté masque son potentiel économique.
Article 8. Le Congrès a le pouvoir
de réglementer
le commerce avec les nations étrangères, entre les différents
États et avec les tribus indiennes ;
Les contrats sont des accords contraignants qui attestent des échanges
entre agents économiques engagés dans le commerce. La clause
relative aux contrats différait de la clause relative au commerce
sur un point important : elle ne constituait pas la source d'un nouveau
pouvoir, mais une restriction aux pouvoirs étatiques existants.
(L'histoire a démontré que la clause relative aux contrats
était essentielle à la protection des droits de propriété
privée contre les abus de l'État ; pourtant, elle a failli
ne pas figurer dans la Constitution et a été insérée
au tout dernier moment après avoir été initialement
rejetée . ) Les droits contractuels étaient cruciaux, car
les contrats attestaient la propriété privée et permettaient
son transfert. La clause relative aux contrats, dans sa version abrégée,
se lit comme suit :
Article 10. Aucun État ne peut adopter de loi portant atteinte
aux obligations contractuelles.
Par leur concision, ces deux clauses laissent place à de vastes
possibilités d'interprétation : que signifient des termes
comme " réglementer ", " commerce ", "
nuire ", " obligation " et " contrat " . Et comment
les mettre en uvre ? Ces multiples interprétations ont également
engendré des modalités d'application et des moyens de contrainte
alternatifs, autant de choix qui ont façonné le capitalisme
américain.
La Constitution restait muette sur la question des sociétés,
laissant leur création et leur contrôle aux États.
Le principal moyen de contrôle étatique consistait à
octroyer des chartes qui précisaient les " privilèges
et immunités " dont bénéficieraient les sociétés.
La charte d'une société définit sa structure de gouvernance
de la même manière que la Constitution définit celle
de la nation (voir le schéma 2.0 : Institutions du capitalisme).
À la différence près qu'il ne s'agit pas d'un contrat
entre le peuple et l'État, mais d'un contrat entre l'État
et une institution privée.
Une fois la Constitution ratifiée par les neuf États requis
à l'automne 1788, des élections furent organisées
et le nouveau gouvernement entra en fonction début 1789. Parmi
les premières mesures prises figuraient l'instauration de droits
de douane sur les importations, l'adoption de la loi judiciaire de 1789
(intégrée à la Constitution et la promulgation de
la Déclaration des droits et de ses dix amendements ; la ratification
par les États s'acheva en décembre 1791. Une clause du cinquième
amendement de la Déclaration des droits s'avérera particulièrement
importante pour les institutions du capitalisme industriel :
Nul ne peut être privé de sa vie, de sa liberté ou
de ses biens sans procédure légale régulière
; nul ne peut être exproprié de sa propriété
privée pour cause d'utilité publique sans une juste indemnisation.
Les années 1790 furent une période cruciale pour la mise
en place des infrastructures financières, notamment les institutions
et organisations monétaires et bancaires nécessaires aux
échanges commerciaux (Le certificat de propriété
de la première Banque des États-Unis - le " scrip "
- fut vendu pour la première fois début 1791 afin de lever
10 millions de dollars. Son prix passa de 25 $ à 300 $ en quelques
mois. Le script était une monnaie créée par la Banque
des États-Unis.) L'architecte de ces institutions et de ces changements
fut Alexander Hamilton, premier secrétaire au Trésor. Il
publia également un rapport sur les manufactures le 5 décembre
1791. Hamilton était fermement convaincu qu'une économie
prospère reposait sur une production manufacturière nationale
; il avait contribué à fonder la Compagnie des associés
du New Jersey au début du printemps, avec pour mission de "
favoriser les manufactures utiles, approfondir les ports, creuser des
canaux
". Son rapport recommandait plusieurs mesures pour promouvoir
la production manufacturière nationale, alors pratiquement inexistante,
mais le Congrès ne partagea pas les préoccupations d'Hamilton
et resta inactif. L'économie est restée résolument
agricole, avec des excédents agricoles exportés et des biens
industriels importés.
Annexe 2.0 Institutions du capitalisme

L'industrie manufacturière n'avait peut-être pas l'air importante
à l'époque, mais il en allait tout autrement des projets
d'infrastructures internes menés par les États. Dans les
années 1790, les États commencèrent à autoriser
l'octroi de privilèges et d'immunités à des sociétés
pour la réalisation de projets publics qu'ils ne pouvaient mener
à bien eux-mêmes, faute de moyens financiers, de compétences
et de capacités - notamment les projets de transport, tels que
la navigation intérieure, les routes à péage et les
canaux. Ces projets exigeaient tous une action collective, et pour encourager
de telles initiatives, les assemblées législatives des États
créèrent des sociétés, comme seule la loi
pouvait le faire. Elles étaient connues sous le nom de " franchises
d'action spéciale ". Selon les termes de la charte négociée,
l'une des principales incitations était la création de la
propriété privée, afin de faire appel à l'intérêt
personnel nécessaire à l'action collective. De 1780 à
1801, les États ont octroyé des chartes à 317 sociétés,
dont près des deux tiers étaient destinées à
des projets de transport (infrastructures), 20 % à des banques
et des compagnies d'assurance, 10 % à des services publics locaux
(principalement la distribution d'eau) et moins de 4 % à des sociétés
industrielles.
En 1800, à l'issue d'une élection serrée tranchée
par la Chambre des représentants, Thomas Jefferson, républicain,
devint président. Le président fédéraliste
sortant, John Adams, parmi ses derniers actes en fonction, nomma des fédéralistes
à la Cour suprême, notamment John Marshall, alors secrétaire
d'État, au poste de juge en chef. Le Congrès, dominé
par les fédéralistes et en fin de mandat, complota également
en adoptant une loi renforçant le pouvoir judiciaire. Les républicains
étaient furieux. Jefferson lança une procédure de
destitution contre les magistrats les plus partisans, et le Congrès
abrogea la loi judiciaire de 1801. Mais les fédéralistes
ne se laissèrent pas faire. Du moins, c'était le cas de
John Marshall, qui " détestait Jefferson ". Marshall
allait devenir une figure dominante influençant l'émergence
du capitalisme. Son autodidacte renforça ses convictions profondes
quant aux principes du travail et de la propriété privée,
et, à l'instar d'Hamilton, il s'efforça de consolider les
droits de propriété privée à chaque occasion.
En devenant juge en chef de la Cour suprême, Marshall considéra
parmi ses premières tâches de renforcer l'autorité
de la Cour en matière d'interprétation et d'application
du droit constitutionnel et des lois promulguées. Il était
convaincu qu'une Cour forte pouvait protéger et étendre
les droits de propriété. Or, il savait que Jefferson s'opposait
philosophiquement à une Cour forte. Comment, dès lors, mener
à bien un renforcement de la Cour sans provoquer de crise constitutionnelle
? Tel était son défi. L'occasion se présenta presque
immédiatement lorsqu'un juge nommé par les fédéralistes,
que les républicains refusaient d'installer, intenta un procès
pour obtenir sa nomination. Il s'agissait de l'affaire Marbury contre
Madison (1803), l'une des plus importantes de l'histoire judiciaire. Dans
un acte de " stratégie judiciaire ", Marshall, en rédigeant
l'avis majoritaire, offrit la victoire à Jefferson - le juge ne
fut pas installé - mais, ce faisant, établit définitivement
le pouvoir de contrôle de constitutionnalité. Institutionnellement,
la Cour suprême s'était emparée du pouvoir d'appliquer
le droit constitutionnel, un pouvoir qui ne lui avait jamais été
formellement conféré par la loi. Ses implications s'avèrent
profondes.
Au début du XIXe siècle, les tribunaux commencèrent
à jouer un rôle plus actif dans les litiges commerciaux.
Jusque-là, ils renvoyaient les différends entre commerçants
devant des tribunaux de commerce, administrés par d'autres commerçants
plutôt que par des avocats ou des juges professionnels - une forme
d'autorégulation. En 1801, la Cour suprême de l'État
de New York décida de ne plus soumettre à l'arbitrage commercial
les affaires soulevant des questions de droit. Puis, en 1807, la Cour
suprême du Massachusetts statua qu'une société privée
ne pouvait contraindre ses membres ; elle jugeait en substance que les
sociétés privées devaient disposer de contrats internes
pour avoir le pouvoir et l'autorité légale de faire appliquer
leurs règles et de régler les litiges - des contrats relevant
de la loi. Le pouvoir des tribunaux s'étendit ainsi de plus en
plus au monde commercial.
En 1805, le manque de production industrielle nationale devint une crise.
La Grande-Bretagne et la France décrétèrent de nouvelles
règles pour la navigation internationale, visant à limiter
drastiquement le chargement des frégates américaines. Elles
privèrent les Américains d'une source de profits considérable,
confisquèrent autant de navires contrevenants que possible et s'arrogèrent
un monopole commercial et le droit de s'approprier les profits. En réponse,
Jefferson, cherchant à mettre fin à ces décrets sans
recourir à la guerre, ordonna un embargo sur tout le commerce américain
avec la Grande-Bretagne et la France. Mais comment les Américains
allaient-ils se procurer les produits industriels auxquels ils commençaient
à s'habituer ?
L'État de New York fut parmi les premiers à agir, créant
le Fonds scolaire en 1805 afin d'inciter les entrepreneurs locaux à
fabriquer ou exploiter des biens industriels essentiels, tels que les
textiles, la verrerie, le papier, les outils en fer, l'ardoise et le sel
de saumure. Le Fonds scolaire fut doté d'une subvention initiale
de 500 000 acres de terres, dont le produit de la vente devait être
prêté aux entrepreneurs industriels sous forme de billets
à trois ans, portant un intérêt de six pour cent et
garantis par des hypothèques. Les intérêts perçus
devaient être distribués aux districts scolaires publics
de l'État. Le Fonds scolaire représentait ainsi un gouvernement
agissant comme un investisseur en capital-risque pour stimuler l'activité
entrepreneuriale, avec l'intention d'investir, en tant que garant du bien
public, dans l'éducation.
En 1810, la Cour suprême statua dans l'affaire Fletcher c. Peck
que les contrats conclus ou signés par les États bénéficiaient
de la protection de la Constitution. Une fois créés, ces
contrats étaient irrévocables. Qualifiés de "
pierre angulaire de la structure juridique posée dans la boue "
par un critique éclairé, ils constituaient une extension
novatrice de la notion de contrat : les droits contractuels précédaient
le droit positif, d'origine humaine, et étaient protégés
par le droit naturel, et par conséquent un droit acquis . Cet argument,
attribué initialement à Hamilton, représentait un
élargissement important de l'autorité fédérale
sur les États. Marshall écrivit :
" On peut légitimement se demander si la nature de la société
et du gouvernement ne prescrit pas certaines limites au pouvoir législatif
; et, si de telles limites existent, où les trouver, si la propriété
d'un individu, acquise honnêtement et équitablement, peut
être saisie sans compensation ? "
La période de 1816 à 1824 est connue sous le nom d'"
Ère des bons sentiments ". La croissance démographique,
conjuguée à la consolidation du commerce mondial suite à
la guerre de 1812, insuffla un nouvel élan aux institutions émergentes
du commerce américain : les marchands généralistes
d'antan, vestiges du mercantilisme, commencèrent à céder
la place à des intermédiaires spécialisés.
Cependant, l'économie demeurait essentiellement agricole. En 1820,
les matières premières, comme le coton et le blé,
représentaient 60 % des exportations, tandis que les produits manufacturés
représentaient 57 % des importations. Comme on pouvait s'y attendre,
sur 9,6 millions d'habitants, moins de 5 % vivaient dans des agglomérations
de plus de 8 000 habitants. La production industrielle, hormis celle du
textile dans les États du Nord-Est - à Lowell, dans le Massachusetts,
par exemple - était encore artisanale, les usines, unités
de production du capitalisme, étant encore à venir. Pour
l'instant, les gens travaillaient là où ils vivaient.
La croissance démographique et l'abondance des ressources naturelles
ont été des moteurs essentiels de la croissance économique.
La croissance démographique a également entraîné
l'urbanisation, qui a engendré de nouvelles formes de vie productive,
telles que la production industrielle, jetant ainsi les bases d'une production
de masse. (Voir le tableau 2.0 : Statistiques démographiques et
foncières, 1790-1920)
Mais avant que la production industrielle puisse émerger, deux
changements institutionnels étaient nécessaires : les entreprises
devaient bénéficier d'une protection constitutionnelle et
de la liberté de mener des activités commerciales interétatiques.
Avant 1819, il était difficile de déterminer si les États
disposaient de pouvoirs de police leur permettant d'annuler les contrats
qu'ils avaient conclus. S'ils pouvaient légalement révoquer
les chartes de constitution en société, ils pouvaient s'emparer
des actifs d'une entreprise. La propriété privée
détenue au nom d'une société était-elle protégée
par la Constitution ? Le terme " société " n'apparaissant
nulle part dans la Constitution, la réponse restait incertaine.
C'est dans l'affaire Dartmouth College c. Woodward (1819) que la Cour
suprême intervint à nouveau. Dans une décision historique,
les chartes octroyées par les États furent qualifiées
de contrats et, par conséquent, ne pouvaient être affectées
par une loi étatique ultérieure. Les sociétés
bénéficiaient ainsi de la protection constitutionnelle.
Bien que la décision de la Cour concernât une charte octroyée
par le roi d'Angleterre, bien avant l'adoption de la Constitution, et
qu'elle portât sur un établissement d'enseignement, elle
fut interprétée comme s'appliquant aux chartes de sociétés
octroyées par les États.
Tableau 2.1 Statistiques démographiques et foncières
1790-1920

Source des données : Business Annals, publié par le National
Bureau of Economic Research Inc., 1926
Suite à l'arrêt Dartmouth College, les droits des sociétés
en vertu des chartes d'État furent renforcés, et leur utilisation
se développa. Cependant, les États conservaient un contrôle
important sur les droits des sociétés et, en insérant
simplement dans la charte une clause leur réservant le droit de
modifier les termes de celle-ci à tout moment, ils pouvaient contourner
l'arrêt Dartmouth College. Parmi les exemples de la manière
dont les États maintenaient leur contrôle lors de l'octroi
des chartes, on peut citer : les activités commerciales autorisées,
la durée d'existence de la société, le montant des
fonds qu'elle pouvait lever (capitalisation), le prix unitaire de ses
actions (valeur nominale), le niveau d'endettement autorisé, les
modalités de prise de décision en matière de gestion,
son statut d'exonération fiscale et ses droits d'expropriation
ou de monopole.
Outre le contrôle strict exercé par les États sur
les chartes des sociétés, deux autres facteurs dissuasifs
freinaient leur utilisation : la création d'une société
nécessitait une législation étatique spécifique
et n'offrait aucune, ou très peu, de protection de la responsabilité
aux actionnaires. Pour obtenir une charte, les actionnaires devaient obtenir
l'approbation de la législature de l'État, une procédure
éminemment politique, susceptible de favoritisme et d'abus. De
nombreuses entreprises qui auraient pu tirer profit de la constitution
en société étaient dissuadées d'y recourir
par ce parcours du combattant politique. Le second facteur dissuasif touchait
les actionnaires non dirigeants et, par conséquent, la direction
elle-même. Les actionnaires conservaient une responsabilité
illimitée, mais n'avaient guère leur mot à dire sur
les dettes contractées par la société ni sur la manière
dont elles étaient réglées. De ce fait, ils étaient
peu incités à investir dans des sociétés détenues
par des dirigeants. La description de la société par Marshall
dans l'affaire Dartmouth College c. Woodward est restée valable
jusqu'au milieu des années 1880.
" Une société est un être artificiel, invisible,
intangible et n'existant que dans la perspective de la loi. "
Il y avait peu de raisons d'améliorer les avantages de la constitution
en société, car l'échelle et la portée des
échanges commerciaux restaient essentiellement locales ; par conséquent,
les entreprises étaient de petite taille et n'avaient pas besoin
de se développer. L'un des moyens pour les marchés de croître
était de commercer sur de plus grandes distances, mais cela impliquait
de traiter avec des inconnus et de réaliser des transactions sous
des lois étatiques différentes - des lois destinées
à exclure les sociétés " étrangères
". Cette transition des marchés personnels aux marchés
impersonnels était cependant inévitable, à la fois
en raison de la propension des marchands à " troquer, troquer
et échanger une chose contre une autre ", et parce que les
innovations technologiques amélioraient constamment les systèmes
de transport et de communication. L'innovation technologique a stimulé
la croissance économique en étendant la portée des
marchés. À mesure que les marchés impersonnels, c'est-à-dire
distants, prenaient de l'importance, les incertitudes existantes dans
les institutions commerciales et contractuelles devaient être résolues.
Au début du XIXe siècle, l'avènement du bateau à
vapeur, une nouvelle technologie, a stimulé l'expansion du marché
et entraîné une refonte des règles commerciales. C'est
alors que Marshall entre en scène, cette fois avec la légendaire
" affaire du bateau à vapeur ". En 1824, la Cour suprême,
dans l'affaire Gibbons contre Ogden, a statué que les États
ne pouvaient entraver le commerce interétatique. L'affaire portait
sur la question de savoir si l'État de New York avait le pouvoir
d'accorder un monopole " sur la navigation à feu ou à
vapeur sur toutes les eaux publiques situées à l'intérieur
de ses frontières ". En 1789, la législature de l'État
de New York avait confisqué des droits exclusifs qu'elle avait
accordés seulement deux ans auparavant afin de transférer
ces droits de monopole au héros colonial Robert R. Livingston et
à son associé, Robert Fulton, qui se présentait comme
l'inventeur du bateau à vapeur. ( Livingston était un bienfaiteur
républicain et la législature était sous contrôle
républicain, ce qui prouve que les abus de l'État en matière
de propriété privée ont persisté après
l'adoption de la Constitution.) Livingston disposait de l'argent et des
relations, Fulton de l'énergie entrepreneuriale et de la maîtrise
de cette nouvelle technologie. Pourtant, Livingston n'accepterait d'agir
comme investisseur en capital-risque que si lui et Fulton n'avaient aucun
concurrent.
En août 1807, le Clermont de Livingston-Fulton effectua avec succès
un aller-retour sur l'Hudson entre New York et Albany. Immédiatement,
une série de recours juridiques furent déposés, contestant
le pouvoir de l'État d'octroyer des droits privés par le
biais de concessions exclusives, alors que l'usage des voies navigables
publiques était un droit commun. En appel devant la Cour suprême,
le juge Marshall, dans son opinion, " invalida " la concession
accordée à New York et créa ainsi la doctrine du
pouvoir " dormant " : le Congrès détenait le pouvoir
exclusif de réglementer le commerce, qu'il l'exerce ou non, et
toute législation étatique contraire était nulle.
La Cour élargit également la définition du commerce
pour y inclure les transports - une décision importante pour les
futures technologies de communication - et réaffirma son droit
de faire prévaloir la nationalisation du pays et des marchés
commerciaux sur les droits des " États membres ".
L'arrêt Gibbons c. Ogden s'avéra être la dernière
victoire judiciaire de Marshall dans une affaire commerciale ou contractuelle
majeure. En 1827, dans l'affaire Ogden c. Saunders, la Cour, malgré
l'objection de Marshall, déclara constitutionnelles les lois prospectives
sur la faillite, estimant que c'était aux États, et non
aux contractants, qu'il appartenait à l'interprétation des
contrats. La conviction inébranlable de Marshall quant au droit
naturel des contrats - " Les individus ne tiennent pas de l'État
leur droit de contracter, mais l'apportent avec eux en société
" - ne prévalait plus, mettant ainsi un terme à ses
efforts pour étendre la protection constitutionnelle aux contrats.
Si les tribunaux étaient devenus essentiels à une interprétation
favorable du droit des contrats pour le commerce, renforçant ainsi
une institution clé du capitalisme, ils n'étaient pas les
seuls à jouer ce rôle. L'importance croissante des échanges
marchands a remis en question la théorie traditionnelle du "
titre " des contrats et son postulat de prix " usuels "
- selon lequel les contrats attestaient simplement la propriété
et, en cas de litige, les jurys fixaient les prix équitables indépendamment
des termes contractuels. Dès 1822 , des théoriciens du contrat
ont commencé à affirmer que les marchés et la spéculation
étaient limités par la théorie du titre, et que les
contrats devaient être résolus uniquement par la " volonté
" des parties. En 1844, avec la publication du Traité du droit
des contrats de William W. Story, la signification d'un contrat, façonnée
par la théorie et confirmée par la jurisprudence, a évolué
: d'une conception fondée sur le titre, elle est passée
à une conception fondée sur la volonté des parties
- " Tout contrat repose sur l'accord mutuel des parties ". La
théorie de la volonté a ainsi placé les contrats
largement hors de portée de l'autorité politique, qui ne
pouvait plus déterminer ce qui pouvait ou ne pouvait pas être
contracté.
Le mouvement vers des marchés nationaux et le renforcement des
pouvoirs fédéraux, initié par Marshall, ralentit
en 1835 avec sa mort. Le président populiste Andrew Jackson, partisan
d'une interprétation stricte de la Constitution - la suprématie
des États -, nomma Roger Taney juge en chef en 1836. La conviction
de Taney quant aux pouvoirs des États ne signifiait toutefois pas
qu'il était hostile au commerce. Dans l'affaire Proprietors of
The Charles River Bridge v. Proprietors of The Warren Bridge (1837), la
Cour statua que l'État du Massachusetts n'était pas tenu
d'être lié par une concession antérieure de monopole
(contrat) lorsque le temps et les circonstances, c'est-à-dire l'intérêt
public, exigeaient de nouveaux contrats pour soutenir la concurrence et
la croissance économiques . Si les droits de propriété
sont sacrés, il ne faut pas oublier que la communauté a
aussi des droits, et que le bonheur et le bien-être de chaque citoyen
dépendent de leur fidèle préservation.
En 1837, la philosophie de la révolution jacksonienne, selon laquelle
tout irait bien si l'État laissait les citoyens s'exprimer librement,
se heurta aux réalités de l'intégration des marchés
et des mutations technologiques. Fin mars, l'annonce de la chute des prix
du coton à La Nouvelle-Orléans fit éclater une bulle
spéculative, provoquant une panique financière et, dès
le mois de mai, une dépression économique généralisée.
Rien qu'en 1837, six cent cinquante banques firent faillite. Martin Van
Buren, le nouveau président " jacksonien ", resta inactif,
estimant que les affaires économiques intérieures relevaient
de la compétence des États. La politique économique
du laissez-faire fut également mise à l'épreuve par
le problème croissant des naufrages de bateaux à vapeur
; en 1830, par exemple, 1 500 personnes périrent dans des explosions
de chaudières. Le Congrès se montra réticent à
intervenir dans le commerce, et les exploitants de bateaux à vapeur
tout aussi peu disposés à coopérer et à garantir
la sécurité des voyages. Le problème persista et,
finalement, en 1838, un modeste programme d'inspection des chaudières
et des coques fut mis en place. Le gouvernement fédéral,
saisi par la Cour suprême dans l'affaire Gibbons contre Ogden et
contraint d'intervenir dans la réglementation des bateaux à
vapeur, se devait d'agir, faute de quoi l'inaction entraînerait
l'absence de changement et une augmentation du nombre de victimes. Par
ailleurs, de nombreux groupes locaux réclamaient le soutien des
gouvernements fédéral et étatiques pour le dernier
" projet d'amélioration interne " - le chemin de fer
- à l'instar des précédents progrès en matière
de transport, tels que les canaux et les routes à péage.
Les politiques économiques de laissez-faire, si adaptées
à une économie agricole, semblaient inadaptées à
une économie industrielle naissante et en pleine croissance.
Le rôle des sociétés restait à définir.
En 1839, dans l'affaire Bank of Augusta c. Earle, la Cour suprême
s'est prononcée sur le droit des sociétés d'exercer
des activités commerciales dans des États autres que celui
de leur constitution. Comme pour faire preuve de courtoisie, la Cour a
estimé que le principe de courtoisie internationale. impliquait
que les sociétés étrangères présumaient
avoir le droit d'exercer des activités commerciales dans un État,
sauf si celui-ci adoptait des règles d'exclusion claires. Toutefois,
conformément à une interprétation stricte de la Constitution,
si un État souhaitait exclure les sociétés étrangères,
il en avait le pouvoir. La Cour a également précisé
que les sociétés n'étaient pas des " citoyens
", mais des " personnes morales ", et qu'elles ne bénéficiaient
pas des privilèges et immunités garantis par l'article IV
de la Constitution qui stipule que les citoyens de chaque État
ont droit à tous les privilèges et immunités des
citoyens des différents États. La Cour a confirmé
la description de la société par Marshall comme " un
être artificiel, invisible, intangible et n'existant que dans la
perspective de la loi ". La légitimité d'une société
reposait exclusivement sur sa charte d'État ; lorsque cette charte
n'était pas reconnue par la loi, la société n'existait
tout simplement pas.
En 1842, le Congrès et la Cour suprême prirent des mesures
pour favoriser le commerce national, tous deux influencés par une
crise économique qui durait depuis cinq ans. Le Congrès
finança le développement du télégraphe, tandis
que la Cour suprême contribua à améliorer les règles
du commerce.
2.3 Le télégraphe
et la révolution de l'information
(L'ère des télécommunications modernes commence
avec les premiers pas du télégraphe électrique, plus
précisément, c'est l'invention du télégraphe
électrique par Samuel Morse, en 1837, aux États-Unis, qui
constitue l'événement décisif.)
Comme pour tant d'entrepreneurs, ce n'est pas tant l'idée ou le
concept entièrement unique, aussi important soit-il, qui les pousse
à agir et à concrétiser cette idée. Tel est
le cas de Samuel F.B. Morse et de sa conception du télégraphe.
On n'aurait jamais imaginé qu'une telle idée puisse germer
dans l'esprit de Morse, car il était artiste, peintre, et non ingénieur
ou scientifique aux prises avec un problème technique. Pourtant,
comme le temps le révélera, on peut faire remonter les origines
du télégraphe, et donc les prémices de la révolution
de l'information, à l'esprit de Morse, qui se trouvait quelque
part au-dessus de l'océan Atlantique. Morse rentrait chez lui à
bord d'un paquebot à vapeur, après un séjour d'études
à l'étranger visant à perfectionner son art du portrait.
L'idée lui vint soudainement, un soir, après une conversation
particulièrement stimulante. Morse écrivit dans son journal
ce soir-là :
Si
la présence d'électricité peut être
rendue visible dans n'importe quelle partie du circuit, je ne vois aucune
raison pour laquelle l'intelligence ne pourrait pas être transmise
instantanément par l'électricité, quelle que soit
la distance.
Morse avait une vision de la manière dont la transmission de l'information
pourrait être radicalement transformée - et le renseignement
transmis. Comment ? Grâce à une liaison de communication,
une connexion, un fil métallique, un canal par lequel des signaux
électriques pourraient être envoyés et reçus.
La télégraphie a été rendue possible par les
progrès simultanés de la science de l'électricité
- connue dans le langage courant sous le nom de " foudre ".
En 1838, soixante-deux revendications concurrentes contestaient la découverte
du télégraphe électrique par Morse.
Morse a conféré une forme d'intelligence à l'électricité
en représentant les lettres et les chiffres par de brèves
et longues impulsions électriques audibles comme des sons : le
code Morse, dont l'idée originale était en réalité
due à Alfred Vail.
Le télégraphe était alors à la fois un système
permettant d'envoyer et de recevoir des signaux électriques modulés
sur de longues distances grâce à un fil, et un système
de codage pour donner un sens à ces signaux. Malgré son
caractère révolutionnaire, le télégraphe était
intrinsèquement limité par le système de modulation
- points et traits avec des pauses - et par la bande passante de l'oreille
humaine, limitée à environ quatre mille vibrations, ou cycles,
par seconde. (Le succès du télégraphe a toutefois
stimulé l'innovation dans les technologies de communication, ainsi
que dans d'autres technologies de l'information, qui ont privilégié
l'il à l'oreille en raison de sa bande passante beaucoup
plus élevée.)
Morse consacra des années à perfectionner le télégraphe,
mais finit par épuiser ses ressources financières. Craignant
que cette technologie ne tombe entre de mauvaises mains, il sollicita
le gouvernement fédéral pour qu'il en prenne la responsabilité.
En 1838, Morse fit la démonstration de son système au président
Van Buren et à son cabinet. Malgré un accueil favorable,
il ne reçut aucun soutien du Congrès. Il obtint un brevet,
mais, faute de ressources, tenta à nouveau d'obtenir l'appui du
Congrès en 1842. Cette fois, sur recommandation de la commission
du commerce de la Chambre des représentants, 30 000 dollars furent
alloués à la construction d'un télégraphe
expérimental entre Baltimore et Washington. La recommandation stipulait
notamment :
Saisir l'occasion actuelle de s'assurer la réglementation d'un
système qui, s'il était monopolisé par une entreprise
privée, pourrait être utilisé au détriment
grave du Département des postes
votre comité
recommande vivement son adoption par le gouvernement des États-Unis.
La Cour suprême a également contribué à l'essor
du commerce national en 1842.
Dans l'affaire Swift contre Tyson, elle a fondamentalement modifié
la manière dont les règles du droit commercial seraient
appliquées. Jusqu'alors, la Cour suprême tentait de résoudre
les litiges commerciaux interétatiques en se référant
aux lois des États où les faits s'étaient produits.
Désormais, elle n'édicterait plus de règles. Elle
s'appuierait sur les usages commerciaux pour trancher les différends.
Les citoyens lésés pouvaient intenter des poursuites au-delà
des frontières de leur État pour bénéficier
de cette protection contre les lois étatiques contestées.
Ce principe était connu sous le nom de " diversité
". La diversité incitait les États à harmoniser
leurs règles commerciales. À défaut, ces règles
pouvaient être tranchées par des agences du gouvernement
fédéral, une perspective qu'aucun État ne souhaitait.
Les droits liés à la diversité étaient toutefois
limités aux citoyens. Accorder ces droits aux entreprises impliquait
une modification de leur traitement juridique, même si elles étaient
à l'origine des litiges interétatiques.
En 1844, dans l'affaire Louisville, Cincinnati, and Charlestown Railroad
Co v. Letson, la Cour suprême statua que les entreprises pouvaient
se réfugier devant les tribunaux fédéraux, un droit
que la Constitution n'accordait jusqu'alors qu'aux citoyens. ( La Cour
faillit ainsi conférer aux entreprises étrangères,
ou établies hors de l'État, le statut de citoyennes.) L'arrêt
Letson suscita la controverse, la Cour elle-même semblant revenir
sur sa position dans plusieurs affaires au cours des deux décennies
suivantes.
Le télégraphe était sur le point de démontrer
une fois de plus l'importance des infrastructures de communication pour
répondre à la demande croissante du marché. La ligne
expérimentale du gouvernement fédéral entre Baltimore
et Washington D.C. fut inaugurée le 24 mai 1844 ; le site choisi
pour Washington était la salle d'audience de la Cour suprême.
Un article relatant l'événement, paru trois jours plus tard
dans le New York Tribune, titrait : " Le miracle de l'annihilation
de l'espace est enfin accompli. "
Le service commercial débuta le 1er avril 1845 ; le tarif était
d'un cent pour quatre caractères envoyés. Après les
trois premiers mois d'exploitation, les recettes s'élevèrent
à 193,56 $ et les dépenses à 1 859,05 $. Les trois
mois suivants ne permirent guère d'amélioration. Entre-temps,
Morse et ses trois associés - Leonard D. Gale, Alfred Vail
et F. O. J. " Fog " Smith - détenteurs des brevets Morse,
fondèrent la Magnetic Telegraph Company
(MTC) et commencèrent à négocier des licences avec
des entreprises privées pour établir des liaisons télégraphiques
entre d'autres villes. La MTC négociait une participation au capital
de tous les titulaires de licence.
En décembre 1846, le gouvernement renonça à investir
massivement dans le télégraphe, notamment en raison d'un
point que la plupart des membres du Congrès ne comprenaient pas.
L'avenir du télégraphe devait dépendre de la "
capacité productive ", ou de la " liberté naturelle
", de la concurrence du marché. Au printemps 1847, la ligne
Baltimore-Washington fut intégrée à la MTC.
Il allait maintenant être possible de voir si le dynamisme entrepreneurial
de la concurrence pouvait accomplir ce que le gouvernement n'avait pas
réussi à faire : un réseau télégraphique
national. Autrement dit, les intérêts privés pouvaient-ils
créer un bien public là où les efforts publics avaient
échoué ? Le processus entrepreneurial connut un essor considérable
en avril 1848, lorsque l'État de New York adopta une loi générale
sur la constitution en société des compagnies télégraphiques.
Désormais, " n'importe quel nombre de personnes " pouvait
créer une compagnie télégraphique sans avoir à
obtenir d'approbation législative spéciale. Véritable
expression des principes égalitaires jacksoniens et du mépris
pour la pratique des chartes spéciales, New York devint un haut
lieu pour les entrepreneurs qui voyaient un potentiel économique
illimité dans les communications instantanées. Les lignes
télégraphiques entre les villes se multiplièrent
rapidement, reliant des marchés où, quelques jours auparavant,
il fallait des semaines pour que les communications s'effectuent.
Au début des années 1850, c'était une véritable
guerre télégraphique. Cinquante compagnies télégraphiques
émergèrent pour se faire concurrence.
Les alternatives technologiques furent cependant réduites de soixante-deux
à trois : Morse,
Bain
et House.
L'usage s'est ensuite répandu, la concurrence intense ayant fait
baisser les prix - la concurrence à trois entre Boston et New York
a abouti à un prix d'un cent le mot. En 1851, en seulement cinq
ans, la plupart des grandes villes des États-Unis étaient
interconnectées.
L'interconnexion a entraîné la croissance des marchés.
Les premiers bénéficiaires des communications par la foudre
furent les médias. Les informations qu'ils diffusaient permirent
aux acteurs économiques des marchés locaux de se connecter
entre eux, élargissant instantanément les marchés
et les rendant plus vastes que quiconque ne l'avait jamais imaginé.
" La foudre nous a apporté une quantité impressionnante
d'informations la nuit dernière ", rapportait un journal
de Pittsburgh en janvier 1848. Ces informations comprenaient les prix
du coton, de la farine, des produits de boulangerie, du blé, du
seigle, du porc et de l'avoine du Sud ; la situation du marché
monétaire en Angleterre ; et les horaires des chemins de fer pour
le transport de marchandises.
L'économie industrielle a connu un essor considérable aux
États-Unis entre 1851 et 1853. Cela ne signifie pas que les étapes
précédentes étaient sans importance, mais simplement
qu'au cours de ces trois années, plusieurs événements
ont marqué l'accélération de ce " décollage
", lorsque les moteurs du commerce ont alimenté la transition
vers une économie industrielle. Deux événements ont
été mentionnés : dès 1851, toutes les grandes
villes étaient reliées par le télégraphe,
et la presse avait considérablement réduit le coût
de l'information, stimulant ainsi les échanges économiques
grâce à l'arbitrage des prix et des inégalités
de la demande. Ce faisant, les réseaux d'échanges économiques
ont commencé à transformer des marchés initialement
locaux en opérations à l'échelle de l'État,
voire de la région.
Outre le télégraphe et la presse, les chemins de fer et
la Cour suprême ont également contribué à la
masse critique qui a permis l'émergence du capitalisme concurrentiel.
Le chemin de fer a révolutionné les transports. En 1853,
quelques années après l'invention du télégraphe,
il a permis de relier Chicago, rendant ainsi possible le commerce de marchandises
à une échelle inédite. Les années 1850 ont
été marquées par une croissance rapide du réseau
ferroviaire, comme l'illustre le graphique
2.1 : " Longueur du réseau ferroviaire
(1830-1890) "
Pièce justificative 2.1 Kilométrage ferroviaire 1830-1890

Le chemin de fer n'était pas moins cher que les voies navigables
- lacs, rivières et canaux. En 1868 encore, le transport d'un boisseau
de blé de Chicago à New York par voie lacustre et canal
coûtait 22,8 cents, contre 42,6 cents par voie ferrée. Cependant
, le chemin de fer desservait davantage les régions et les marchés
éloignés des cours d'eau et permettait des liaisons plus
rapides et plus fiables, notamment en hiver.
La Cour suprême a presque anticipé la crise des institutions
qui se profilait encore à l'horizon lorsqu'elle a rendu sa décision
dans l'affaire Cooley c. Board of Wardens (1851). La seule abstention
du juge en chef Taney s'est produite lorsque " sa " Cour a appliqué
la doctrine Marshall des pouvoirs dormants - un pouvoir avec lequel il
était fortement en désaccord - et a énoncé
le principe d'un " système uniforme " :
Tous les sujets relevant de ce pouvoir qui sont par nature nationaux,
ou qui n'admettent qu'un seul système uniforme ou un seul plan
de réglementation, peuvent à juste titre être considérés
comme étant de nature à nécessiter une législation
exclusive du Congrès.
Le Congrès détient l'autorité exclusive pour réglementer
les monopoles nationaux, ou naturels - systèmes uniformes.
Puis vint la Guerre de Sécession. Dans le contexte de cette reconstruction,
elle imposa la convergence des marchés sous l'effet des forces
économiques, d'abord déclenchées par le télégraphe,
puis par le chemin de fer. Les conséquences de la guerre sont trop
nombreuses pour être énumérées ici, mais parmi
les plus importantes pour la croissance économique figurent les
prémices de la fusion des États en un marché commun
véritablement unifié, une forte augmentation des investissements
dans les infrastructures industrielles, la création de nouveaux
réseaux personnels, la perturbation des relations existantes, l'autorité
politique du Nord pour imposer des droits de douane élevés
et la modification du droit constitutionnel.
En 1868, le Quatorzième amendement entra en vigueur et, bien que
destiné à s'appliquer aux esclaves, sa doctrine de la procédure
régulière allait s'avérer essentielle au capitalisme.
Aucun État ne peut priver une personne de sa propriété
sans procédure légale régulière ; après
la guerre de Sécession, le télégraphe incita le gouvernement
à intervenir dans l'économie pour stimuler la concurrence.
En 1866, la concurrence dans le secteur de la télégraphie
prit fin lorsque la Magnetic
Telegraph Company (MTC) se réorganisa pour devenir
la Western Union Telegraph
Co. (WU), absorbant ainsi son dernier véritable concurrent,
comme elle l'avait fait pour tous les autres auparavant.
(Voir l'annexe 2.0 : Historique de la fusion avec la Western
Union Telegraph Co.)
Le Congrès réagit. En quelques mois, deux solutions distinctes
et concurrentielles aux " problèmes du télégraphe
" que représentaient les prix élevés et le pouvoir
perçu de la WU furent proposées. Celle du sénateur
B. Gratz Brown, républicain du Missouri, prévoyait que le
gouvernement exploite un réseau télégraphique concurrent
de celui de la WU. L'alternative proposée par le sénateur
John Sherman, républicain de l'Ohio, visait à obtenir l'autorisation
de promouvoir une entreprise privée concurrentielle. Lors des délibérations
du Congrès, trois questions se détachèrent : la tarification,
le manque d'information et la manipulation du cours de l'action. Si les
prix élevés des services de la WU suscitèrent un
vif mépris au Congrès, ils n'eurent pas d'impact politique
significatif. Les principaux utilisateurs du télégraphe
étaient les entreprises et les journaux, plus soucieux de la rapidité
et de la précision de la transmission que du coût. Les tarifs
de la Western Union (WU) leur paraissaient presque négligeables
comparés aux coûts de communication antérieurs au
télégraphe. Ce manque d'information sema le doute au Congrès
: quels étaient les faits ? Or, la WU, en situation de monopole,
était la seule source d'information, ce qui rendait toute information
fournie suspecte. Un argument convaincant en faveur de la création
d'un service concurrentiel à la WU était la nécessité
d'obtenir des informations pour éclairer la législation
future. Plus généralement, le Congrès prit conscience
que la réglementation impliquait de disposer d'informations, une
leçon à retenir pour l'avenir.
La pratique de la dilution des actions était plus complexe et témoignait
d'une profonde incompréhension des exigences liées à
la levée de capitaux privés à risque. Cette pratique,
appelée dilution, consistait pour les sociétés à
émettre plus d'actions que celles pour lesquelles elles avaient
reçu un paiement, et avait deux causes. La première était
le coût de la levée de capitaux " à risque ".
Par exemple, les statuts de la société créée
par Morse et ses associés en 1845, la Magnetic Telegraph Company
(MTC), stipulaient : " Pour cinquante dollars versés par les
souscripteurs
un certificat d'une action de cent dollars sera émis
par les administrateurs. En substance, le souscripteur se voyait promettre
un rendement de cent pour cent, sur le papier, comme incitation à
investir en prenant le risque, ainsi qu'un rendement courant garanti sous
forme de dividendes. Ce que les membres du Congrès semblaient refuser
d'admettre, c'est que le risque élevé exigeait un rendement
élevé. L'État s'était montré réticent
à financer l'investissement risqué que représentait
la construction du télégraphe (1846) ; pourquoi les investisseurs
privés seraient-ils plus enclins à gaspiller leur argent
?
Les sociétés pratiquaient également le " watering
" (dilution des actions) en attribuant des actions aux inventeurs
et à la direction afin de les inciter à réussir.
On retrouve ce principe dans les statuts de MTC : " Des certificats
d'actions, de même forme et d'un montant identique, seront émis
simultanément aux concédants du droit de brevet, à
chacun proportionnellement à sa participation, de sorte que le
nombre d'actions émises à leur profit et aux souscripteurs
soit toujours le même. Les initiés, les concédants
de MTC, détiendraient la moitié du capital de la société,
au même titre que les investisseurs. Si le projet était fructueux,
ils seraient récompensés au même titre que ceux qui
avaient investi des capitaux.
En 1866, le Congrès adopta la loi sur les routes postales (Postal
Roads Act) en réponse aux efforts de Sherman pour promouvoir une
entreprise privée (voir annexe 2.1 : Loi sur les routes postales
de 1866). Cette loi ne créait pas d'entreprise concurrente à
la Western Union (WU), mais mettait les terres publiques et leurs ressources
à la disposition de quiconque souhaitait offrir un service télégraphique,
afin de l'y inciter. Elle accordait aux compagnies télégraphiques
le droit de construire, d'entretenir et d'exploiter des lignes télégraphiques
à travers et au-dessus de toute portion du domaine public des États-Unis,
ainsi que sur et le long de toute route militaire ou postale des États-Unis.
Aucune concurrence significative n'ayant émergé pour défier
la WU, des efforts furent à nouveau déployés au Congrès
pour limiter son pouvoir.
En 1868, deux nouveaux projets de loi furent présentés ;
l'un, émanant d'un citoyen entreprenant, Gardiner
G. Hubbard, proposait la création d'une société
privée fédérale, la United States Postal Telegraph
Company. Hubbard envisageait que cette nouvelle société
se contente de transmettre des messages entre bureaux de poste, ces derniers
se chargeant de les réceptionner et de les distribuer. La WU, forte
de son expérience de 1866 en matière de gestion législative,
parvint à bloquer les deux projets de loi début 1869. Le
projet de Hubbard échoua également car le Congrès
refusa d'accorder des " privilèges spéciaux
pour
réaliser un profit important
En 1870, un nouveau projet de
loi fut présenté pour racheter la WU avant la mi-1872. Il
fut rejeté.
Hubbard continua de faire pression pour l'adoption d'une loi, mais, en
1873, il se heurta à nouveau à un obstacle. En 1875, un
nouveau projet de loi fut présenté, et échoua également.
Le monopole de WU s'est maintenu. Le Congrès de 1995 a prouvé
qu'il protégeait lui aussi les droits de propriété
privée.
De même que le Congrès se montrait réticent à
accorder les privilèges et immunités liés à
la constitution en société, les États eux-mêmes
commençaient à modifier les modalités d'octroi de
ces statuts. La plupart des États avaient désormais adopté
des " systèmes de double constitution en société
", rendant possible la constitution de petites sociétés
sur demande. Malgré cela, les assemblées législatives
restaient impliquées dans la plupart des octrois de chartes de
société. Par exemple, en 1875, le New Jersey appliquait
un système de double constitution en société depuis
vingt-trois ans, période durant laquelle 2 551 sociétés
nécessitaient une loi et 982 n'en requéraient pas. En réponse
à la volonté populaire, l'assemblée législative
du New Jersey adopta une loi réduisant drastiquement son contrôle
sur les sociétés ; une loi si radicale qu'un référendum
fut organisé. Elle reçut une approbation massive. L'amendement
stipulait que " l'assemblée législative ne peut adopter
de lois privées, locales ou spéciales
accordant à
une société, une association ou un particulier un privilège,
une immunité ou une franchise exclusive de quelque nature que ce
soit. " Le peuple s'était exprimé - du moins celui
du New Jersey - : nul ne devait bénéficier de privilèges
ou d'immunités de préférence à autrui. Chacun
avait les mêmes chances de constituer et de créer des sociétés.
Dans les années 1870, les compagnies ferroviaires commencèrent
elles aussi à subir l'indignation du public. Bénéficiant
de généreuses largesses publiques - concessions de terres,
prêts, contrats postaux et même acquisitions d'actions ordinaires,
lorsqu'elles débutèrent leurs activités et affichèrent
des tarifs perçus comme monopolistiques, on cria à la violation
de la confiance publique. Les milieux agricoles de l'Ouest commencèrent
à former des organisations Granger en 1867 et firent pression pour
que des lois étatiques réglementent les chemins de fer.
De nombreux groupes d'intérêt rejoignirent les Granger :
les compagnies pétrolières de l'ouest de la Pennsylvanie,
les commerçants de l'Est et, curieusement, les compagnies ferroviaires
elles-mêmes. (Les compagnies ferroviaires, engagées dans
une concurrence féroce, recherchaient une réglementation
gouvernementale comme moyen pour les propriétaires fonciers de
protéger leurs biens. L'un des moyens consistait à restreindre
l'accès au marché, un privilège dont elles bénéficieraient
en contrepartie de leur acceptation de la réglementation.) Une
série de recours en justice furent intentés contre ces lois
réglementaires, aboutissant en 1877 à l'arrêt de la
Cour suprême dans l'affaire Munn contre l'Illinois.
La Cour a statué que les États avaient le droit de réglementer
les entreprises " touchées par l'intérêt public
", ou qui créaient " une charge ou un fardeau commun
pour les citoyens ", ou qui constituaient " un monopole de fait
auquel le citoyen est contraint de recourir ". La Cour a confirmé
le droit des États de contrôler le commerce, bien que la
question de la réglementation interétatique soit restée
sans réponse.
Toujours en 1877, dans l' affaire Pensacola Telegraph Co. c. Western Union,
la Cour suprême a statué que la télégraphie
relevait de l'intérêt public.
Cette affaire concernait Pensacola Telegraph, une société
floridienne en situation de monopole qui avait intenté une action
en justice pour empêcher la compagnie de chemin de fer Pensacola
and Louisville d'accorder à Western Union des droits de passage
pour le télégraphe, ce qui contournait de fait son monopole.
Se référant à la loi Sherman de 1866, la Cour a jugé
qu'une compagnie de chemin de fer pouvait accorder des droits télégraphiques
à quiconque, à condition que cela n'empiète pas sur
les lignes physiques d'autrui. De plus, la Cour a étendu la notion
d'intérêt public au télégraphe, statuant que
le gouvernement fédéral avait le pouvoir de réglementer
une innovation qui " a modifié les pratiques commerciales
et est devenue une nécessité du commerce ". Le gouvernement
fédéral " légifère pour l'ensemble de
la nation et n'est pas gêné par les frontières des
États. Son devoir particulier est de protéger une partie
du pays contre les empiètements d'une autre sur les droits nationaux
qui appartiennent à tous. " Ironiquement, la Cour a cité
la loi de 1866, qui visait à encourager la concurrence contre WU,
comme motif pour lequel WU avait le droit d'étendre son réseau
au détriment de ses concurrents.
En 1877, dans deux affaires jugées à quelques mois d'intervalle,
la Cour suprême avait statué que les États pouvaient
réglementer les entreprises d'intérêt public. Pourtant,
la technologie du télégraphe était si indispensable
au commerce, et donc chargée d'un intérêt public particulier,
voire primordial, qu'elle relevait de la compétence fédérale.
Où devait se situer le contrôle des monopoles d'intérêt
public ? Qui allait trancher entre bien public et intérêt
privé : le gouvernement fédéral ou les États
? Et si c'était le gouvernement fédéral, quels seraient
les rôles respectifs du législatif, de l'exécutif
et du judiciaire ? Qui déciderait quelles entreprises étaient
d'intérêt public ? Quant à celles qui n'étaient
pas d'intérêt public, leur sort était-il simplement
soumis à la concurrence entre les entreprises ? Les institutions
du capitalisme concurrentiel atteignaient leurs limites logiques.
2.4 Crise
En 1873, l'économie mondiale fut victime de la Grande Dépression.
Pendant vingt-trois années interminables, la vie économique
sembla glisser inexorablement vers un destin incertain et inéluctable.
La situation était similaire en Amérique. Une première
dépression débuta en 1873 et dura jusqu'en 1879 - la plus
longue de l'histoire. La déflation s'installa également
et dura vingt ans, jusqu'en 1893, date à laquelle les prix atteignirent
64 % de leur niveau de 1873, soit une chute libre de 36 %. (Voir le graphique
2.2 : Déflation 1850-1950).
Les nombreuses petites entreprises qui constituaient le capitalisme concurrentiel
se révélèrent être pour ce qu'elles étaient
réellement : de petits monopoles locaux. Pour celles qui ne purent
s'adapter aux nouvelles conditions de concurrence, ce fut la faillite
; entre 1869 et 1879, 64 000 d'entre elles, soit 15 %, disparurent. (Voir
l'annexe 2.3 : Préoccupations des entreprises) Paradoxalement,
274 000 nouvelles entreprises ont été créées,
soit un taux de croissance décennal stupéfiant de 222 %.
Une économie en déclin historique et, simultanément,
une effervescence et une croissance sans précédent parmi
les entreprises. Que pouvaient faire les dirigeants-propriétaires
des entreprises du capitalisme concurrentiel ? Et compte tenu des contraintes
institutionnelles liées au contrôle étatique, à
l'incertitude des droits des sociétés et à l'absence
de marchés de capitaux, quelles étaient leurs possibilités
?
De ce creuset d'incertitude et de changement a émergé le
capitalisme d'entreprise : une économie dominée par les
grandes entreprises et un État omniprésent.
Annexe 2.2 Déflation 1850-1950

La dépression américaine qui débuta en 1873 fut soudaine.
En septembre, le défaut de paiement des compagnies ferroviaires
provoqua une panique financière. La spéculation sur les
titres ferroviaires s'effondra, bientôt suivie par la faillite d'importantes
entreprises, de courtiers et de banques ; la bourse ferma pendant dix
jours ; les banques suspendirent les paiements en espèces ; le
cours de l'or atteignit un nouveau plancher à la fin de l'année
et l'argent fut démonétisé.
Les années qui suivirent furent décrites par les témoins
comme une période de dépression et de perturbations industrielles.
La croissance économique , qui semblait si certaine lorsqu'elle
était laissée aux seules forces concurrentielles de la liberté
naturelle, devint insaisissable. Si l'on utilise la variation du produit
national brut comme indicateur de la croissance économique, la
forte croissance de 5,58 % à la fin des années 1860 ralentit
à 2,55 % à la fin de la dépression, entre 1893 et
1897 - la première dépression " industrielle ".
(Voir le graphique 2.4 : Croissance annuelle du PNB)
Annexe 2.3 Préoccupations des entreprises (en milliers)

Source : Statistical Abstract of the United States, no. 721, p. 745.
La gravité de la crise de 1873 fut aggravée par le renversement
des dépenses fédérales après la guerre de
Sécession. En 1859, la dette fédérale s'élevait
à 58 millions de dollars ; en 1866, elle atteignait 2 756 millions
de dollars. Le gouvernement fédéral avait, en substance,
emprunté plus de 2,5 milliards de dollars pour financer la guerre.
Cet argent circula dans l'économie jusqu'à son retrait -
le gouvernement commença à rembourser la dette nationale
en 1867 et le fit chaque année, sauf une, jusqu'en 1879 - ou jusqu'à
ce que les besoins d'échange d'une économie de marché
l'utilisent. Une fois l'effet transitoire de la guerre de Sécession
passé, la forte baisse de la demande de biens et de services du
gouvernement entraîna une offre insuffisante et, par conséquent,
une chute des prix. (Entre 1869 et 1873, le PIB moyen des économies
s'élevait à 6,5 milliards de dollars ; l'augmentation de
la dette nationale en 1865 et 1866 a dépassé 600 millions
de dollars chacune, soit 10 % du PIB de l'époque.)
Le télégraphe a également contribué à
la baisse des prix. Dès 1847, son rôle de véritable
catalyseur de changement était reconnu : " Grâce au
télégraphe, des opérations sont réalisées
en une journée par des communications répétées,
opérations qui nécessitaient deux à quatre semaines
par voie postale - permettant ainsi aux hommes d'affaires de conclure
des achats et des ventes qui, autrement, ne leur auraient été
profitables en raison de la longueur des négociations.
En 1869, 8 millions de messages télégraphiques étaient
envoyés et reçus. En 1879, ce nombre avait bondi à
25 millions. La transmission ultrarapide de l'information a entraîné
une augmentation considérable du nombre de transactions, une baisse
significative des coûts de transaction et l'émergence de
marchés entièrement nouveaux, tels que le négoce
de valeurs mobilières et les marchés des matières
premières (utilisant des contrats jusque-là inimaginables).
La dispersion des prix, " indicateur de l' ignorance du marché
", a été remise en question, ce qui a fait baisser
les prix et éliminé les entreprises non compétitives.
Graphique 2.4 Croissance du PNB annuel

Source : Livingston (Robert E. Gallman, " Produit national brut aux
États-Unis, 1834-1909 ", Production, emploi et productivité
aux États-Unis après 1800 (New York, 1966), tableaux 2 et
6, p. 9 et 22).
Baisse des prix, discours alarmistes sur la récession, nombre record
de faillites d'entreprises, aucune perspective d'amélioration et,
paradoxalement, création d'un nombre record de nouvelles entreprises
et, pour les entreprises adaptables, ouverture de nouveaux marchés
à la demande croissante.
Le télégraphe a révolutionné l'information
économique, permettant aux entrepreneurs d'agir en fonction de
l'actualité et de contacter des acheteurs ou des vendeurs éloignés.
Pour eux, la baisse des prix était synonyme de volume d'affaires
et de profits accrus. Elle incitait également les entreprises industrielles
prospères à investir dans l'expansion de leurs capacités
de production. Supprimer les coûts d'information et de transaction
superflus n'impliquait pas nécessairement une activité non
rentable. Les ventes marginales pouvaient s'avérer très
profitables, car une fois les coûts fixes d'exploitation couverts,
les nouvelles ventes marginales n'avaient plus qu'à amortir les
coûts variables avant de contribuer aux bénéfices.
Les hommes d'affaires ont agi. Le nombre d'entreprises industrielles,
classées comme usines, est resté le même en 1869 qu'en
1879 (de 252 000 à 253 000), mais la valeur des produits vendus
a augmenté de 59 % pour atteindre 5,4 milliards de dollars, contre
3,4 milliards auparavant. Compte tenu d'une déflation de 16 %,
la production unitaire a progressé encore plus rapidement que la
valeur en dollars. (Voir le tableau 2.5 : Industries manufacturières
: résumé, 1849 à 1923). Les entreprises industrielles,
de plus en plus organisées en sociétés, ont pris
de l'ampleur, tant en taille qu'en activité, et sont devenues des
producteurs plus efficaces.
L'efficacité, ou productivité, devint essentielle lorsque
la baisse des prix commença enfin à impacter les profits.
Heureusement, une nouvelle source d'énergie, la vapeur, se répandait.
Dans les années 1870, la vapeur devint plus importante que l'énergie
hydraulique pour la production industrielle. La vapeur permit une amélioration
considérable - bien que soudaine - de l'agencement et de l'implantation
des usines. Pour ceux qui étaient prêts à prendre
les risques commerciaux et financiers liés à la conversion
à la vapeur, les gains potentiels étaient sans précédent.
Ce n'est qu'au début du XXe siècle que l'énergie
de la vapeur céda la place à l'électricité.
(L'électricité fut d'abord utilisée dans les usines
pour l'éclairage électrique, et ce n'est que dans les années
1920 qu'elle devint la principale source d'énergie utilisée
dans le secteur manufacturier.)
Les usines, conçues pour exploiter l'énergie de la vapeur,
pouvaient également se moderniser grâce aux équipements
de pointe nécessaires à une production compétitive.
De nouvelles technologies commencèrent à influencer le potentiel
de productivité de ces équipements au milieu des années
1870 et se généralisèrent dans les années
1880. D'où provenait toute cette innovation ? Dès la fin
de la guerre de Sécession, le nombre annuel de brevets délivrés
connut une augmentation fulgurante, passant d'environ 6 000 à 20
000 par an (voir l'annexe 2.6 : Brevets 1850-1890). De nombreux facteurs
socioculturels stimulèrent l'activité inventive, notamment
deux décennies d'expérience dans le développement
de l'industrie manufacturière américaine, la construction
et l'amélioration des chemins de fer et du télégraphe,
ainsi que les dépenses publiques pendant la guerre de Sécession.
Les cadres nécessaires à la gestion de ces expansions et
nouvelles activités commençaient à se former, grâce
notamment à l'expérience acquise dans la construction et
la gestion des chemins de fer.
Annexe 2.5 Fabricants : Résumé, 1849 à 1923

Résumé statistique des États-Unis, 1925 (Washington,
DC : Imprimerie du gouvernement, 1926)
Les fruits de la réussite financière attendaient les organisations
qui développaient leur capacité de production. Les entreprises
prospères agissaient et prenaient de l'ampleur. Mais cela impliquait
de faire des affaires entre États et d'avoir des employés
et autres représentants dans d'autres États - deux actions,
parmi tant d'autres, fortement contraintes par les institutions existantes
du capitalisme concurrentiel. La croissance des entreprises impliquait
également de nouveaux investissements de capitaux. Au cours des
années 1870, période marquée par la plus longue dépression
de l'histoire, les investissements de capitaux dans les usines ont augmenté
de 1,1 milliard de dollars, soit une hausse de 65 %. Dans les années
1880, ces investissements ont encore augmenté de 3,7 milliards
de dollars, soit une hausse de 134 %. Où et comment ces nouveaux
capitaux ont-ils été levés si les marchés
financiers des années 1880 ne le permettaient pas ?
La crise résidait donc dans le fait que la croissance des marchés
et les progrès technologiques favorisaient l'expansion industrielle
et le développement des grandes entreprises. Or, cette expansion
les plaçait également en conflit direct avec les lois étatiques
visant à entraver le commerce interétatique. De plus, les
marchés de capitaux n'existaient pas encore pour financer la croissance
des entreprises. Ces contraintes seraient levées lors de l'étape
suivante du capitalisme : le capitalisme d'entreprise.
Pièce justificative 2.6 Brevets 1850-1890

" Un résultat curieux de la guerre, qu'il convient de noter,
fut la forte impulsion donnée à l'invention et à
l'utilisation de machines permettant de gagner du temps ; comme le montre,
d'une part, l'augmentation du nombre de brevets accordés - 3 340
en 1861 et 6 220 en 1865 - et d'autre part, malgré le retrait,
direct ou indirect, durant les années 1863-1864 et 1864-1865, d'au
moins un million et demi d'hommes valides des emplois productifs dans
les seuls États fidèles, et en grande partie du secteur
agricole, la production agricole annuelle, ainsi que celle de nombreuses
autres industries, augmenta au lieu de diminuer. "
L'explication la plus évidente de cette apparente contradiction
réside dans l'évolution des prix, qui ont incontestablement
chuté brutalement entre 1877 et début 1879, et dans le climat
d'incertitude monétaire persistant jusqu'à la reprise économique.
La contraction fut longue et sévère, cela ne fait aucun
doute. Cependant, la forte baisse des indicateurs financiers, bien plus
manifeste et mieux documentée que l'évolution de nombreux
paramètres physiques mal mesurés, a probablement conduit
les observateurs de l'époque, puis les chercheurs, à surestimer
la gravité de la contraction, voire sa durée. Les observateurs
du monde des affaires de l'époque, tout comme leurs successeurs
modernes, considéraient comme allant de soi qu'une forte baisse
des prix était incompatible avec une forte hausse de la production.
Cette période mérite une étude bien plus approfondie,
précisément parce qu'elle semble contredire frontalement
ces idées reçues.
La dynamique d'usines performantes passant à la vapeur, aux nouvelles
technologies, puis à l'électricité - et, le cas échéant,
à la combustion interne - a engendré un gain de productivité
qui, associé à des produits adaptés, constituait
une voie quasi certaine vers le succès. Par conséquent,
malgré une période globalement marquée par la déflation
et des récessions fréquentes, elle a également été
caractérisée par une augmentation de la production et une
rentabilité croissante.
Nombre d'innovations technologiques ayant permis le développement
initial de grandes entreprises dans ces secteurs sont apparues dans les
années 1870 et 1880. Pour rappel, durant cette période,
on a vu l'introduction du broyeur à cylindres pour la transformation
de l'avoine et de la farine, des wagons frigorifiques pour le conditionnement
de la viande, du procédé de maltage pneumatique et du wagon-citerne
à température contrôlée pour le brassage de
la bière, ainsi que des machines de préparation alimentaire
et de mise en conserve permettant la production de masse de viande, de
légumes, de poisson et de soupes en conserve. Dans les années
1880, l'industrie chimique a connu l'introduction du procédé
Solvay, puis du procédé électrolytique, pour la production
d'alcalis, et la découverte du procédé de production
d'acide acétique et d'acétates à partir de la production
de charbon de bois. Dans l'industrie pétrolière, la mise
au point par John Merrill de l'alambic sans soudure à fond en fer
forgé ou en acier a permis une forte augmentation de la taille
des installations entre 1867 et 1873. On assista au développement
des oléoducs longue distance et des wagons-citernes en acier. Dans
les années 1870 et 1880, les procédés Bessemer et
Martin-Siemens furent largement adoptés dans la sidérurgie.
Au milieu des années 1880, les progrès de l'électrométallurgie
permirent la production industrielle en série d'aluminium. Durant
cette même période, de nombreuses innovations mécaniques
et chimiques facilitèrent grandement le raffinage et le travail
de divers métaux. Le développement, à partir de 1880,
de machines-outils améliorées, basées sur l'utilisation
d'acier rapide, permit la production d'une grande variété
de machines plus performantes et plus précises. La machine à
écrire, inventée à la fin des années 1870,
fut produite en masse dans les années 1880. Le tramway électrique
se généralisa à la fin des années 1880. Enfin,
les réseaux ferroviaires transcontinentaux et télégraphiques
nationaux - infrastructures indispensables à l'essor des entreprises
capables de distribuer leurs produits à l'échelle nationale
- furent achevés. 1880.
2.5 Les institutions du capitalisme d'entreprise
La période allant de 1880 à la Première Guerre mondiale
est connue sous le nom de Seconde Révolution industrielle. À
juste titre, car en si peu de temps, l'économie industrielle des
États-Unis a connu une transformation radicale. Les petites entreprises
familiales, caractéristiques du capitalisme concurrentiel, ont
été supplantées par l'arrivée de grandes sociétés
cotées en bourse, donnant naissance à des oligopoles et
au capitalisme d'entreprise. Parallèlement, le contrôle des
entreprises s'est déplacé des États vers une combinaison
d'institutions fédérales et de forces du marché.
Le développement des grandes entreprises s'est indéniablement
accompagné d'un État omniprésent, ce dernier se traduisant
par l'autorité fédérale et le recours accru aux agences
gouvernementales. Les grandes entreprises impliquaient également
d'importants investissements, nécessitant un accès au capital.
Les marchés financiers allaient remplacer les États dans
l'octroi et le contrôle des capitaux des entreprises. Dans le même
temps, la Constitution a également reconnu aux entreprises le statut
de personnes morales, gérées par des individus agissant
en qualité de mandataires, et non plus directement par les propriétaires.
Dans ce contexte de bouleversements, AT&T
fut fondée, adoptant la stratégie et la structure qu'elle
conserverait pendant près de soixante-dix ans, et le réseau
national de télécommunications prit alors son architecture
dominante.
Le déclin du capitalisme concurrentiel commence en 1872, lorsque
John D. Rockefeller, PDG de la Standard Oil Company, le plus grand raffineur
de pétrole au monde, prend l'initiative de fonder la National Refiners
Association. Cette association visait à coordonner les actions
collectives des principaux raffineurs afin d'échapper, ou du moins
d'atténuer, les difficultés liées à l'augmentation
de la production et à la baisse des prix qui paralysaient alors
leur secteur - difficultés exacerbées par le ralentissement
de l'économie. Rockefeller était convaincu que les raffineurs
devaient agir de concert pour rétablir l'ordre dans leur environnement
concurrentiel. Ainsi, à l'instar d'autres acteurs qui les avaient
précédés dans cette démarche - le télégraphe
(Conférence des Six Nations, 1857), les chemins de fer (Conférence
de Saratoga, 1873), et même le corps politique (Articles de la Confédération,
1781-1788), les raffineurs de pétrole tentèrent d'instaurer
une action collective, sans succès. L'Association n'avait tout
simplement pas le pouvoir de prendre les décisions difficiles qui
étaient à l'origine des gains d'efficacité opérationnelle
et de la rentabilité, comme la fermeture d'usines et la construction
d'usines moins nombreuses, mais beaucoup plus grandes.
Sans se laisser décourager, Rockefeller et Standard Oil négocièrent
ensuite des contrats ferroviaires avantageux pour le transport du pétrole,
puis formèrent une alliance de raffineurs pour y participer. Afin
d'assurer le succès de l'alliance, Standard Oil échangea
ses actions contre celles de chaque société participante.
Or, à l'époque, les sociétés ne pouvaient
détenir d'actions d'autres entreprises qu'en vertu de chartes spéciales
ou parce qu'elles étaient concernées par un intérêt
public (chemins de fer, télégraphes et services publics).
Les administrateurs des fiducies créées pour détenir
les actions étaient alors des actionnaires de Standard Oil ; en
1879 encore, Standard Oil ne comptait que quarante et un actionnaires.
En 1881 , les membres de l'alliance contrôlaient 90 % de la capacité
de raffinage du secteur, et Standard Oil, par le biais d'un vaste réseau
de fiducies, détenait la majorité des actions des membres
de l'alliance.
En réaction aux agissements de Standard Oil, les producteurs de
pétrole brut construisirent un oléoduc pour contourner le
blocage ferroviaire imposé par Standard, contraignant ainsi Standard
et l'alliance à construire leurs propres oléoducs. Optimiser
l'utilisation de ces oléoducs détenus conjointement impliquait
de prendre des décisions concertées quant aux raffineries
à fermer et aux emplacements des nouvelles raffineries à
construire. Une simple coordination ne suffisait plus : les vingt-six
entreprises devaient agir de concert. Parallèlement, Standard Oil,
présente dans treize États américains et plusieurs
pays étrangers, se retrouva sous le feu des critiques en Pennsylvanie
, où l'État tentait de taxer non seulement les actifs des
sociétés étrangères détenus sur son
territoire, mais aussi leurs biens immobiliers où qu'ils soient
situés. Une fois encore, la question était de savoir comment
s'organiser au mieux, afin d'opérer efficacement tout en évitant
les pressions de l'État.
Créer une seule société pour détenir tous
ses actifs n'était pas envisageable. Les sociétés
ne pouvaient pas détenir d'actions de sociétés d'autres
États - les sociétés étrangères étaient
considérées comme hostiles et ne devaient en aucun cas être
autorisées à contrôler des sociétés
d'État. Après de nombreuses recherches, les dirigeants de
Standard Oil ont identifié trois solutions juridiques pour organiser
leurs activités et mettre en place une propriété
commune avec un pouvoir exécutif centralisé : la création
d'une société holding, d'une société par actions
non constituée en société ou d'une fiducie. Seul
l'État de New York délivrait des chartes pour les sociétés
holding, mais l'obtention d'une telle charte nécessitait une intervention
législative spéciale. Standard Oil a rejeté cette
option, la jugeant trop complexe. Le problème de la société
par actions non constituée en société, également
disponible à New York, impliquait une perte de confidentialité
financière, un sacrifice qu'ils refusaient d'accepter. Ils ont
donc décidé d'élaborer avec soin un plan de détention
d'actions en fiducie, la gestion de l'entreprise étant confiée
à des représentants élus des bénéficiaires.
Le 2 janvier 1882, Standard Oil innova en créant le Standard Oil
Trust, une forme inédite d'organisation commerciale, conformément
à la législation de l'État de l'Ohio. Chaque trust
et société de l'alliance échangea ses actions contre
des certificats du Standard Oil Trust et s'engagea à gérer
ses entreprises respectives comme une seule entité : " de
la manière la plus conforme aux intérêts des détenteurs
desdits certificats du trust ". Neuf administrateurs, sous la direction
de John D. Rockefeller, furent nommés pour superviser les investissements
combinés et assurèrent la direction exécutive des
sociétés regroupées. (Les biens placés dans
la fiducie étaient évalués à 70 millions de
dollars, ce qui a entraîné l'émission de certificats
de fiducie d'une valeur de 70 millions de dollars. Or, la valeur comptable
nette des actifs ne s'élevait qu'à 55 millions de dollars.
Cette différence peut être considérée comme
représentant le potentiel de gains de la société,
bien que cette pratique fût alors connue sous le nom de " montage
d'actions dilué ".) Parmi les premiers actes des administrateurs,
on peut citer la création de sociétés dans chaque
État où la fiducie possédait des biens, afin que
ces sociétés détiennent la propriété
de tous les biens situés dans cet État. De cette manière,
aucun bien ne serait détenu par des sociétés étrangères
et ne serait donc soumis aux lois étatiques.
Le Standard Oil Trust représentait un nouveau mode de propriété
privée. Il distinguait également le rôle des mandataires
de celui des propriétaires. Cette séparation entre la gestion
et la propriété est appelée mandat. Le mandat est
apparu naturellement lorsque les propriétaires des sociétés
ont cessé d'être des dirigeants et que les dirigeants ont
cessé d'être des propriétaires. Il en a résulté
un conflit d'intérêts : les mandataires pouvaient agir non
pas toujours dans l'intérêt des propriétaires, mais
dans le leur. Ce problème était moins important dans le
cas du Standard Oil Trust, car Rockefeller demeurait à la fois
dirigeant et actionnaire très important.
D'après les résultats d'exploitation de Standard Oil entre
1882 et 1885, la réorganisation a porté ses fruits. La direction
a réalisé des économies d'échelle en réduisant
le nombre d'unités de raffinage de cinquante-trois à vingt-deux,
en concentrant la production dans trois raffineries et en planifiant le
traitement total comme une seule opération. Le coût moyen
de production d'un gallon de pétrole raffiné est passé
de 1,5 cent à 0,5 cent, les coûts de production dans les
raffineries plus récentes et plus grandes étant encore plus
bas. Les gains d'échelle ont permis de réaliser des économies
substantielles. Les acteurs d'autres secteurs ont alors perçu les
avantages dont ils pensaient pouvoir bénéficier également.
La Standard Oil Trust devint la première grande entreprise industrielle,
distincte des chemins de fer et du télégraphe. Elle fut
également la première fiducie. Le concept de fiducie, l'exercice
du contrôle de gestion par la détention de certificats plutôt
que d'actifs réels, semblait étranger à beaucoup.
Mais la voie était ouverte. Pour les partisans de l'État,
c'était comme abandonner le contrôle de leur avenir économique
à des inconnus. Et, forts de leur expérience avec les chemins
de fer, dont les relations avaient généralement débuté
par la générosité de l'État et des citoyens,
les grandes entreprises méritaient d'être traitées
avec une grande méfiance, voire du mépris. Grande entreprise
était synonyme de monopole, antithèse des valeurs culturelles
et du système de croyances fondamental qui considérait la
concurrence de marché comme bien supérieure au monopole
pour générer la croissance économique.
L'opinion publique s'est indignée de la formation du Standard Oil
Trust. Les États et le Congrès ont rapidement lancé
des enquêtes : les entreprises cherchaient-elles à échapper
au contrôle des États en l'absence de tout mécanisme
fédéral de substitution ? Les conclusions de ces enquêtes,
conjuguées au soutien public enthousiaste qu'elles ont suscité,
ont incité les procureurs généraux des États
à intenter des poursuites - dites " quo warranto " contestant
le pouvoir légal des entreprises de se restructurer en trusts.
Les États se percevaient comme engagés dans une lutte contre
les entreprises pour le contrôle du capital productif de la société
- le droit de décider de la meilleure utilisation des biens publics
et privés. C'était une bataille que les États étaient
voués à perdre. Une étude comparant les flux financiers
vers les gouvernements des États, tels que les impôts, aux
flux de primes d'assurance versées par les citoyens des États
à des compagnies étrangères entre 1880 et 1887 a
révélé que les États percevaient beaucoup
moins d'argent que les compagnies d'assurance. Le pouvoir économique
n'était plus entre les mains de l'État, mais entre celles
des entreprises. Il n'est donc pas étonnant que les États
se soient considérés comme victimes de propriétaires
absents.
Les poursuites Quo Warranto visant à interdire les trusts n'ont
pas dissuadé d'autres entreprises de suivre l'exemple de Standard
Oil : raffinage d'huile de coton (1884), raffinage d'huile de lin (1885),
distillation de whisky (1887), raffinage de sucre (1887), pour n'en citer
que quelques-unes. Les gains d'efficacité réalisés
grâce à ces regroupements ont entraîné la fermeture
forcée de nombreuses petites entreprises locales. Les entreprises
du capitalisme concurrentiel étaient assiégées. Elles
aussi brandissaient le spectre des grandes entreprises : les grandes entreprises
contesteraient le contrôle des gouvernements ou pratiqueraient des
prix abusifs tout en réalisant des " profits monopolistiques
". Pour les opposants aux trusts, le droit des entreprises à
exister restait fondé sur l'amélioration des conditions
économiques locales pour le bien public, et non sur l'augmentation
des profits des entreprises étrangères. Les luttes menées
simultanément par les États contre les premières
grandes entreprises - les compagnies ferroviaires - ont donné du
courage à la cause des résistants aux grandes entreprises.
Les vainqueurs de l'arrêt Munn contre Illinois en 1877 s'étaient
battus pour le droit des États à réglementer les
chemins de fer. Ces agriculteurs de l'Ouest, producteurs de pétrole
de Pennsylvanie, hommes d'affaires de l'Est et même dirigeants de
compagnies ferroviaires avaient conclu que le contrôle des chemins
de fer au niveau des États était inefficace et inenvisageable.
Ils se tournèrent alors vers le Congrès et entreprirent
un lobbying intense en faveur d'une législation fédérale
réglementant les chemins de fer. Ils arguaient que seul le Congrès
avait le pouvoir de réglementer le commerce interétatique
et qu'il était urgent qu'il le fasse. Pendant des années,
la question alimenta les débats, mais sans plus.
En 1886, la Cour suprême, dans l'affaire Wabash, St. L. & Pac.
Ry. c. Illinois, a clairement établi que les lois des États
ne pouvaient empiéter sur le commerce interétatique - cette
responsabilité incombant au Congrès. Toutefois, si le Congrès
ne prenait aucune mesure pour réglementer le commerce interétatique,
restant " inactif ", les pouvoirs de police des États
leur conféraient le droit de réglementer les chemins de
fer, même en cas d'effets interétatiques.
En quatre mois, le Congrès adopta la loi de 1887 sur la réglementation
du commerce, plus connue sous le nom de loi sur le commerce interétatique
(ICA) . Cette loi comportait des règles : " L'article 1 stipulait
que tous les tarifs devaient être justes et raisonnables ; l'article
2 interdisait toute discrimination personnelle ; l'article 3 interdisait
toute préférence ou tout préjugé indu ; l'article
4 interdisait d'appliquer des tarifs plus élevés pour un
trajet plus court que pour un trajet plus long dans des circonstances
et conditions sensiblement similaires ; l'article 5 interdisait les accords
de mise en commun ; et l'article 6 stipulait que tous les tarifs devaient
être publiés et respectés. Elle créa également
un organisme administratif, la Commission du commerce interétatique
(ICC), chargé de faire appliquer et d'interpréter les règles
écrites conformément à l'esprit de l'idéologie
fondatrice. Une nouvelle institution, la réglementation fédérale
des chemins de fer, était née. L'ICC constituait la toute
première utilisation d'une agence administrative et marque les
débuts du droit administratif fédéral. La création
d'une agence administrative par le gouvernement était une réaction
à l'impossibilité avérée d'exercer un contrôle
législatif direct sur une activité évoluant aussi
rapidement que le secteur ferroviaire - les assemblées législatives
des États auraient dû, une fois de plus, contrôler
des entreprises. Imaginez le Congrès décidant si un tarif
ferroviaire était équitable ou non !
Une fois l'ICA adoptée par le Congrès, l'incertitude économique
fut réduite, non pas complètement, mais suffisamment pour
déclencher une vague de construction de chemins de fer. L'augmentation
du kilométrage en 1887 s'éleva à 12 879 miles, plus
que toute autre année, en hausse de 60 % par rapport à 1886
et de 332 % par rapport à 1885.
Les compagnies ferroviaires avaient à la fois résisté
et accueilli favorablement l'intervention fédérale. La situation
s'était quelque peu apaisée. Il en allait autrement des
sociétés industrielles, celles qui n'étaient pas
concernées par l'intérêt public : quelles protections
la Constitution leur accordait-elle ? Si elles n'étaient pas des
citoyens, quel statut leur accordaient-elles ? En 1886, la question fut
tranchée et les sociétés cessèrent d'exister
en tant qu'entités juridiques. Dans l'affaire Santa Clara County
c. Southern Pacific Railroad Company, la Cour suprême déclara
:
Les sociétés défenderesses sont des personnes au
sens de la clause de l'article 1 du quatorzième amendement à
la Constitution des États-Unis, qui interdit à un État
de refuser à toute personne relevant de sa juridiction l'égale
protection des lois.
Deux ans plus tard, en 1888, la nature du contrôle étatique
sur les sociétés changea à jamais. En effet, cette
année-là, l'État du New Jersey adopta une loi autorisant
les " sociétés holding " :
Toute société, constituée ou non en société,
qui est en mesure de contrôler ou d'influencer de manière
significative la gestion d'une ou plusieurs autres sociétés,
notamment grâce à sa détention de titres dans cette
ou ces autres sociétés.
Elle a légalisé la forme juridique de fiducie ces mêmes
fiducies qui faisaient l'objet de poursuites fondées sur la loi
de l'État (statut quo warranto) . Le New Jersey est devenu un État
" pro-charte ", cherchant à s'attirer les faveurs des
" promoteurs " d'entreprises car il avait besoin de recettes.
Une grande partie des biens du New Jersey appartenait aux compagnies ferroviaires,
et était donc exemptée d'impôts fonciers en vertu
d'accords préalables, si bien que l'État s'enfonçait
toujours plus dans la dette. Parmi tous les États, le New Jersey
se classait deuxième en termes de taux d'imposition foncière,
mais dernier en termes de recettes fiscales . Le New Jersey a rompu avec
les autres États car il a vu là une opportunité de
générer les recettes nécessaires grâce aux
droits d'incorporation et aux taxes annuelles sur les franchises, même
si cela impliquait d'attirer les entreprises en leur accordant des privilèges
et des immunités toujours plus étendus. Ironie du sort,
c'est la générosité passée du New Jersey envers
les compagnies ferroviaires qui se traduisait désormais par une
générosité accrue envers les entreprises industrielles.
Le New Jersey fut surnommé " l'État traître "
- ou plus justement " l'État de Camden et Amboy " - en
référence au monopole ferroviaire du même nom qu'il
avait accordé et qui avait " presque pris le contrôle
du gouvernement de l'État ".
Sans se laisser décourager, le New Jersey adopta d'autres lois
: les sociétés pouvaient acquérir des actions d'autres
sociétés et tout autre bien avec leurs propres actions ;
et les administrateurs étaient exonérés de toute
responsabilité quant à la connaissance de la valeur des
actifs sur toute base autre que celle qui leur était présentée
- ce qui leur permettait de payer le prix souhaité pour d'autres
sociétés et d'émettre le nombre d'actions requis.
*158 * Signe d'une rupture, aucune nouvelle fiducie ne fut jamais constituée
après la promulgation des lois du New Jersey sur les sociétés
holding. *159* En seulement deux ans, en 1890, 1 626 sociétés
- des sociétés qui aspiraient à devenir de grandes
sociétés nationales - avaient transféré leur
siège social au New Jersey*160*
Le Congrès lança des auditions sur les trusts en 1888. La
plateforme présidentielle du Parti républicain de la même
année préconisait une réglementation gouvernementale
des monopoles. Au cours des deux années suivantes, cinq États
adoptèrent des lois interdisant les ententes ou les restrictions
commerciales. Nombreux étaient ceux qui anticipaient le conflit
entre les institutions étatiques existantes et la volonté
des entreprises de s'organiser selon les limites du marché, et
non celles des États. Par exemple, en 1889, le jeune Woodrow Wilson,
avant de devenir gouverneur du New Jersey, écrivait dans The State:
Elements of Historical and Practical Politics :
Le projet de confier aux États la réglementation de la partie
du droit qui touche le plus directement à nos intérêts
quotidiens et qui, de fait, détermine toute la structure de notre
société, le fonctionnement organique de l'industrie et du
commerce, présente de sérieux inconvénients : des
inconvénients qui se font de plus en plus sentir à mesure
que les tendances modernes du développement social et politique
l'emportent sur les anciennes forces conservatrices
Il s'avère
que les divisions étatiques ne sont pas des divisions économiques
naturelles ; elles ne constituent pratiquement aucun obstacle à
la délimitation de régions industrielles distinctes. La
variété et la contradiction des lois ont, par conséquent,
engendré de nombreuses frictions et une certaine confusion dans
notre organisation sociale et économique.
Quatre ans plus tard, David Wells, considéré par beaucoup
comme le précurseur de l'économie, a analysé l'essor
des trusts et des grandes entreprises en fonction de la manière
dont les gens percevaient leur vie :
L'examen des nombreux et complexes bouleversements économiques
survenus depuis 1873 suscite indubitablement, chez beaucoup, un sentiment
de découragement et de pessimisme. Les questions qui se posent
naturellement, et qui sont d'ailleurs constamment soulevées, sont
les suivantes : l'humanité est-elle rendue plus heureuse ou meilleure
par cette connaissance et application accrues des forces de la nature,
et par le renforcement conséquent de la puissance de production
et de distribution ? Ou bien, au contraire, cette nouvelle situation ne
tend-elle pas, comme l'a exprimé le Dr Siemens de Berlin, "
à détruire tous nos idéaux et à engendrer
un sensualisme grossier ; à aggraver l'injustice dans la répartition
des richesses ; à réduire les possibilités de travail
indépendant pour les travailleurs, les plongeant ainsi dans une
plus grande dépendance ; et, enfin, la suprématie de la
naissance et de la force n'est-elle pas sur le point d'être supplantée
par le règne encore plus oppressif de la propriété
héritée ou acquise ? "
Le 2 juillet 1890, le Congrès adopta enfin la loi Sherman afin
de contrôler l'essor des trusts. Il s'agissait de la deuxième
institution fédérale créée par le Congrès
en l'espace de trois ans pour encadrer la montée en puissance des
grandes entreprises. Contrairement à la loi de 1887 sur les trusts
(ICA), la loi Sherman (article 165) prévoyait que son application
relève non pas d'un organisme administratif, comme la CPI, mais
des tribunaux fédéraux. Les clauses essentielles de la loi
étaient les suivantes :
Article I. Tout contrat, association sous forme de fiducie ou autre, ou
complot, visant à restreindre le commerce entre les différents
États ou avec des nations étrangères, est par la
présente déclaré illégal
Article 2. Quiconque monopolise, tente de monopoliser, ou s'associe ou
conspire avec une ou plusieurs autres personnes pour monopoliser une partie
quelconque du commerce entre les différents États ou avec
les nations étrangères, est coupable d'un délit
L'effet escompté de la loi Sherman Antitrust, plus communément
appelée ainsi, avait été modifié par l'adoption
des lois sur les sociétés holding du New Jersey. On allait
bientôt en connaître l'ampleur.
Les rédacteurs de la loi Sherman estimaient que les États
disposaient de tous les droits et pouvoirs nécessaires pour exclure
les sociétés étrangères et contrôler
leur gouvernance. Si un État s'opposait aux lois sur la constitution
des sociétés, plus libérales, du New Jersey, il lui
suffisait d'intenter une action en justice contre les sociétés
étrangères interdites - en l'occurrence, les sociétés
du New Jersey - au motif qu'aucun État n'autorisait ses sociétés
à vendre leurs actions à des sociétés étrangères.
Cependant, la présence de nombreuses sociétés étrangères
dans chaque État plaçait ces derniers dans une situation
délicate. Éliminer les sociétés étrangères
revenait à contraindre ces dernières à choisir entre
trois options : délocaliser leurs activités, les vendre
à une société locale ou les dissoudre. Or, la délocalisation
ou la fermeture d'entreprises s'annonçaient désastreuses
sur le plan politique - pertes d'emplois, d'investissements et de recettes
pour l'État et le succès ou l'amélioration des conditions
de consommation d'un retour aux activités locales étaient
loin d'être assurés. Par conséquent, aucun État
n'a intenté de poursuites contre les sociétés du
New Jersey. Les États ont donc opté pour le dialogue, espérant
trouver un terrain d'entente afin d'harmoniser leurs politiques. Parallèlement,
de plus en plus d'entreprises se sont lancées dans une expansion
agressive, d'abord au niveau étatique, puis interétatique,
gagnant en envergure et en portée. Ces activités expansionnistes
exigeaient cependant des capitaux bien supérieurs à ceux
qu'elles généraient.
En 1891, le New Jersey franchit une nouvelle étape. Cette fois,
une loi sur la constitution de sociétés autorisa les entreprises
à posséder des actions d'autres entreprises. Désormais,
les entreprises du New Jersey pouvaient posséder des entreprises
d'un autre État sans avoir à contraindre ces dernières
à devenir des entreprises du New Jersey. Une entreprise du New
Jersey pouvait en posséder sans avoir à les dissoudre légalement
; ainsi, les entreprises souhaitant fusionner ou combiner leurs activités
pour réaliser des économies d'échelle et de gamme
n'avaient plus à enfreindre la loi de l'État. Elles avaient
ainsi acquis une nouvelle liberté économique, et les États
avaient perdu la possibilité d'annuler les acquisitions par des
entreprises étrangères. En 1894, 280 des plus grandes entreprises
américaines étaient constituées en vertu du droit
du New Jersey.
Un avantage inattendu du recours aux sociétés, et non aux
fiducies, pour organiser l'activité industrielle, résidait
dans l'utilisation d'actions plutôt que de certificats de fiducie
comme preuve de propriété. Si les échanges publics
de certificats de fiducie avaient débuté de manière
limitée, les incertitudes concernant les droits de leurs détenteurs
en freinaient le développement. Les actions, en revanche, étaient
déjà reconnues comme des titres négociables, les
investisseurs étant habitués à acheter et vendre
des actions de compagnies ferroviaires et de services publics. Avec le
nombre croissant de sociétés émettant des actions
pour acquérir d'autres sociétés industrielles, le
marché des actions s'est rapidement développé. Les
nouveaux détenteurs, souvent des particuliers ayant un besoin urgent
de liquidités, se montraient très disposés, voire
agressifs, à vendre leurs titres, générant ainsi
une forte activité boursière. (De plus, les années
1880 ont vu un grand nombre d'entreprises créées dans les
années 1870 souhaiter transférer leur propriété.)
Nombre de ces actions ont d'abord été négociées
sur les trottoirs, à l'extérieur des bourses cotées,
principalement à New York et à Boston, sur ce que l'on appelait
les marchés de gré à gré intermédiaires
entre les marchés traditionnels de gré à gré
pour les certificats d'actions et les marchés impersonnels des
bourses cotées.
Les actionnaires ont bénéficié de l'introduction
en bourse des sociétés, et dans une moindre mesure de leur
cotation sur les marchés parallèles, car le prix de leurs
actions a considérablement augmenté, souvent plus que doublé,
du simple fait de leur cotation publique. De ce fait, la capitalisation
boursière des sociétés était calculée
entre sept et dix fois leurs bénéfices au lieu de trois.
En substance, les acheteurs étaient disposés à payer
un prix beaucoup plus élevé par action s'ils avaient le
droit de la vendre à tout moment, et mieux encore, à tout
moment et au juste prix du marché. Ce phénomène était
une conséquence directe de l'expansion rapide du nombre d'actionnaires
des sociétés cotées, des actionnaires qui détenaient
bien trop peu d'actions pour exercer une influence sur la direction. Puisque
ces légions croissantes d'actionnaires ne pouvaient manifester
directement leur mécontentement envers la direction, leur seul
recours était de vendre leurs actions - une option possible uniquement
si le volume d'échanges était suffisant pour leur permettre
de vendre au prix du marché. (L'institution des marchés
publics de capitaux pour les titres industriels est donc apparue initialement
en réponse aux vendeurs d'actions. Au fil du temps, à mesure
que le volume des acheteurs et des vendeurs augmentait et que les valorisations
élevées que les acheteurs étaient prêts à
accorder aux sociétés cotées persistaient, un lieu
de vente directe d'actions par les sociétés industrielles
s'est développé.)
Conscientes que certains actionnaires recherchaient des rendements sûrs
tandis que d'autres souhaitaient spéculer, les entreprises industrielles
ont commencé à utiliser une technique perfectionnée
dans le financement ferroviaire, mais inédite dans le secteur industriel.
Au lieu d'émettre uniquement des actions ordinaires, elles ont
émis à la fois des actions ordinaires et des actions privilégiées.
Ces dernières versaient un dividende fixe et tiraient leur valeur
de droits prioritaires sur les actifs de l'entreprise en cas de faillite.
Les actions ordinaires, quant à elles, bien qu'ayant une valeur
nominale, étaient valorisées par la dynamique du marché,
en fonction des acheteurs et des vendeurs, selon un multiple des bénéfices
et non un pourcentage de la valeur des actifs. Les actions privilégiées
attiraient les investisseurs prudents, les actions ordinaires les spéculateurs.
Elles présentaient également un avantage pour les actionnaires
ordinaires existants, car elles ne conféraient pas de droit de
vote. Ce système offrait tous les avantages de la conversion de
la valeur des actifs en liquidités sans dilution du contrôle
des actionnaires existants, notamment du contrôle d'agence. En prime,
le simple fait de séparer les deux formes de valeur, la valeur
de l'actif et la valeur marchande, a conduit à une augmentation
de la valeur combinée des actions des sociétés de
40 % 173 - à peu près la même marge que le Standard
Oil Trust.
En 1893, alors même que le New Jersey semblait donner le feu vert
aux entreprises industrielles pour leur expansion nationale, leur permettant,
ainsi qu'aux petits actionnaires, d'acheter et de vendre leurs actions
sur les marchés de gré à gré et publics, et
bénéficiant de la protection constitutionnelle, la reprise
économique s'effondra. Au début de cette année, la
multiplication des faillites commerciales souleva des inquiétudes
quant à la capacité du gouvernement à honorer ses
engagements financiers. Le climat devint alors tendu. En mai, National
Cordage, une importante entreprise industrielle cotée en bourse,
déposa le bilan. Les marchés chutèrent en une journée,
marquant le début d'un marché baissier. Puis vint le 26
juillet 1893, connu sous le nom de " Mercredi noir ". Les actions
industrielles atteignirent leurs plus bas niveaux quotidiens, anéantissant
tout espoir de reprise pour ce secteur. Les quatre années suivantes
(1893-1897) furent marquées par la première crise industrielle.
Lorsque la reprise a débuté en 1897, la transformation radicale
de l'économie industrielle s'est également amorcée.
Ce point est généralement admis. Mais pourquoi cela ne l'est-il
pas ? Les prix y ont certainement contribué. La période
de 1893 à 1895 représente le point bas persistant de la
chute des prix de 36 % qui s'est étendue sur trente ans. Les entreprises
se retrouvaient de plus en plus regroupées, tandis que, parallèlement,
nombre d'entre elles cherchaient à développer leurs activités.
Logiquement, à un moment donné, la difficulté de
la concurrence engendrerait des regroupements horizontaux - des fusions
entre entreprises directement concurrentes. Elle inciterait également
d'autres entreprises à se regrouper verticalement, en amont ou
en aval, afin de réaliser des économies d'échelle
opérationnelles, et non plus seulement des économies d'échelle
en multipliant les activités existantes. Or, c'est précisément
pour empêcher les grandes entreprises de devenir des monopoles conséquences
escomptées et inévitables des fusions horizontales et verticales.
Une nouvelle logique de la concurrence était nécessaire
pour justifier l'essor des grandes entreprises.
On pensait également que les problèmes de baisse des prix
et de récessions récurrentes étaient dus à
la surproduction. La surproduction était un phénomène
nouveau, en totale contradiction avec les principes de la concurrence
de marché d'Adam Smith. Dans un système de liberté
naturelle, l'offre et la demande restaient toujours en équilibre
autrement dit, la surproduction ne persistait pas. Mais le monde agricole
de Smith, et par extension historique, les nombreux petits producteurs
du capitalisme concurrentiel, perdaient leur emprise sur l'économie.
Au contraire, des entreprises toujours plus grandes prenaient le dessus.
On soutenait qu'un moyen d'endiguer la surproduction consistait à
consolider la production entre les mains de quelques entreprises capables
de limiter la production, d'augmenter les prix et de rétablir des
conditions de marché ordonnées. Or, il s'agissait là
de changements économiques que le capitalisme concurrentiel était
censé combattre, et non favoriser.
Les conflits sociaux constituaient une autre source de tensions pour les
entreprises. Les salaires dans l'industrie avaient augmenté de
70 % depuis 1860 , tandis que les prix avaient baissé ; le pouvoir
d'achat des salaires progressait donc encore plus vite que ces derniers.
Cette hausse des salaires n'aurait pas pesé sur les profits si
la productivité du travail avait progressé plus rapidement,
ce qui ne fut pas le cas. Entre 1884 et 1894, les salaires ont augmenté
cinq à six fois plus vite que la productivité. Il n'est
donc pas surprenant que les grèves se soient multipliées,
les ouvriers réclamant des salaires plus élevés et
les entreprises n'ayant pas les moyens de les verser. Entre 1890 et 1893,
on a dénombré 6 153 grèves, soit une augmentation
de 27 % par rapport à la période 1886-1889. (Ce nombre est
retombé à 4 668 pendant la Grande Dépression, entre
1894 et 1897.) Les nouvelles technologies de production et la nécessité
impérieuse d'électrifier les équipements et les opérations
des usines ont sonné le glas de l'époque où une philosophie
artisanale pouvait dicter la nature de la production. Il fallait recourir
à des contrats de travail et gérer la main-d'uvre
de manière très différente pour que les investissements
en capital nécessaires à la production soient rentables.
De même qu'Adam Smith avait proposé une nouvelle vision de
la croissance économique en remplacement du mercantilisme, une
autre vision novatrice était nécessaire pour comprendre
la baisse constante des prix et l'essor des grandes entreprises. Cette
vision se trouve dans les Principes d'économie politique d'Alfred
Marshall (1890), qui doivent beaucoup à la Théorie de l'économie
politique de William S. Jevons (1871). Tous deux abordent le problème
des prix en introduisant le concept de marginalisme. Pour parvenir à
des prix bas, il fallait des opérations à grande échelle,
avec des volumes de vente élevés, suffisamment importants
pour générer une marge couvrant tous les coûts fixes.
Les ventes suivantes, les ventes marginales, ne couvraient alors que leurs
coûts variables, ce qui permettait une baisse significative des
prix. Si les ventes étaient insuffisantes pour permettre à
autant d'entreprises de se faire concurrence, la rareté des ressources
les éliminerait. Certains marchés pouvaient supporter un
nombre compétitif d'entreprises pendant longtemps. La plupart des
marchés, cependant, ne semblaient supporter que quelques entreprises
les oligopoles. Le marginalisme fournissait la logique économique
permettant d'expliquer pourquoi les grandes entreprises contribuaient
au bien commun. Une nouvelle logique de la concurrence, justifiant les
grandes entreprises, pourrait remplacer la suprématie de la concurrence
forcée.
En 1895, en pleine récession et face aux incertitudes économiques,
la Cour suprême a rendu une décision historique, comme elle
seule savait le faire. Il s'agissait de l'affaire historique États-Unis
contre EC Knight Company, l'une des premières actions en justice
intentées en vertu de la loi Sherman. La Cour a statué que
cette loi ne s'appliquait pas à la production manufacturière,
mais uniquement au commerce : " le commerce succède à
la production manufacturière et n'en fait pas partie ". Un
produit doit être fabriqué avant d'être vendu. Le commerce,
qui concerne la vente, relève de la compétence du Congrès.
La production relève de la compétence des États.
La Cour a réaffirmé le droit des États, et non celui
du gouvernement fédéral, de contrôler la gouvernance
des entreprises et de réglementer la structure des sociétés
industrielles. Un monopole de production, même s'il constitue une
restriction à la concurrence, devait être poursuivi par les
États, et non par le gouvernement fédéral - même
lorsque l'American Sugar Refining Corporation, issue de la fusion de six
sociétés d'État, contrôlait 98 % du marché
du sucre.
En 1896, le New Jersey libéralisa à nouveau sa législation
sur la constitution des sociétés. La loi de révision
générale mit fin, de fait, au contrôle de l'État
sur les entreprises. Le New Jersey avait ainsi cédé la quasi-totalité
de son pouvoir de gouvernance, et les tribunaux avaient restreint l'influence
de l'État sur le commerce et les contrats. Pour l'instant, les
sociétés industrielles semblaient libres d'agir à
leur guise, à l'abri des réglementations d'intérêt
public et des lois antitrust. C'était comme si elles avaient carte
blanche pour s'étendre où bon leur semblait. Témoignant
des privilèges et immunités conférés par la
loi du New Jersey, 834 chartes furent accordées en 1896, générant
près de 800 000 dollars de frais d'enregistrement et de taxes sur
les franchises.
Les technologies de communication ont joué un rôle discret
mais déterminant dans la Seconde Révolution industrielle,
ce qui est instructif pour la suite de cette étude. Sans le téléphone
et la capacité croissante de communiquer avec autrui, les transactions
commerciales, d'abord sur les marchés puis au sein des entreprises,
auraient été fortement compromises. En 1893 et 1894, les
brevets fondamentaux du téléphone ont expiré. La
concurrence s'est immédiatement installée. En 1895, on comptait
199 nouveaux entrants, et en 1900, 508. (Voir le tableau 2.7 : Statistiques
téléphoniques)
Tableau 2.7 Statistiques téléphoniques
Remarque : Les systèmes commerciaux comprennent toutes les entreprises
à but lucratif concurrentes du système Bell, tandis que
les systèmes mutualistes étaient des coopératives
dans lesquelles le profit était une préoccupation secondaire
par rapport au service téléphonique lui-même.
(Les brevets d'AT&T expirent en 1893-1894) Source : Stehman
La concurrence a-t-elle influencé les prix ? Le coût annuel
de la location de téléphone, qui s'élevait à
5,74 $ en 1893, a chuté à 1,45 $ en 1898. L'impact sur le
nombre d'appels quotidiens a été tout aussi spectaculaire
(voir graphique 2.8 : Taux de croissance du nombre d'appels quotidiens).
La croissance du nombre d'appels quotidiens jusqu'en 1900 peut être
interprétée comme une activité de communication entre
entreprises distinctes cherchant à faire des affaires. La chute
brutale entre 1900 et 1903 reflète le transfert de la coordination
des communications entre les entreprises et le marché vers les
organisations elles-mêmes, grâce aux systèmes PBX d'entreprise.
Les sociétés ont pu se consolider en grandes entreprises
grâce aux progrès des technologies de communication.
Graphique 2.8 Taux de croissance des appels par jour.

La question du contrôle de la structure industrielle nationale a
joué un rôle majeur dans l'élection présidentielle
de 1896. William Jennings Bryan, candidat démocrate, préconisait
un système de licences fédérales pour les entreprises,
associé à un contrôle étatique strict de leur
capitalisation et de leurs pratiques commerciales - les monopoles étaient
proscrits. Considérant la Cour suprême comme complice de
l'essor des grandes entreprises, il plaidait pour un amendement constitutionnel
accordant au Congrès des pouvoirs élargis de contrôle
sur les sociétés et proposait plusieurs mesures pour limiter
l'influence de la Cour suprême. Les républicains, menés
par William McKinley, ont mené campagne contre les idées
audacieuses de Bryan visant à freiner la croissance des entreprises,
ainsi que contre son plaidoyer en faveur du bimétallisme, et ont
finalement remporté la victoire.
Une autre décision de la Cour suprême a apporté une
preuve supplémentaire du profond changement de perception de la
société à l'égard des entreprises et de leur
liberté d'agir. Dans l'affaire Allgeyer c. Louisiane (1897), la
Cour a affirmé la liberté contractuelle en invalidant une
loi de l'État qui affectait les droits de propriété
contractuels. Il semblait que, tant que les entreprises ne se livraient
pas à des actes frauduleux, elles étaient libres de conclure
les accords contractuels qu'elles souhaitaient.
À la mi-1897, la dépression touchait à sa fin. Alors
que la bourse reflétait une confiance croissante dans l'économie,
les investisseurs, désormais désenchantés par les
chemins de fer, découvrirent une nouvelle alternative : les actions
industrielles. Au cours des quatre années précédentes,
ces actions avaient affiché des performances presque aussi bonnes
que celles des meilleures actions ferroviaires, et meilleures que la plupart
d'entre elles ; plus de 25 % des compagnies ferroviaires, en termes de
capitalisation (et plus de 40 % en termes de longueur de réseau),
avaient été placées sous administration judiciaire.
Durant cette même période, le nombre d'actions industrielles
cotées en bourse était passé de 30 à 200.
Les doutes quant à la qualité des actions industrielles
semblaient infondés - des doutes qui, cinq ans auparavant, avaient
freiné leur commercialisation. De plus, les chemins de fer avaient
cessé d'être de grands consommateurs de capitaux. De la fin
de l'année 1896 à 1904, les chemins de fer ont versé
50 millions de dollars de plus en dividendes que l'augmentation de leurs
actions ordinaires et privilégiées en circulation contrairement
à la consommation de centaines de millions de capitaux.
À la fin de 1897, les actions industrielles étaient sur
le point d'exploser. Le marginalisme avait montré la voie : la
croissance à tout prix. La promesse de succès industriel
pour ceux qui consolidaient la production fournissait toute la justification
nécessaire pour considérer la spéculation sur la
valeur des actifs comme un investissement judicieux. Personne n'imaginait
alors ce que signifierait la convergence de la logique économique,
de la justification des investissements, des libertés institutionnelles
et du potentiel économique latent. En 1897, seules 8 entreprises
industrielles affichaient une capitalisation supérieure à
50 millions de dollars ; en 1900, il y en aurait 40, puis bien plus encore.
Au cours des quatre années suivantes, de 1898 à 1902, la
valeur des regroupements d'entreprises atteignit 53 % de la valeur comptable
de toutes les sociétés manufacturières et minières,
soit 6,3 milliards de dollars. Les annonces de fusions majeures semblaient
se succéder chaque mois. En 1903 , 2 216 usines passèrent
sous le contrôle de 185 entreprises. En 1904 , plus de 3 000 entreprises
avaient disparu.
Des banquiers d'affaires, qui dominaient les conseils d'administration,
émergèrent pour exercer un contrôle sur ces nouvelles
sociétés et fiducies indépendantes, gérées
par des agences. Ce profond changement dans l'Amérique industrielle
entre 1897 et 1914 fut également facilité par des hausses
de prix sans précédent de 40 à 50 %, une rupture
brutale avec la baisse des prix des vingt années précédentes,
et un phénomène unique dans l'histoire industrielle.
En 1898, la prestigieuse firme financière JP Morgan and Company
(connue sous le nom de " Maison Morgan "), principal souscripteur
de titres ferroviaires et dirigée par J. Pierpont Morgan, le banquier
d'affaires le plus puissant de son époque, approuva la consolidation
du secteur en lançant l'introduction en bourse de Federal Steel.
Federal Steel regroupait treize entreprises et disposait d'un capital
de 200 millions de dollars, une somme colossale pour l'époque.
En introduisant Federal Steel en bourse, Morgan instaura une pratique
novatrice qui allait devenir universellement adoptée. Au lieu de
dépouiller les entreprises de leurs liquidités, il s'assura
que Federal Steel dispose d'un excédent de trésorerie pour
financer sa croissance future.
Sous la pression de la montée en puissance des grandes entreprises,
le Congrès créa la Commission industrielle chargée
d'" enquêter sur divers problèmes industriels, notamment
les dérives des entreprises et les trusts " .La Commission
recommanda la création d'une agence fédérale pour
dénoncer les pratiques abusives des entreprises, espérant
qu'une publicité négative aurait un effet dissuasif. Le
Congrès parut impuissant, non par manque de pouvoir, mais par ignorance
des mesures à prendre, et paralysé par le doute quant à
la réelle nécessité d'agir. La crise de 1893-1897
avait été dévastatrice, une épreuve que personne
ne souhaitait revivre. Si les grandes entreprises et les trusts pouvaient
engendrer de nouveaux problèmes, ils semblaient néanmoins
sortir l'économie de sa léthargie, une nouvelle accueillie
avec soulagement par la plupart.
En 1898 également, la Cour suprême a énuméré
ce qu'était une entente légale dans son arrêt Joint
Traffic c. États-Unis. Les transactions suivantes n'étaient
pas des contrats de restriction de la concurrence : " la constitution
d'une société pour exercer une activité commerciale
particulière ; un contrat de partenariat ; la désignation
par deux producteurs d'une même personne pour vendre leurs marchandises
à commission ; l'achat par un grossiste des produits de deux producteurs
; la location ou l'achat par un agriculteur, un fabricant ou un commerçant
d'une ferme, d'une usine ou d'un magasin supplémentaire. "
Le marché boursier a bondi de 40 % en 1899. Au premier trimestre,
de nouvelles sociétés industrielles, dont la capitalisation
boursière s'élevait à 1,59 milliard de dollars, ont
été créées - les seules fusions dans le secteur
automobile ont permis de lever 338 millions de dollars grâce à
la vente d'actions . C'était sans précédent. Même
lorsqu'une rupture de marché en fin d'année a entraîné
la faillite de plusieurs maisons de courtage et qu'une panique semblait
imminente, Morgan a annoncé qu'il prêterait un million de
dollars à des conditions avantageuses aux entreprises en difficulté
et qu'il lèverait 9 millions de dollars supplémentaires
si nécessaire. Le marché haussier s'est emballé,
comme s'il respirait de l'oxygène pur. Sur l'ensemble de l'année,
de nouvelles sociétés industrielles, totalisant 3,59 milliards
de dollars de capitalisation boursière, ont été créées.
Toutes ces fusions ont eu pour conséquence qu'en 1900, un demi-million
de personnes possédaient des actions de sociétés
cotées en bourse
Un bref récit de cette période turbulente et optimiste donne
une idée de l'énergie économique libérée
:
Lors de la formation d'un des plus petits " trusts ", un groupe
de sidérurgistes se rendait à Chicago un soir après
une tournée d'achats. Les hommes avaient bu et étaient d'humeur
conviviale. L'un d'eux dit : " Il y a une aciérie à
la prochaine gare : allons-y et achetons-la. " " D'accord !
". Il était passé minuit lorsqu'ils arrivèrent
à la gare, mais ils tirèrent le propriétaire de l'usine
du lit et exigèrent qu'il leur vende son usine. " Mon usine
vaut deux cent mille dollars, mais elle n'est pas à vendre ",
fut la réponse. " Peu importe le prix ", répondirent
les acheteurs hilares, " nous vous en donnerons trois cent mille
- cinq cent mille. "
J. Pierpont Morgan nourrissait l'ambition non pas d'organiser quelques
usines, mais de restructurer des secteurs industriels entiers. En 1901,
il dirigea la création et l'introduction en bourse d'US Steel,
avec une capitalisation de 1,4 milliard de dollars. Cette société
représentait la consolidation de onze grandes entreprises qui,
à l'origine, formaient 170 sociétés distinctes. Autrement
dit, elle regroupait 213 usines et sociétés de transport,
41 mines, 1 600 kilomètres de voies ferrées privées,
112 minéraliers, 78 hauts fourneaux et les plus importantes réserves
mondiales de coke, de charbon et de minerai ". La capitalisation
était composée de 300 millions de dollars d'obligations,
le reste étant constitué d'actions ordinaires et privilégiées.
L'actif total des sociétés fusionnées ne s'élevant
qu'à 682 millions de dollars, le solde, soit 718 millions de dollars,
fut vendu comme valeur des bénéfices futurs. Pour les sceptiques,
il s'agissait d'un nouvel exemple de manipulation du cours de l'action.
La transaction US Steel représentait 26 % de la valeur capitalisée
de toutes les fusions entre 1895 et 1904, et près d'un quart du
produit national brut des États-Unis en 1901.
En 1901, le New Jersey abritait 95 % des principales entreprises du pays,
dont Standard Oil, US Steel et American Sugar Refining Corporation. En
1902 , la dette de l'État était remboursée et les
impôts fonciers abolis. Trois ans plus tard, le New Jersey affichait
un excédent budgétaire de près de trois millions
de dollars et le gouverneur proclama :
Sur l'ensemble des recettes de l'État, pas un centime ne provient
directement du peuple
L'État prend en charge les aveugles,
les personnes atteintes de déficience mentale et les aliénés,
soutient nos prisonniers et nos maisons de correction, éduque la
jeune génération, développe un magnifique réseau
routier, entretient les administrations et les tribunaux, autant de dépenses
qui seraient à la charge du contribuable sans notre politique fiscale
actuelle.
En septembre 1901, Theodore Roosevelt accéda à la présidence
des États-Unis suite à l'assassinat du président
William McKinley. Il estimait que la concentration du pouvoir des entreprises
était excessive. Dans son premier discours devant le Congrès
en décembre, il déclara : " Dans l'intérêt
de l'ensemble du peuple, la Nation devrait, sans empiéter sur les
compétences des États en la matière, s'arroger également
un pouvoir de supervision et de réglementation sur toutes les sociétés
exerçant des activités commerciales interétatiques.
Roosevelt n'était pas pour autant hostile aux entreprises ; il
reconnaissait que la croissance des grandes sociétés était
la conséquence naturelle du développement industriel. Il
s'opposait cependant aux " mauvais " trusts, par opposition
aux " bons " trusts. L'administration Roosevelt intenta quarante-quatre
procès en vertu de la loi Sherman, avec vingt-deux condamnations
et vingt-deux acquittements. (L'administration Taft, de 1909 à
1912, intenta quatre-vingt-dix procès en vertu de la loi Sherman
et obtint cinquante-cinq condamnations.)
En 1902, les États ont clairement indiqué qu'ils n'allaient
pas agir pour contrôler les grandes entreprises. Lors de la réunion
annuelle des commissions d'État pour la promotion de l'uniformité
législative, ils ont abandonné leurs efforts de la décennie
précédente visant à élaborer des lois uniformes
communes. Exaspéré, le président de l'association
a déclaré : " Il est inutile de tenter d'obtenir l'adoption
d'une loi uniforme sur la constitution en société par les
différents États, car la tendance législative dans
un trop grand nombre d'entre eux est d'adopter des lois favorisant la
constitution en société dans un but lucratif plutôt
que dans le respect de principes sains. "Preuve supplémentaire
de la domination des entreprises : un rapport du Comité du droit
des sociétés du Massachusetts, publié en 1902, affirmait
que " les sociétés commerciales ordinaires devraient
être autorisées à faire tout ce qu'un particulier
peut faire. "
La même année, Roosevelt, plus convaincu que jamais de la
nécessité d'une intervention fédérale, réclama
une loi fédérale sur la constitution des sociétés
et la création d'un ministère du Commerce. Le Congrès
lui refusa la loi sur la constitution des sociétés, mais
autorisa la création d'un ministère du Commerce et du Travail.
En 1903, un Congrès prudent autorisa la création d'un Bureau
des sociétés chargé d'enquêter sur les entreprises
malhonnêtes. Il adopta également la loi d'accélération
des procédures, qui accordait la priorité aux tribunaux
fédéraux pour les affaires relevant de la loi Sherman sur
les pratiques anticoncurrentielles et de la loi sur le commerce interétatique.
Depuis leur adoption, ces deux lois avaient été affaiblies
par la jurisprudence et par la capacité des entreprises fautives
à retarder toute décision par des manuvres dilatoires.
Le Congrès adopta également la loi Elkins de 1903, qui interdisait
aux compagnies ferroviaires d'accorder des ristournes aux grandes entreprises.
Le gouvernement fédéral peinait à trouver un moyen
de limiter le pouvoir perçu des entreprises.
Le 14 mai 1904, dans l'affaire Northern Securities Co. c. États-Unis,
la Cour suprême ordonna la dissolution de Northern Securities, fusion
de " compagnies parallèles et concurrentes opérant
à travers le continent, dans les États du nord ". Cette
décision montra que la Cour suprême était disposée
à utiliser les pouvoirs conférés par la loi Sherman
pour démanteler les concentrations abusives. Elle ne fit qu'interrompre
brièvement la frénésie des fusions-acquisitions,
avant que les regroupements ne reprennent de plus belle. L'arrêt
Northern Securities eut toutefois pour effet de mettre fin aux appels
à une réforme constitutionnelle visant à régler
les problèmes liés aux trusts.
En 1905, Roosevelt déclara au Congrès : " L'expérience
a démontré de façon concluante qu'il est inutile
de tenter d'instaurer une réglementation et une supervision adéquates
de ces grandes entreprises par l'action de l'État. Seul un souverain
dont la juridiction s'étend jusqu'aux activités de ces entreprises
- c'est-à-dire le gouvernement fédéral - peut exercer
efficacement une telle réglementation et une telle supervision.
En 1906, le Congrès adopta à une écrasante majorité
la loi Hepburn. Celle-ci renforça considérablement les pouvoirs
de la CPI, notamment en lui conférant, pour la première
fois, l'autorité d'imposer des normes comptables uniformes. Le
ministère de la Justice réagit également en intentant
un procès contre Standard Oil pour violation de la loi Sherman.
En octobre 1907, la panique financière mit fin à dix années
de frénésie de consolidation des marchés et des entreprises.
Ce processus transforma profondément l'Amérique industrielle.
Soixante-dix-huit secteurs étaient désormais dominés
par des entreprises détenant plus de 50 % de parts de marché
; dans vingt-six d'entre eux, ces parts dépassaient même
80 %. (Des informations étaient disponibles pour 171 secteurs,
ce qui suggère que plus de 46 % de l'industrie américaine
était sous le contrôle d'oligopoles très concentrés.)
En 1900, 149 trusts affichaient une capitalisation de 4 milliards de dollars
; en 1909, on en comptait 10 020, pour une capitalisation de 31 milliards
de dollars. (Ces consolidations ne furent pas pérennes, même
si la domination des grandes entreprises persista. (Voir le tableau 2.9
: Parts de marché de quelques regroupements au tournant du XX*e*
siècle))
Le mouvement historique de consolidation industrielle, incarné
par les grandes entreprises, a peut-être été ralenti,
mais pas celui de l'État. En 1910, le Congrès a de nouveau
renforcé la Commission du commerce interétatique (ICC) en
adoptant la loi Elkins-Mann. Ses dispositions stipulaient clairement que
" l'ICC n'était ni un simple tribunal ni une branche du pouvoir
exécutif, mais bien un comité, ou un organe du Congrès
" .L'ICC s'est également saisie des secteurs du télégraphe,
du téléphone et du câble.
Annexe 2.9 Parts de marché de certaines combinaisons du début
du XXe siècle

*Part des ventes de cigarettes
**Part de marché calculée sur la base des lingots d'acier
coulés.
*** Une moyenne pondérée de dix produits indique que US
Steel détenait 57 % du marché en 1901, un chiffre qui a
chuté à 47 % en 1913. Arthur S. Dewing, Corporate Promotions
and Reorganizations (Cambridge : Harvard University Press, 1914), p. 527.
La part de marché de US Steel a diminué malgré d'importantes
acquisitions supplémentaires en 1904 et 1905.
En vertu d'un décret de consentement antitrust de 1918, Harvester
s'est séparée de ses gammes de machines agricoles Champion
et Osborne en 1919. Celles-ci représentaient moins de 10 % de sa
production de quatre outils majeurs et une part encore plus faible de
l'ensemble des machines agricoles.
(Source : Simon Whitney, Antitrust Policies (New York : Twentieth Century
Fund, 1958). American Smelting and Refining|85-95|1902| |31|1937 Corn
Products Refining|90|1906| |59|1914.
Source : Yale Brozen, Mergers in Perspective (Washington, DC : American
Enterprise Institute for Public Policy Research, 1982) .
En 1911, la Cour suprême a rendu deux des décisions les plus
importantes de l'histoire du droit de la concurrence. Standard Oil et
American Tobacco ont été dissoutes.
En janvier 1914, le président Woodrow Wilson prononça devant
le Congrès son discours intitulé " Trusts et monopoles
" : " Je suis pour les grandes entreprises et contre les trusts.
" Au cours de la même année, le Congrès adopta
la loi sur la Commission fédérale du commerce (Federal Trade
Commission Act) ainsi que la loi Clayton. La Commission fédérale
du commerce reprit les responsabilités du Bureau des sociétés
(Bureau of Corporations) et fut chargée d'assurer une surveillance
continue de la concurrence afin de protéger les petites entreprises
et de maintenir les marchés ouverts à la concurrence. La
loi Clayton compléta la loi Sherman en condamnant : " a) les
discriminations par les prix, b) les contrats d'exclusivité et
de vente liée, c) la détention d'actions entre sociétés,
en particulier par les sociétés holding, et d) les participations
croisées au conseil d'administration lorsque ces pratiques ont
pour effet de restreindre sensiblement la concurrence ou de tendre à
créer des monopoles. "
Puis le monde sombra dans la Première Guerre mondiale. Le gouvernement
fédéral ne se préoccupait plus de la concurrence,
mais de la coopération, car il avait besoin des entreprises pour
fournir les produits nécessaires à l'effort de guerre. Les
grandes entreprises, aux structures de marché oligopolistiques,
se montrèrent à la hauteur de la tâche et, grâce
aux éloges reçus pour leur capacité de production
et pour avoir fourni les armes et les biens indispensables à la
défense du monde libre, les craintes liées aux pouvoirs
monopolistiques s'apaisèrent et l'Amérique s'installa dans
son nouvel ordre économique de capitalisme d'entreprise.
Le capitalisme d'entreprise a supplanté le capitalisme concurrentiel
pour des raisons similaires à celles qui ont conduit à la
Constitution à remplacer les Articles de la Confédération
: l'ordre économique et la croissance n'étaient plus possibles
dans les conditions antérieures, les crises s'enchaînant
les unes aux autres. L'abondance des ressources naturelles intactes de
l'Amérique, conjuguée à une croissance démographique
rapide, a créé des opportunités économiques
trop vastes et attractives pour être contenues dans les petites
entreprises étatiques du capitalisme concurrentiel. À mesure
que les technologies des transports et des communications intégraient
les marchés et que les technologies de production favorisaient
l'expansion et la diversification, de nouvelles entités économiques
de plus grande envergure étaient nécessaires, rendues possibles
par les nouvelles technologies et l'évolution des institutions
capitalistes.
Il est temps à présent d'examiner de plus près la
technologie fondatrice du téléphone et la manière
dont son histoire a été influencée par les changements
majeurs décrits précédemment. Le capitalisme d'entreprise
n'aurait pas été possible sans le téléphone,
et ce dernier n'aurait pas connu un tel essor sans les grandes entreprises.
Inventé en pleine crise du capitalisme concurrentiel, le téléphone
a atteint sa pleine maturité à la veille de la Première
Guerre mondiale. Sa transformation, de la propriété intellectuelle
des brevets à la propriété privée d'une grande
société cotée en bourse, s'est produite simultanément
à l'émergence et à la domination du capitalisme d'entreprise,
offrant ainsi une occasion unique d'observer comment les entreprises reflètent
les forces plus vastes qui les entourent. Par exemple, tout comme le capitalisme
d'entreprise a dû s'adapter à la montée en puissance
de la réglementation fédérale et des politiques antitrust,
AT&T a fait de même ; à la différence qu'AT&T
a utilisé ces institutions pour consolider et maintenir son pouvoir
monopolistique, au lieu d'en être victime. (Voir l'annexe 2.2 :
Émergence du capitalisme d'entreprise et AT&T). Pourtant, au
cours de son processus d'auto-organisation, AT&T a semé des
inerties structurelles qui ont finalement causé sa perte. Cette
histoire sera également racontée. Les principes explorés
seront explicités dans les chapitres suivants et il sera démontré
qu'ils s'appliquent tout au long du cycle de vie de toute entreprise prospère.
Mais assez parlé, revenons-en à la dépression des
années 1870, à la veille de la crise du capitalisme concurrentiel,
et à l'histoire d'Alexander Graham Bell, du téléphone
et d'AT&T.
2.6 Alexander Graham Bell et Bell Telephone Co. -- 1873-1878
Alexander Graham Bell (1847-1922) a grandi sous
l'influence de trois facteurs majeurs. Tout d'abord, Édimbourg,
ville bouillonnante d'un renouveau scientifique et technologique. Graham
resterait à jamais un mécanicien dans l'âme, un bricoleur,
un homme convaincu de la capacité de l'homme à comprendre
et à façonner la nature. Ensuite, la philosophie morale
calviniste écossaise, qui enseignait que le travail acharné
porte ses fruits. Graham travaillait avec passion, non par appât
du gain, mais par pure vocation. Enfin, sa famille, et notamment l'influence
de sa tradition d'aide aux sourds-muets, a joué un rôle déterminant.
Graham deviendrait lui aussi élocutionniste, comme son père
et son grand-père. Fort de ces influences, Graham, à dix-huit
ans, partit pour l'Angleterre afin d'étudier et d'enseigner l'élocution.
À Londres, Graham rencontra Alexander J. Ellis, président
de la Société philologique de Londres et traducteur de l'ouvrage
d'Hermann von Helmholtz, " Sur les sensations
du son ". Ellis répéta l'expérience d'Helmholtz
consistant à faire vibrer des diapasons à l'aide d'électroaimants
et de fils électriques. Pour Graham, ce fut comme de la magie,
et cela lui inspira l'image d'un télégraphe musical. Son
ignorance de la télégraphie, loin de le décourager,
le motiva à se former en autodidacte. En 1869, il rencontra Sir
Charles Wheatstone, le Samuel Morse anglais. Sir Wheatstone, de cinquante
ans son aîné et expert en télégraphie, lui
insuffla le sens de l'invention, une attitude qu'il conserva même
dans ses moments les plus difficiles, qui furent nombreux avant qu'il
ne découvre comment transmettre la voix humaine par un fil métallique.
Après le décès de son deuxième frère,
emporté par la tuberculose, Graham s'installa avec sa famille à
Brantford, en Ontario, au Canada. De santé fragile lui aussi, après
s'être reposé et avoir repris des forces, Graham et son père
commencèrent à donner des conférences dans l'est
du Canada et aux États-Unis sur une technique mise au point par
son père, connue sous le nom de Parole Visible - une technique
permettant de visualiser et de reproduire n'importe quelle parole ou langue.
Ayant entendu parler du succès de Graham auprès des sourds-muets,
le Conseil scolaire de Boston lui offrit cinq cents dollars pour exercer
à Boston, et en avril 1871 , Graham partit pour le pays qui allait
devenir, un an plus tard, sa nouvelle patrie. Boston, comme Édimbourg,
sa ville natale, vibrait d'une énergie entrepreneuriale et inventive,
un environnement idéal pour un jeune inventeur motivé. Mais
il dut d'abord occuper un poste de professeur de physiologie vocale à
l'École d'éloquence de Boston .
Très vite , Graham commença à expérimenter
pour inventer un télégraphe musical, également appelé
télégraphe harmonique. L'objectif n'était pas de
propager de la musique, mais d'envoyer et de recevoir des messages en
morse sur plusieurs tonalités simultanément. Si l'invention
fonctionnait, elle serait vendue sans aucun doute à la Western
Union Telegraph Company (WU), car elle augmenterait considérablement
le volume de messages qu'un fil télégraphique pouvait supporter
. Il savait que d'autres avaient la même idée, notamment
le célèbre inventeur Elisha Gray.
En 1873, Graham dut commencer à donner des cours particuliers pour
compléter ses maigres revenus.
Durant l'été 1874, Graham mena des expériences sur
des os du squelette de l'oreille humaine. Il fut émerveillé
par la capacité de la petite membrane à transmettre le son
à travers les os, pourtant bien plus imposants. Cette expérience
fit germer l'idée novatrice d'une membrane, un petit morceau de
métal induisant des sons dans un morceau de métal beaucoup
plus grand, comme un long fil. Ces deux intuitions furent essentielles
à son objectif, encore flou à l'époque : un télégraphe
capable de transmettre la parole humaine. Cet automne-là, Graham
entama sa longue et fructueuse collaboration avec Thomas
Watson, alors employé de la société de fabrication
d'instruments télégraphiques de Charles
William Jr. (Thomas Edison y travailla également.)
Deux étudiants de Graham jouèrent alors un rôle déterminant.
Leurs pères, apprenant les efforts de Bell pour inventer des brevets
télégraphiques, lui fournirent des capitaux en échange
d'une part des bénéfices liés au succès de
ses brevets. Thomas Sanders devint un investisseur
au budget limité ; pendant deux ans, il lui offrit également
le gîte et le couvert ainsi que l'usage de son sous-sol comme laboratoire.
Gardiner G. Hubbard, celui-là même
qui avait fait pression sur le Congrès pour obtenir une charte
nationale afin de concurrencer la WU, arriva quelques mois plus tard.
Avocat de profession, Hubbard devint le chef d'entreprise. Il était
également le lien essentiel avec Washington, tout comme Fog Smith
l'avait été pour Samuel Morse.
Un collectif de trois personnes existait désormais : l' un se consacrait
à l'invention, tandis que les deux autres étaient prêts
à commercialiser les brevets fructueux, vraisemblablement en les
vendant à la WU. Le 27 février 1875, le collectif signa
un accord qui devint la Bell Patent Association
elle n'avait en réalité pas de nom officiel, n'existant
que sous forme de contrat.
Graham, Hubbard et Sanders détenaient chacun des parts dans l'association.
(En septembre 1876, Watson obtiendrait dix pour cent.)
C'est à ce même moment que Graham se confia à Watson
:
Watson, j'ai une autre idée dont je ne vous ai pas parlé
et qui, je pense, vous surprendra. Si je parviens à mettre au point
un mécanisme qui fait varier l'intensité d'un courant électrique
en fonction de la densité de l'air lorsqu'un son le traverse, je
pourrai transmettre n'importe quel son, même la parole.
Graham, grâce aux travaux de son père sur la parole visible,
voyait littéralement la parole se propager dans un fil - par ondulations
- comme dans l'air.
Cette perspective, unique parmi les inventeurs de l'époque, s'avéra
cruciale.
Lorsque Graham exposa son idée de transmission de la parole à
Hubbard et Sanders, ces derniers s'opposèrent fermement à
toute perte de temps concernant ce qu'ils considéraient comme un
simple gadget. C'est dans les inventions télégraphiques
que résidait l'avenir financier.
En mars, cherchant autant un soutien moral que des conseils techniques,
Graham rendit visite à Joseph Henry,
éminent scientifique américain, inventeur du télégraphe
électromagnétique et secrétaire de la Smithsonian
Institution à Washington D.C. Après avoir exposé
à Henry ses idées pour la transmission de la voix humaine
et lui avoir présenté un prototype, Henry lui dit qu'il
tenait là le germe d'une invention majeure. Lorsque Graham lui
confia son manque de connaissances en électricité, la réponse
d'Henry, restée célèbre et inspirante, fut : "
Trouve-le ! " (Tout comme Morse avait dû le faire.)
Graham se mit à travailler de plus en plus, négligeant son
tutorat et son enseignement. Les 2 et 3 juin 1875, lui et Watson transmirent
des sons - non pas des mots intelligibles, mais simplement des sons -
et ce, sans utiliser de pile. Ils exultèrent de joie et exécutèrent
leur célèbre danse de guerre, certains d'être sur
la bonne voie. Graham écrivit à Hubbard, dans une lettre
datée du 2 juin :
Cher Monsieur Hubbard, - J'ai fait par hasard une découverte
de la plus haute importance concernant les instruments de transmission
J'ai réussi aujourd'hui à transmettre des signaux sans aucune
batterie !
En septembre de cette année-là, Graham commença à
rédiger ce qui allait devenir le brevet du téléphone,
ou, comme on l'appelait alors, le " télégraphe parlant
". Ce n'est toutefois que le 14 février 1876 que Hubbard déposa
le brevet de Graham, pour des raisons financières et dans le cadre
de sa stratégie de déposer simultanément des brevets
à l'étranger. La dernière phrase, cruciale, est la
suivante :
Procédé et appareil de transmission télégraphique
de sons vocaux ou autres
par induction d'ondulations électriques
semblables aux vibrations de l'air accompagnant lesdits sons vocaux ou
autres.
Il n'est fait mention nulle part de la parole.
Deux heures plus tard, Elisha Gray a déposé un avis d'opposition
(clause), une déclaration attestant qu'il avait inventé
l'objet sans disposer encore d'un prototype fonctionnel. On pouvait y
lire :
J'ai inventé un nouveau procédé de transmission
télégraphique des sons vocaux, dont voici la description.
Mon invention a pour objet de transmettre les intonations de la voix humaine
par un circuit télégraphique et de les reproduire à
l'extrémité réceptrice de la ligne, permettant ainsi
à des personnes éloignées de converser.
Le 3 mars 1876, jour du vingt-neuvième anniversaire de Graham,
son invention fut homologuée sous le numéro de brevet américain
174 465, sans doute le brevet le plus important jamais enregistré.
Il fut délivré le 7 mars. Le 10 mars, tard dans la nuit,
alors qu'il testait un nouveau prototype d'émetteur - l'émetteur
liquide, Graham se renversa accidentellement de l'acide liquide et cria
: " Monsieur Watson, venez ici ! J'ai besoin de vous ! ". Watson,
dans une autre pièce du couloir, l'entendit grâce à
l'un de leurs étranges appareils télégraphiques.
Le téléphone était né. 245 Le brevet de Graham
allait engendrer toute une génération d'avocats spécialisés
en brevets, car de 1878 à 1888, date à laquelle la Cour
suprême se prononça sur cinq affaires en appel confirmant
la validité du brevet de Graham, Bell dut intenter plus de six
cents procès. Dans chacun d'eux, le droit de Graham au brevet fut
confirmé.
Le premier téléphone fonctionnel - surnommé "
la potence " en raison de son boîtier en bois était
rudimentaire comparé aux téléphones modernes.
Par exemple, l'émetteur et le récepteur étaient identiques
: il fallait crier contre une membrane métallique pour parler,
puis coller son oreille contre le même disque métallique
pour entendre - une pression précise étant nécessaire
pour que cela fonctionne. La communication était unidirectionnelle
et exigeait une certaine gymnastique, parfois maladroite, pour pouvoir
converser. La première communication bidirectionnelle n'eut lieu
que le 9 octobre. La portée de la communication était également
très limitée. Il fallut attendre le 26 novembre pour pouvoir
converser sur une distance de seize miles. Quant à la qualité,
ou plutôt à son absence, elle laissait à désirer
.
Néanmoins, quelle merveille ! La voix qui se propage à travers
le métal. Graham et ses amis commencèrent à diffuser
la nouvelle, espérant susciter l'enthousiasme autour de leur invention.
Le 10 mai 1876, Graham donna une conférence et fit la démonstration
de son télégraphe parlant à l'Académie américaine
des arts et des sciences de Boston. Deux semaines plus tard, il réitéra
l'expérience à la Société des arts du Massachusetts
Institute of Technology. Hubbard, commissaire de la grande exposition
du Centenaire qui se tiendra prochainement à Philadelphie, fit
alors en sorte que le jouet de Graham soit exposé sur une petite
table du ministère de l'Éducation. Il y resta, inaperçu
et ignoré, pendant des semaines, jusqu'au dimanche 25 juin, où
, au terme d'une longue et chaude journée, la cinquantaine de juges
s'approchèrent pour examiner une nouvelle invention.
L'Exposition du Centenaire fut délibérément organisée
à Philadelphie, berceau des textes fondateurs de la nation : la
Déclaration d'indépendance et la Constitution. Dans le Hall
des Machines étaient présentées les applications
les plus novatrices de la vapeur et de l'électricité , afin
de mettre en lumière l'état et l'avenir de la science et
de l'industrie. Mais pour les juges, debout devant le télégraphe
parlant, le dîner et la soirée à venir étaient
plus importants que la compréhension d'un nouvel objet mystérieux.
Ayant déjà vu les vedettes de l'exposition - la première
lampe électrique d'Edison, le télégraphe musical
de Gray, la première machine à relier les grains et une
impressionnante collection de télégraphes imprimeurs de
l'Université de Washington - les juges étaient tout à
fait disposés à jeter un bref coup d'il au jouet de
Graham. Et alors, dans un drame que seule l'Histoire pouvait mettre en
scène, l'empereur du Brésil, Dom Pedro de Alcántara,
s'avança : " Professeur Bell, je suis ravi de vous revoir.
" L' empereur, lui aussi défenseur des sourds-muets, avait
assisté à un cours de Graham à Boston et était
maintenant prêt à expérimenter le télégraphe
parlant. Lors de la démonstration, il s'exclama : " Mon Dieu,
ça parle ! " Vint ensuite Henry, qui avait encouragé
Graham par son bref " Procurez-vous-le ! " : " C'est ce
qui se rapproche le plus du renversement de la doctrine de la conservation
de l'énergie que j'aie jamais vu. " Puis Sir
William Thomson, le futur Lord Kelvin, le plus éminent électricien
de l'époque : " Ça parle vraiment. C'est la chose la
plus merveilleuse que j'aie vue en Amérique. " Le lendemain
, l'invention fut installée à la table d'honneur et devint
la grande invention yankee.
Mais ce n'est qu'une fois l'appareil - l'émetteur/récepteur
- perfectionné qu'un prototype plus abouti vit le jour. Graham
et Watson retournèrent donc au grenier de leur laboratoire. Le
15 janvier 1877, Bell déposa son brevet. Le 30 janvier 1877, le
brevet américain n° 186 787 fut délivré. En criant
fort dedans, on pouvait être entendu jusqu'à trente kilomètres
de distance. (Pour une brève explication non technique, voir l'annexe
2.3 : Fonctionnement du téléphone.)
Disposant des brevets nécessaires à la fabrication d'un
téléphone, Hubbard tenta de les vendre à la WU pour
100 000 $, soit environ 2,8 millions de dollars en 1988. Le téléphone
n'était ni nouveau, ni sans intérêt pour les dirigeants
de la WU, qui suivaient l'évolution de la téléphonie
depuis juillet 1875. Malgré cela, ils accordèrent peu d'importance,
voire aucune, à ce qu'ils virent ou apprirent de Hubbard, estimant,
comme c'était l'usage, que les hommes d'affaires souhaitaient une
trace écrite de toute communication, et que les clients de la WU
étaient des entreprises. Il est fort probable que l'implication
de Hubbard ait été préjudiciable, car il avait causé
bien des soucis à la WU en 1873 en tentant d'obtenir le soutien
du Congrès pour lancer une entreprise concurrente. Pour une raison
ou une autre, la WU refusa la proposition de Hubbard. Elle signa ensuite
un accord d'invention avec Thomas Alva Edison, l'inventeur le plus renommé
de l'époque, pour concevoir un émetteur plus performant.
La dure réalité du rejet les rattrapa alors. Si Graham Bell,
Hubbard, Sanders et Watson ne développaient pas le marché
du téléphone, il était peu probable que quiconque
d'autre y parvienne, et leurs brevets deviendraient caducs. La vision
de Graham, selon laquelle un jour un téléphone dans chaque
foyer serait considéré comme indispensable, offrait une
opportunité économique trop alléchante pour être
abandonnée. Ils décidèrent donc de se lancer seuls
dans l'aventure entrepreneuriale.
Bell et Watson commencèrent à donner des conférences
avec démonstrations pour promouvoir le téléphone
et, espéraient-ils, trouver des investisseurs pour financer la
grande entreprise qu'ils jugeaient nécessaire. Ils obtinrent une
couverture médiatique importante : les circuits de fer étaient
décrits comme un moyen de connecter un jour toute la nation. Ils
ne trouvèrent pas les fonds nécessaires. Sanders continua
à contribuer financièrement selon ses moyens, mais ses ressources
étaient déjà très limitées.
Parmi leurs premières décisions figurait celle de la commercialisation
et du prix des téléphones. Le téléphone posait
un problème fondamental : sa fabrication était triviale.
N'importe qui pouvait en fabriquer un, une fois qu'il avait vu un prototype
fonctionnel. Comment, dès lors, empêcher les autres de contourner
leurs droits de brevet et de fabriquer et utiliser des téléphones
? Hubbard apporta alors une contribution essentielle. Avocat de profession,
il avait pour client un fabricant de machines à chaussures. Ce
qui l'avait impressionné, c'était que ce fabricant ne vendait
pas son matériel, mais le louait, les loyers étant calculés
en fonction du nombre de chaussures produites. En appliquant cette même
technique - la location de téléphones, et non leur vente,
Hubbard comprit comment exercer un contrôle absolu sur la distribution
et l'utilisation du téléphone. La location permettait de
recenser les détenteurs de téléphones légaux,
car chaque locataire devait effectuer des paiements réguliers,
et non un simple achat unique. La location impliquait également
la responsabilité du service après-vente et le droit de
remplacer les téléphones, vraisemblablement par des modèles
plus performants, en fonction des besoins ou de la concurrence. Le téléphone
restait la propriété du bailleur, la société
Bell. En mai 1877, celle-ci commença à louer deux téléphones
aux particuliers pour 20 dollars par an et aux entreprises pour 40 dollars
par an. Les clients devaient installer eux-mêmes les fils de connexion.
L'activité téléphonique a débuté par
la location de paires de téléphones à des particuliers
ou des entreprises ayant besoin de communiquer fréquemment entre
deux sites. Ces liaisons point à point, ou circuits, se composaient
simplement de deux téléphones et d'un fil de connexion.
La notion de réseau n'existait pas encore. Le paradigme était
celui des circuits.
La solution ingénieuse de Hubbard, consistant à louer les
téléphones, nécessitait néanmoins des fonds
supérieurs à ceux dont ils disposaient. Par exemple : comment
trouver des clients ? Hubbard apporta alors une autre idée cruciale
: l'octroi de licences, ou franchises, à des agents indépendants
chargés de louer les téléphones et même de
construire les circuits de raccordement nécessaires. Les agents
prendraient en charge les frais de vente et d'installation des téléphones,
leurs bénéfices provenant d'une part des loyers, 40 % la
première année, 20 % les années suivantes et de la
construction des lignes de raccordement.
La Bell Patent Association n'avait plus qu'à identifier les agents,
à conclure des contrats avec eux et à fournir les téléphones
à louer. Hubbard, qui s'était donné pour mission
de connaître toutes les personnes intéressées par
la télégraphie - un groupe qui s'intéresserait forcément
au téléphone -, se révéla un atout précieux
pour le recrutement d'agents, son réseau personnel devenant la
principale source des premiers agents.
Au cours de ce même mois, mai 1877, une expérience prometteuse
fut menée à Boston par un entrepreneur issu de la même
petite communauté que celle connue de Graham. Edwin T. Holmes,
fils entreprenant de l'inventeur de l'alarme antivol, installa des fils
reliant son bureau à plusieurs autres endroits. Son téléphone
pouvait alors être commuté sur n'importe quel circuit sortant.
Considéré comme le premier exemple fonctionnel de commutateur
téléphonique, Holmes commença ensuite à proposer
des services de messagerie et de livraison aux abonnés. Ce système
fut baptisé " système de district ". L'innovation
suivante, tout aussi logique, consistait à créer un commutateur
capable de relier deux sites distants quelconques. Si cela était
possible, l'intérêt et l'utilité du téléphone
s'en trouveraient considérablement améliorés. Sanders
entreprit aussitôt de promouvoir le potentiel économique
des commutateurs afin de lever les capitaux d'investissement nécessaires.
La simple relation contractuelle de la Bell Patent Association ne suffisait
plus ; il leur fallait créer une organisation. Le 9 juillet 1877,
Hubbard fonda une association non constituée en société
dans le Massachusetts : la Bell Telephone Association, dont Gardiner G.
Hubbard était le fiduciaire ; capital : 300 000 $. (Le montant
exact des fonds disponibles reste incertain, mais il était modeste.)
Hubbard devint le dirigeant dominant, tant par sa personnalité
que parce que Graham, en cédant tous ses droits à Mabel
Hubbard, son élève en art oratoire devenue sa nouvelle épouse
deux jours plus tard, le 11 juillet, lui en confia de facto le contrôle.
Preuve supplémentaire de la volonté de Graham de se retirer
du développement de l'entreprise, début août, lui
et son épouse Mabel partirent pour l'Europe où ils passèrent
l'année suivante.
Hubbard s'attela à recruter des agents à toute vitesse,
et dès novembre, 3 000 téléphones avaient été
loués. La croissance de l'activité et des dépenses
épuisa les liquidités de la Bell Telephone Association.
Sanders, aux prises avec des difficultés financières, avait
trouvé des investisseurs, mais seulement si Hubbard lui cédait
son pouvoir absolu. Hubbard refusa obstinément, malgré l'entrée
en lice, annoncée, de WU.
Cet automne-là, à Londres, Graham rédigea un document
sur l'avenir du téléphone dans un prospectus destiné
à stimuler l'initiative entrepreneuriale au Royaume-Uni afin de
commercialiser le téléphone. Après avoir d'abord
souligné le caractère unique du téléphone,
simple d'utilisation et accessible à tous, contrairement au télégraphe
qui exigeait la maîtrise du code Morse et du fonctionnement de l'appareil,
il écrivit sur son avenir :
Je crois qu'à l'avenir, des câbles relieront les sièges
sociaux des compagnies de téléphone dans différentes
villes, et qu'un homme se trouvant dans une partie du pays pourra communiquer
oralement avec un autre homme situé dans un endroit éloigné.
Convaincu que
un tel projet sera l'aboutissement ultime de l'introduction
du téléphone auprès du public, je tiens à
insister sur l'importance de garder cet objectif à l'esprit, afin
que tous les dispositifs actuels du téléphone puissent être
finalement intégrés à ce grand système
Ce système global semblait un rêve impossible compte tenu
du paradigme de circuit téléphonique existant.
En décembre, la WU, dont la filiale Gold and Stock Company perdait
ses lignes télégraphiques privées au profit du téléphone,
décida de se lancer dans ce secteur. Elle créa l'American
Speaking Telephone Company (WU-AST) , filiale de Gold and Stock. WU-AST
échangea ensuite ses actions ordinaires contre les brevets téléphoniques
de plusieurs inventeurs, dont Elisha Gray et A.E. Dolbear. Elle prolongea
également son accord avec Edison. WU-AST, ce géant de 40
millions de dollars, annonça avec arrogance détenir le téléphone
" original " et être prêt à servir tout le
monde. WU-AST n'allait pas laisser le brevet de Graham, qualifié
avec dérision de simple bout de papier, entraver son succès.
À mesure que la nouvelle de l'arrivée de WU se répandait,
les agents qui, quelques mois auparavant, s'étaient empressés
d'investir dans des licences de la Bell Telephone Association commencèrent
à avoir des doutes. La Bell Telephone Association possédait-elle
le brevet original, ou les fonds nécessaires, pour résister
à l'assaut de WU-AST ?
En janvier 1878, le premier commutateur téléphonique commercial
- ou " service d' échange " - fut mis en place par George
Coy, directeur d'une compagnie de télégraphe à
New Haven, dans le Connecticut.
Ce fut un succès immédiat. Bien qu'il ait eu connaissance
de l'expérience de Holmes depuis mai, Watson
ne commença à développer un commutateur pour la Bell
Telephone Association que huit mois plus tard. Le développement
de ce produit s'avéra bien plus complexe que Watson ne l'avait
imaginé. Ayant besoin de temps, Hubbard incita les agents à
mettre en place des systèmes de district comme solution transitoire,
en attendant de pouvoir fournir un commutateur.
Nombre d'agents, plus entreprenants, commencèrent à utiliser
des commutateurs conçus par des inventeurs indépendants,
créant ainsi un problème pour l'avenir.
L'avènement du commutateur a bouleversé le secteur de la
téléphonie. Fini la vente de lignes privées : place
aux connexions aux commutateurs. Or, l'acquisition d'un commutateur impliquait
un investissement initial conséquent de la part des opérateurs,
le coût fixe de l'appareil étant nécessaire pour établir
ne serait-ce qu'une seule ligne. Ces nouveaux coûts, répercutés
sur les utilisateurs, s'élevaient initialement à 5 ou 6
dollars par mois, portant le coût annuel total par ligne téléphonique
à environ 100 dollars pour une entreprise. Malgré cela,
l'investissement initial dans un commutateur prenait des années.
Les opérateurs, qui supportaient ces coûts et risques nouveaux
et imprévus, exigeaient une protection contre la concurrence sous
la forme d'un monopole local que la Bell Telephone Association pouvait
leur accorder par contrat, puisqu'elle détenait les droits de propriété.
L'intérêt pour l'utilisateur résidait dans la possibilité
de se connecter à tous les autres ; idéalement, chacun posséderait
un téléphone et serait connecté au même commutateur.
La concurrence - plusieurs commutateurs desservant la même population
- réduisait cet intérêt, car se connecter à
tous nécessitait plusieurs téléphones. (À
l'avenir, ce même argument d'utilité sera invoqué
pour justifier le monopole téléphonique comme étant
dans l'intérêt public.)
L'introduction du commutateur a également engendré une "
course à la conquête du marché ". Compte tenu
de la logique avancée en faveur du monopole local, la compagnie
de téléphone qui réussirait serait celle qui proposerait
le service, et donc qui détiendrait le monopole, dans toutes les
grandes villes.
Le rythme de déploiement du service téléphonique
fut alors dicté par la nécessité de couvrir le marché,
et non plus par la capacité de Hubbard à recruter et à
embaucher des agents.
En février 1878, Hubbard céda aux demandes des agents de
Nouvelle-Angleterre et des nouveaux investisseurs. Un compromis fut trouvé
: une nouvelle société fut créée, détenant
les droits exclusifs d'utilisation et de commercialisation du téléphone
breveté Bell dans les États de Nouvelle-Angleterre.
La New England Telephone Company (NETC) fut
dotée d'un capital de 200 000 $, mais il ne lui restait que 50
000 $ en liquidités, téléphones et outils nécessaires.
(La moitié des actions fut attribuée aux nouveaux investisseurs
et l'autre moitié aux détenteurs initiaux des brevets en
échange de certains droits exclusifs. Cette distribution d'actions
était nécessaire car la Bell Telephone Association ne pouvait
pas détenir d'actions dans d'autres sociétés.)
Le modèle de sociétés locales financées et
gérées par des investisseurs et entrepreneurs locaux , offrant
des services d'interconnexion avec des droits géographiques sur
les brevets Bell, était novateur. Hubbard était président
de la NETC, mais le véritable pouvoir opérationnel fut transféré
à George L. Bradley, qui avait mené le financement et devint
le nouveau directeur général.
L'importance de l'interconnexion des commutateurs des sociétés
d'exploitation était déjà comprise, comme Hubbard
l'avait fait insérer dans le contrat de licence :
Dans la mesure où lesdites parties, leurs successeurs et ayants
droit, ont un intérêt commun à exploiter des lignes
continues et de raccordement s'étendant au-delà de la Nouvelle-Angleterre,
lesdites parties conviennent de coopérer à l'établissement
de ces lignes de raccordement et à leur exploitation conjointe,
ainsi qu'à la répartition des dépenses et des bénéfices
y afférents au prorata, selon une base tout aussi juste et équitable.
Une autre règle dont seule l'expérience pouvait donner sens.
Cela impliquait également un autre effort de coopération
entre organisations similaires.
La crise de trésorerie de la Bell Telephone Association ne fut
que de courte durée, car en mars, Sanders tirait à nouveau
la sonnette d'alarme concernant le besoin de fonds.
Hubbard avait aggravé ses difficultés financières
en acceptant de contribuer au financement des dépenses de l'agent
de Chicago, un certain Anson Stager, président de la Western Electric
Manufacturing Company, désormais fabricant des produits pour WU-AST.
Changer d'agent n'y changea rien : le gouffre financier persista. La pression
exercée sur Hubbard pour qu'il cède encore plus de pouvoir
et d'autorité afin d'obtenir de nouveaux financements ne cessa
de croître.
2.7 Vail rejoint la Bell Telephone Company -- 1878-1887
Sachant, grâce au financement de février 1878, que tout nouvel
investissement serait conditionné à l'embauche d'un directeur
général à temps plein, Hubbard pensa immédiatement
à Theodore Newton Vail. Hubbard, alors député de
Boston et membre de la Commission parlementaire des postes, avait rencontré
Vail lors d'une tournée d'inspection du réseau postal à
travers le pays. Vail, surintendant général du Service postal
ferroviaire, avait dirigé cette tournée et avait fait forte
impression, à la hauteur de sa réputation. Lorsque Hubbard,
promoteur hors pair, sortit ses deux téléphones, comme il
le faisait à la moindre occasion, Vail en comprit immédiatement
le potentiel transformateur - tout comme l'homme qu'il fallait pour développer
le secteur de la téléphonie. À leur retour à
Washington, Hubbard fit livrer deux téléphones chez Vail,
où celui-ci non seulement les utilisa, mais commença également
à promouvoir la perspective de leur avenir prometteur.
Enfant, Vail (1845-1920) connaissait par cur l'histoire d'Alfred
Vail, son cousin au second degré, associé et principal collaborateur
technique de Samuel F.B. Morse. Le père de Vail dirigeait même
les forges de Speedwell, là même où Alfred avait construit
les premiers télégraphes de Morse. Vail fut lui aussi attiré
par le télégraphe. Son premier emploi fut dans la pharmacie
du coin, qui faisait également office de bureau de télégraphe.
Très vite, il en sut plus sur la télégraphie et la
construction de lignes télégraphiques que sur les drogues.
À dix-neuf ans, son oncle Isaac Quinby lui obtint un emploi à
la WU à New York. Dans son journal, il se montrait un jeune homme
tiraillé entre son sens moral du devoir et ses penchants pour les
plaisirs personnels : " Rester éveillé tard le soir
à jouer au billard et à boire de la bière n'est pas
digne d'un jeune homme, et je suis bien décidé à
y mettre fin.
Les intentions se sont avérées plus faciles que la pratique,
et comme sa carrière ne semblait aller nulle part, il a déménagé
avec sa famille à Waterloo, dans l'Iowa, en 1866. Cependant, la
vie à la ferme ne convenait pas à Vail. Ayant appris l'existence
d'opportunités liées au télégraphe dans l'Ouest,
il partit travailler de nuit pour la compagnie ferroviaire Union Pacific
dans le Wyoming. En 1869, son oncle Quinby lui apporta une nouvelle fois
son soutien et Vail fut nommé commis au service postal ferroviaire.
Ce fut l'opportunité qu'il attendait et il y excella. En 1873,
il fut promu au siège social à Washington D.C. Il y révolutionna
le traitement du courrier, améliorant considérablement le
service. En 1874, il devint surintendant général adjoint
et, en 1876, surintendant général.
Sa situation financière s'améliorant, il commença
à investir dans des brevets, espérant toujours en trouver
un qui aurait le potentiel du télégraphe. Son rêve
de richesse et d'influence futures différait de son travail, devenu
plus bureaucratique, plus politique et moins à son goût.
Sa patience fut mise à rude épreuve lorsqu'une audition
du Congrès, début 1878, consacra une journée entière
à débattre du coût et de la pertinence de son indemnité
journalière de 5 dollars. Quelques jours plus tard, il annonça
à Hubbard qu'il était prêt à rejoindre la Bell
Telephone Association, ce qu'il fit fin juin.
Lorsque la nouvelle se répandit, la plupart des gens furent stupéfaits
: pourquoi sacrifierait-il sa carrière pour une autre lubie de
Hubbard ?
Un membre du Congrès écrivit à Vail : " Ne privez
pas le public d'un serviteur inestimable simplement parce que nous avons
tenté de vous tromper et de vous affamer. " Son supérieur
lui écrivit : " Écoutez la prophétie d'un
vieil imbécile à un ami. D'ici un ou deux ans, il y aura
plus de compagnies de téléphone que d'entreprises de machines
à coudre aujourd'hui. "
Ainsi, tout comme la MTC de Morse avait recruté Kendall auprès
du service postal, Graham fit de même avec Vail. (Vail deviendra
la figure dominante de l'histoire de Bell.)
En tant que nouveau directeur général de la Bell Telephone
Association, Vail hérita d'une situation désespérée.
Chaque jour qui passait semblait confirmer que les tactiques agressives
du géant WU-AST allaient couler leur jeune entreprise en difficulté.
Comme si cela ne suffisait pas, la gestion à temps partiel et mal
informée de Hubbard avait engendré un tel chaos au sein
de l'organisation que, si elle ne s'effondrait pas sous l'effet de forces
extérieures, elle imploserait sous le poids du désordre
interne. Dépourvu de ressources suffisantes et soumis à
un stress inimaginable, Vail devait agir vite et avec compétence,
car il avait peu de chances de pouvoir corriger ses erreurs.
Il lui fallait d'abord contenir, et si possible inverser, le désastre
provoqué par WU-AST. Pour Vail, homme intègre, le fait que
WU-AST agisse au mépris total des droits de propriété
intellectuelle de Bell était une véritable rage, qui le
galvanisait. Il écrivit aussitôt à chaque agent pour
les inciter à renforcer leur détermination.
Nous détenons les seuls brevets téléphoniques originaux.
Nous avons créé et mis en place cette activité et
nous n'entendons pas la laisser nous être dérobée
par une quelconque société.
Quelques semaines plus tard, WU-AST annonçait un nouveau téléphone
intégrant l'émetteur mis au point par Edison.
Connu sous le nom de " plumbago ", ou " bouton carbone
", il surpassait largement le diaphragme métallique martelé
de Bell en matière de transmission de la parole. WU-AST s'empressa
d'exploiter ce nouvel avantage.
Là où WU-AST, à l'instar des barons voleurs qui ont
tant marqué l'histoire de WU, ne parvenait pas à contraindre
un agent à abandonner ses activités, elle tentait de le
racheter. Sur les deux marchés cruciaux de New York et de Chicago,
les agents jetèrent l'éponge. Pour inciter Vail à
rejoindre l'entreprise, il avait été nommé nouvel
agent pour New York. (L'une de ses premières décisions en
tant que directeur général fut d'accorder l'agence de Chicago
à des amis.)
Vail investit le peu d'argent qu'il possédait et qu'il put obtenir
de ses amis dans la toute nouvelle Bell Telephone Company of New York
(BTC-NY). C'est en effet dans cette dernière que Vail détenait
des parts, et non dans la société mère bien qu'il
en fût le directeur général. Holmes, à l'origine
des systèmes d'alarme et des commutateurs antivol, fut nommé
président de BTC-NY ; Charles Williams devint investisseur.
En juillet, la pression financière immédiate s'est quelque
peu atténuée avec la création de la Bell
Telephone Company (BTC) dans le Massachusetts. Son capital s'élevait
à 450 000 $, dont seulement 50 000 $ provenaient de nouveaux apports.
Tous les droits de brevet de Bell, hors Nouvelle-Angleterre, lui ont été
cédés. Les investisseurs bénéficiaient d'une
représentation égale au conseil d'administration, bien qu'ils
n'aient investi que 25 000 $ chacun ; Sanders avait investi les 25 000
$ restants. Un comité exécutif a également été
créé, dont Hubbard n'était que l'un des trois membres.
Vail est devenu directeur général à temps plein.
Avec la création de NETC, BTC-NY et, plus tard, BTC, la structure
fondamentale des compagnies Bell commença à se dessiner.
Il ne s'agissait plus d'une association de détenteurs de brevets
qui accordait des licences à des agents et leur louait des téléphones.
Les détenteurs de brevets s'étaient transformés,
ou plus exactement, avaient été transformés, en actionnaires
de deux sociétés : NETC et BTC. Ces deux sociétés,
détentrices des droits de brevet, accordaient désormais
des licences à des agents et, nouveauté, prenaient des actions
des sociétés d'agents comme ce fut le cas pour BTC-NY ;
Hubbard avait accepté, de son propre chef, de financer BTC-NY en
échange de parts. Le rendement financier lié à la
détention des brevets se faisait désormais sous forme de
dividendes, et non plus d'un pourcentage des loyers. Une forme d'organisation
de type société holding avait été créée,
sans toutefois que les sociétés elles-mêmes détiennent
les actions, car la loi les en empêchait , nous étions en
1878, quatre ans avant la création du Standard Oil Trust.
Quelques semaines seulement après son arrivée et alors que
les finances semblaient sous contrôle, Vail devait désormais
rétablir l'ordre dans ce chaos. Une grande partie de la tâche
reposerait sur la nomination d'un bon directeur général
à temps plein. Mais il lui fallait également une stratégie
cohérente pour guider ses actions. Fort de son expérience
et de sa vision, il adhérait au système ambitieux de Graham.
Il fallait d'abord faire valoir les droits de brevet - et y parvenir.
Ensuite, il fallait bâtir, d'ici 1893-1894, une entreprise suffisamment
solide pour résister à la concurrence qui ne manquerait
pas d'émerger à l'expiration des brevets. Une Bell compétitive
et performante devait, selon l'idée, proposer des services de commutation
viables sur tous les principaux marchés, interconnectés
par un réseau longue distance. Si cet objectif était atteint
d'ici 1894, tout concurrent devrait développer des services de
commutation locaux face à une concurrence déjà bien
établie, et trouver un moyen de proposer des appels longue distance
intégrés. Avec ce système ambitieux en place, une
concurrence efficace devrait avoir une portée nationale, ce qui
augmenterait considérablement les coûts et les risques pour
les concurrents potentiels. Cependant, une telle vision était loin
de la réalité, car BTC venait tout juste de livrer son premier
commutateur modeste, et la distance maximale d'un appel téléphonique
longue distance se comptait en dizaines de kilomètres.
En septembre 1878, Bell (BTC et NETC) intenta un procès pour contrefaçon
de brevet contre Peter A. Dowd, agent de WU-AST à Boston. Le même
mois, Vail acquit les droits de brevet d'un émetteur mis au point
par Emile Berliner, permettant ainsi à
Bell de déposer une plainte pour concurrence déloyale contre
le brevet d'Edison, alors en cours de délivrance.
Cette stratégie permit à Bell d'utiliser un émetteur
à carbone, semblable à celui d'Edison, sans être immédiatement
bloquée par les tribunaux.
La chance leur sourit ensuite lorsqu'en décembre, ils acquirent
les droits de brevet d'un émetteur inventé par Francis
Black Jr., une amélioration par rapport à celui d'Edison.
Fin 1878, Bell disposait d'un téléphone compétitif,
voire plus performant .
Comme prévu, WU-AST a réagi en intensifiant ses efforts
pour forcer les agents locaux de Bell à cesser leurs activités,
voire les racheter. Vail devait apporter une aide financière aux
agents locaux confrontés à tous les coûts et risques
liés à la gestion de centraux téléphoniques.
Pour ceux qui acceptaient de signer de nouveaux contrats, Vail était
prêt à leur accorder une aide financière - comme la
réduction ou le report des loyers des appareils téléphoniques
- en échange d'une participation au capital. Les efforts de Vail
se sont avérés fructueux. BTC ne pouvait pas produire suffisamment
d'appareils. Là où elle ne pouvait pas fournir assez de
téléphones, WU-AST a tiré parti de ses économies
d'échelle et a connu une croissance encore plus rapide.
Ces dynamiques concurrentielles mirent à rude épreuve la
situation financière déjà fragile de NETC et de BTC.
Pour survivre et mettre en uvre leur vaste système, il leur
fallait lever davantage de fonds, ce qui impliquait de céder encore
plus de pouvoir aux investisseurs. Ils n'avaient guère le choix.
Parler d'une seule voix, avec des ressources mises en commun et nouvelles,
semblait plus judicieux que de tenter de coordonner les politiques et
les ressources de deux entreprises en difficulté.
Le 20 mars 1879, les deux sociétés fusionnèrent pour
former la National Bell Telephone Company
(NBTC). Son capital s'élevait à 850 000 dollars, dont 430
000 dollars de nouveaux apports de trésorerie. Hubbard démissionna
et quitta l'entreprise, refusant d'accepter un rôle moindre.
William H. Forbes devint le nouveau président. Vail
conserva son poste de directeur général. Bien que Graham
conservât le titre d'électricien, Watson celui d'inspecteur
général et Sanders celui de directeur, l'influence des quatre
fondateurs était bel et bien terminée. Les investisseurs
- des Bostoniens - avaient pris le contrôle financier.
La lutte qui s'en est suivie a affaibli la NBTC et la WU, une situation
trop tentante pour que Jay Gould, le plus célèbre
magnat de la finance de l'époque, puisse y résister. Gould
et la WU s'affrontèrent pour la première fois en 1870 lorsque
Gould racheta l'Atlantic and Pacific Telegraph Company (APT) à
l'Union Pacific Railroad. Gould fit de l'APT un concurrent, sinon redoutable,
du moins gênant pour la WU. (Gould sut tirer profit de la loi Sherman
de 1866.) La WU finit par racheter les parts de Gould en 1877, mais refusa
de lui accorder un siège au conseil d'administration. Voyant la
WU désormais vulnérable à une nouvelle OPA, Gould
commença, en avril 1878, à acquérir des parts dans
plusieurs sociétés titulaires de licences de la NBTC, une
situation qui inquiéta suffisamment les principaux actionnaires
de la NBTC pour qu'ils signent un accord les obligeant à racheter
la totalité de leurs actions pour en acquérir d'autres.
En mai, Gould investit 10 millions de dollars dans l'American
Union Telegraph Company (AU). Il y intégra les réseaux
télégraphiques et les emprises ferroviaires qu'il contrôlait.
Si la Western Union (WU) ne craignait peut-être pas la NBTC, Gould
était différent, surtout s'il parvenait à fusionner
ses intérêts dans le téléphone et le télégraphe.
La direction de la WU, ayant entre-temps consulté certains des
meilleurs juristes du pays qui lui avaient assuré la supériorité
des brevets Bell, décida de négocier un accord avec la NBTC.
Elle espérait ainsi renforcer la position de la NBTC face aux pressions
de Gould et permettre à la WU de se concentrer sur la télégraphie
et de repousser une nouvelle fois les assauts de Gould.
La WU entama les négociations disposée à un accord
en faveur de la NBTC, à condition que cette dernière lui
cède le contrôle des communications longue distance. Si certains
actionnaires de la NBTC étaient favorables à cette option,
Vail refusa d'abandonner sa stratégie et la proposition de la WU
fut rejetée.
Faute d'accord, mais les deux parties souhaitant néanmoins négocier
un règlement, chacune constitua une équipe de trois personnes
pour mener les négociations. Elles convinrent également
de ne pas lancer de nouveaux centraux téléphoniques.
Cependant, mois après mois, la concurrence au sein des centraux
existants s'intensifia, la WU-AST distribuant gratuitement des téléphones,
vraisemblablement pour contraindre la NBTC à capituler. Le 10 novembre
1879, après une nuit entière de négociations, Vail
obtint un accord pour la durée restante des brevets, soit dix-sept
ans. (Vail remporta la bataille en menaçant de se lancer dans le
télégraphe.) La WU accepta de reconnaître que Graham
avait inventé le téléphone, de se retirer du secteur
téléphonique et d'accorder à la NBTC une licence
pour tous les brevets téléphoniques qu'elle avait acquis
ou qu'elle acquerrait pendant la durée de l'accord. La NBTC accepta
d'acquérir tous les téléphones WU-AST, soit plus
de 56 000 répartis dans cinquante-cinq villes, ainsi que cinquante-cinq
centraux téléphoniques ; de se retirer du secteur du télégraphe
; et de verser à WU 20 % des redevances ou des loyers perçus
sur les appareils téléphoniques. (Bell finira par verser
7 millions de dollars à WU. ) En 1881 , Gould vendra AU à
WU et deviendra, de ce fait, membre majoritaire du conseil d'administration
de WU. Les intrigues entre WU et Bell se poursuivront.
Suite à l'annonce de l'accord en 1879, le cours de l'action de
NBTC s'envola à 1 000 dollars, soit une hausse de 2 000 % par rapport
au cours de mars, qui était de 50 dollars. Les quatre fondateurs
initiaux devinrent millionnaires. Vail devint millionnaire en vendant
ses actions de BTC-NY à NBTC, lui donnant ainsi le contrôle
de cette dernière .
L'accord conclu entre la NBTC et la WU a eu des conséquences historiques
profondes. Afin de respecter les termes de cet accord et de maintenir
son monopole, la NBTC a adopté des mesures et des attitudes qui
ont perduré pendant près d'un siècle, jusqu'à
la convergence des télécommunications et de l'informatique.
Les conséquences pour la NBTC peuvent se résumer en quatre
thèmes : le besoin de financements accrus, les batailles juridiques
autour des droits de brevet, la nécessité de rationaliser
l'offre de produits et l'institutionnalisation de l'innovation.
L'acquisition du parc installé de 56 000 téléphones
et de cinquante-cinq centraux téléphoniques de WU, équipés
de commutateurs, nécessitait de lever des millions de dollars,
ce que NBTC ne pouvait faire en vertu de son accord de constitution en
société existant dans le Massachusetts. De plus, elle avait
besoin d'étendre ses droits d'exploitation à d'autres États
et de détenir des actions de titulaires de licences ainsi que d'autres
sociétés liées aux télécommunications,
comme des fabricants. Pour modifier ses statuts, NBTC devait obtenir l'approbation
de la législature du Massachusetts. Son avocat avait averti la
direction que l'obtention de ces modifications ne serait pas chose aisée,
car elle ne serait plus perçue comme une jeune entreprise prometteuse
et en difficulté, mais comme un monopole redoutable de plus. L'avertissement
de l'avocat s'est avéré judicieux : dès que les modifications
ont été demandées, une opposition politique s'est
manifestée. Le premier projet de loi examiné par la commission
sénatoriale des affaires commerciales n'accordait que la moitié
de l'augmentation de capital, interdisait l'utilisation des nouveaux fonds
pour l'acquisition de brevets et soumettait les tarifs téléphoniques
à la réglementation de la Commission des chemins de fer
de l'État.
Après de nouvelles négociations et auditions, l'assemblée
législative approuva la charte de l'American Bell Telephone Company
le 2 avril 1880. Le capital s'élevait à 10 millions de dollars,
et non aux 15 millions demandés, et la participation des titulaires
de licences du Massachusetts ne pouvait excéder 30 % - aucune restriction
n'était imposée ailleurs. La demande de réglementation
des tarifs fut abandonnée.
Le 17 avril 1880, la NBTC devint l'American Bell
Telephone Company (ABTC) - capital initial : 7,35 millions de dollars.
Une autre conséquence de l'accord négocié avec WU
fut qu'il laissa en suspens la question de la validité des brevets
de Graham et de la décision que le tribunal se prononcerait à
ce sujet. Cette incertitude encouragea d'autres personnes, persuadées
de détenir des droits de brevet légitimes, et d'autres encore,
n'hésitant pas à en fabriquer, à se lancer dans le
secteur du téléphone.
L'hostilité envers les grandes entreprises qui régnait au
début des années 1880, illustrée par les actions
en quo warranto intentées par les États, contribua à
cette explosion de la concurrence. Ce climat politique renforça
la détermination de tous ceux qui voyaient là une opportunité
de profit dans le secteur du téléphone, sans se soucier
des droits de l'ABTC. Si le tribunal leur refusait la liberté économique
de concurrencer, ils étaient convaincus de la recouvrer par voie
législative.
De 1880 à 1893, l'ABTC a intenté six
cents procès pour contrefaçon de brevets, dont
cinq ensembles d'affaires - Amos E. Dolbear et al., Molecular Telephone
Company et al., Clay Commercial Telephone Company et al., People's Telephone
Company et al., Overland Telephone Company et al. - ont tous fait appel
devant la Cour suprême.
La lutte pour les droits de brevet d'ABTC ne se limitait pas aux tribunaux.
L'affaire de la Pan Electric Telephone Company
(PETC) en est un exemple.
Fondée en 1883 autour des brevets de J. Harris Rogers, la PETC
comptait deux sénateurs américains parmi ses administrateurs.
En novembre 1884, ABTC porta l'affaire devant les tribunaux. Les partisans
de la PETC tentèrent alors de faire adopter par le Congrès
une loi autorisant le gouvernement à intenter des poursuites et
à annuler des brevets dans certaines circonstances, comme celles
d'ABTC. La mesure fut adoptée par la Chambre des représentants,
mais rejetée par la commission des brevets du Sénat.
Peu après, l'avocat de PETC devint procureur général
des États-Unis. Sollicité pour intenter une action en justice
contre les brevets de Graham, afin de les faire déclarer frauduleux
et invalides puisque Graham n'était pas l'inventeur du téléphone,
le procureur général refusa - vraisemblablement en raison
d'un conflit d'intérêts manifeste. Mais lorsqu'il quitta
Washington quelques jours, une autre demande, opportunément formulée,
fut faite, et après une seule journée d'examen, le ministère
de la Justice porta plainte contre ABTC.
La Cour d'appel du circuit, saisie de l'affaire American Bell Telephone
Company et al. contre Pan Electric Company et al., a alors statué
en faveur d'ABTC. L'avocat de PETC a plaidé que toute décision
devait être suspendue jusqu'à ce que le procès intenté
par le gouvernement contre ABTC soit tranché. Si la Cour accédait
à cette demande, PETC pourrait poursuivre ses activités.
Cependant, dans la précipitation à intenter une action en
justice, le ministère de la Justice a commis une négligence,
et l'affaire a dû être temporairement retirée. Le président
Forbes d'ABTC a alors rencontré le président Grover Cleveland
pour plaider la cause d'ABTC. (Voir l'annexe 2.4 : Extraits de la requête
du président Hudson.)
En l'absence de procédure en cours contre ABTC, la Cour d'appel
du circuit a rejeté la demande de suspension de PETC : PETC n'a
pas interjeté appel.
Le 1er janvier 1887, le gouvernement a intenté l'action United
States v. The American Bell Telephone Company and Alexander Graham Bell.
Plus d'un an plus tard, le 19 mars 1888, la Cour suprême a statué
par quatre voix contre trois en faveur d'ABTC dans les cinq affaires dont
elle était saisie. Neuf ans plus tard, en 1896, deux ans après
l'expiration des brevets de Graham, le gouvernement abandonna les poursuites.
Une troisième conséquence de l'accord conclu avec WU en
1879 pour ABTC fut la nécessité de rationaliser son approvisionnement.
ABTC avait besoin d'un approvisionnement plus fiable et plus important
que celui assuré par ses nombreux petits ateliers de production
centrés autour de Charles William.
En février 1880, ABTC possédait 60 873 téléphones
sous licence et 138 centraux téléphoniques, et s'apprêtait
à reprendre les 56 000 téléphones et les cinquante-cinq
centraux de WU. Tous ces téléphones devaient être
modernisés en appareils équipés d'un émetteur
et d'un récepteur, tout en répondant à la demande
croissante de nouveaux téléphones. Ces exigences sans précédent
en matière de capacité de production nécessitaient
une solution immédiate.
Deux décisions furent prises : acquérir le contrôle
de la Western Electric Manufacturing Company (WE) et standardiser le téléphone.
WE était le plus grand fabricant de matériel électrique
du pays et le fournisseur de téléphones de WU. Dans le cadre
de l'accord conclu entre ABTC et WU, WU rompit ses relations commerciales
avec WE. En juillet 1881, ABTC acquit 40 % de WE. En février 1882,
ABTC porta sa participation majoritaire à 52,05 %. ABTC et WE signèrent
alors des accords stipulant qu'ABTC s'engageait à acheter exclusivement
auprès de WE, et que WE s'engageait à vendre exclusivement
à ABTC. 322 (Cet accord fit l'objet d'enquêtes gouvernementales
et de poursuites judiciaires pendant un siècle.)
La seconde décision fut la standardisation. Celle-ci était
indispensable pour une production à grande échelle, de haute
qualité et à faible coût. La standardisation simplifiait
la conception et la mise en uvre des commutateurs, créant
ainsi une barrière, un pare-feu, contre les tentatives de la concurrence
de pénétrer les technologies de transmission et de commutation.
Le téléphone étant simple, la standardisation fut
privilégiée. Les exigences en matière de transmission
et de commutation étant complexes et difficiles, l'investissement
dans l'innovation visait à obtenir des brevets protecteurs.
Une quatrième conséquence de l'accord de 1879 fut l'institutionnalisation
de l'innovation.
Ayant établi son monopole, Vail devait ensuite concrétiser
son projet de système global avant l'expiration des brevets de
Graham. Pour ce faire, il fallait développer les centraux téléphoniques
locaux afin d'en faire des opérations compétitives et viables,
puis les interconnecter par le biais des appels longue distance. Mais
Bell ne maîtrisait pas les technologies nécessaires à
la réalisation de la vision de Vail. Ce dernier adopta deux stratégies
: acquérir tous les brevets possibles et entreprendre le développement
interne des technologies requises. En 1894, Bell avait acquis plus de
neuf cents brevets téléphoniques ce que Vail qualifiait
de " mille et une petites inventions et brevets . (Il est indéniable
que certaines acquisitions de brevets ont été réalisées
en lieu et place de poursuites judiciaires.) En 1881, outre son investissement
dans WE et l'acquisition de ses technologies et brevets, ABTC créa
un département Électricité et Brevets chargé
du développement des systèmes de transmission et de commutation,
ainsi que de l'évaluation des inventions externes.
Un système de télécommunications devenait ainsi un
ensemble d'instruments connectés à un réseau de transmission
et de commutation. (Voir l'annexe 2.10 A Système de télécommunications)
Annexe 2.10 Un système de télécommunications

Bien que les brevets WE et WU aient amélioré les compétences
de Bell en matière de commutation, deux problèmes de transmission
demeuraient irrésolus : le câblage souterrain et la transmission
longue distance. Dans les grands centraux, comme celui de New York, l'enchevêtrement
disgracieux des câbles aériens était devenu à
la fois impossible à maintenir en service et source de protestations
publiques.
En 1884, la demande publique d'" enfouir les fils " incita la
législature de l'État de New York à voter une loi
imposant le câblage souterrain et à créer une commission
chargée d'en assurer le respect .
En 1885, l'ABTC déposa un plan en ce sens et, à la fin de
l'année, près de 1 200 kilomètres de câbles
souterrains avaient été installés. (En 1889, New
York comptait 17 700 kilomètres de câbles souterrains. )
La transmission longue distance s'avéra encore plus complexe.
En 1880, alors que la ligne la plus longue en service mesurait 45 kilomètres,
les travaux commencèrent pour établir un circuit reliant
New York à Boston. Les difficultés rencontrées au
début pour obtenir une qualité de transmission acceptable
incitèrent John J. Carty, ingénieur
de projet, à expérimenter un circuit métallique complet
au lieu d'un simple fil avec retour à la terre. Les performances
s'améliorèrent considérablement, ouvrant la voie
à la téléphonie longue distance.
En 1883, Bell créa un laboratoire de recherche
sur la téléphonie longue distance. Au printemps 1884, le
service longue distance fut établi entre Boston et New York. Il
fallut attendre 1892 pour atteindre Chicago, juste avant l'expiration
des brevets, et 1914 pour la connexion à San Francisco.
La réussite de la résolution des problèmes liés
au câblage souterrain et à la transmission longue distance
confirma la valeur de l'innovation interne, plutôt que de s'en remettre
uniquement à l'innovation extérieure. À mesure que
le système téléphonique se complexifiait, l'innovation
externe devenait de moins en moins susceptible d'être utile. Pour
autant, l'innovation en laboratoire demeura axée sur des améliorations
progressives, sans viser de progrès technologiques radicaux .
Vail disposait enfin d'une technologie capable de concrétiser sa
vision.
L'extension logique suivante du réseau consistait à relier
New York et Philadelphie. Afin de réunir les fonds nécessaires,
ABTC sollicita l'autorisation de la législature du Massachusetts
pour augmenter son capital de 10 à 30 millions de dollars et émettre
des actions au pair. Sa demande fut rejetée car la construction
et l'exploitation de lignes téléphoniques longue distance
impliquaient que ABTC soit classée comme société
de service public, et ces sociétés ne pouvaient émettre
d'actions au pair lorsque le cours du marché dépassait cette
valeur, comme c'était le cas pour ABTC. Déterminée
à ne pas se laisser faire, ABTC constitua l'American Telephone
& Telegraph Company (AT&T) à New York afin de bénéficier
d'une législation plus favorable en matière de constitution
de sociétés. (Voir l'annexe 2.5 : La charte d'AT&T.
Cette charte illustre l'érosion du contrôle des États
sur les sociétés.)
Vail, cherchant à alléger sa charge de travail, démissionna
de son poste de directeur général d'ABTC et devint président
d'AT&T. Malgré cela, sa stratégie demeura inchangée
et ABTC continua d'intégrer des plateformes d'échange locales,
comme elle l'avait fait pour BTC-NY, en recherchant des investisseurs
locaux tout en conservant 30 à 50 % du capital en échange
de droits de licence sur ses brevets, d'assistance technique et de contrats
d'équipement exclusifs.
ABTC commença également à proposer à ses licenciés
des contrats à durée indéterminée, en remplacement
des contrats traditionnels de cinq ans, à condition qu'ils lui
cèdent entre 30 et 50 % de son capital - généralement
35 %. Ces nouveaux contrats de licence à durée indéterminée
limitaient les options de financement des licenciés : ils ne pouvaient
plus emprunter sans l'autorisation du concédant et devaient émettre
de nouvelles actions, au lieu d'investir leurs bénéfices,
pour financer leur expansion.
Ces quatre conséquences de l'accord de 1879 : un besoin accru de
capitaux, conjugué à la menace d'une réglementation
; l'élimination de WU comme concurrent, mais de longues batailles
juridiques autour des brevets devant les tribunaux, les assemblées
législatives et les instances dirigeantes ; la standardisation
du téléphone, ainsi que l'acquisition de WE et la mainmise
subséquente sur les produits utilisés dans le système
téléphonique ; et l'institutionnalisation et le succès
de l'innovation - ont toutes permis de mettre en place les atouts et les
compétences nécessaires à la réalisation de
la vision stratégique de Vail. Mais elles ont également
engendré un sentiment de sécurité qui a poussé
Bell à se protéger de la concurrence et des ingérences
extérieures. Pour ce faire, l'entreprise a standardisé la
périphérie du réseau - à l'époque,
uniquement le téléphone - et a bâti un réseau
si avancé et protégé, non seulement par des brevets,
mais aussi par une organisation dédiée à l'innovation,
que personne n'oserait jamais la défier. (Voir l'annexe 2.11 :
Stratégie du système de télécommunications
de Bell.)
Cette attitude et cet objectif collectif émergents se sont tellement
enracinés qu'il a fallu près d'un siècle pour les
remettre en question et les contraindre à évoluer - et c'est
aujourd'hui au cur de cette reconstruction.
L'obstination de Vail à créer un réseau national
l'opposa de plus en plus aux investisseurs de Boston qui contrôlaient
l'entreprise. La construction d'un tel réseau coûtait très
cher. Or, les investisseurs majoritaires étaient davantage intéressés
par la distribution de dividendes que par le réinvestissement des
bénéfices dans l'expansion du réseau. Par exemple,
en 1882, ABTC distribua 600 000 $ de dividendes alors que ses bénéfices
n'atteignaient que 1 million de dollars. Au total, en 1894, à l'expiration
des deux brevets fondamentaux, 25 millions de dollars de dividendes avaient
été versés, soit un rendement moyen d'environ 46
%. Outre ce rendement, la valeur des actions des premiers actionnaires
fut multipliée par dix. Les divergences entre Vail et les investisseurs
atteignirent leur paroxysme en 1887, lorsque Vail ne fut pas nommé
président de l'entreprise. Il démissionna et quitta le secteur
des télécommunications pour se consacrer à des investissements
personnels. (Il y reviendra.)
Pièce justificative 2.11 Stratégie du système de
télécommunications de Bell

L'ère de la compétition 1894-1906
En novembre 1891, l'Office américain des brevets, après
quatorze années d'enquête sur l'état de la technique,
délivra enfin à ABTC, cessionnaire de Berliner, un brevet
pour son émetteur téléphonique - étonnamment
toujours le meilleur disponible. Pour la direction de Bell, ce délai
dut apparaître comme une aubaine. Ils pouvaient ainsi prolonger
leur monopole du téléphone jusqu'en 1908 - soit les dix-sept
années de protection du brevet - ce qui leur donnait davantage
de temps pour consolider leur suprématie en matière de réseau.
James Storrow, l'avocat de Bell, écrivit au président Hudson
: " La Bell Company a bénéficié d'un monopole
plus profitable et plus contraignant - et généralement plus
détesté - que n'importe quel autre brevet jamais conféré.
La tentative de le prolonger
par le biais du brevet Berliner mettra
ce brevet à rude épreuve et exercera une forte pression
sur les tribunaux. " Il n'aurait pu être plus clairvoyant .
Bell était facile à détester à une époque
où il était courant de critiquer les grandes entreprises.
Son impopularité provenait des prix jugés exorbitants qu'elle
pratiquait, du service médiocre qu'elle offrait et de son refus
d'étendre son réseau téléphonique pour répondre
à la demande. Pour justifier les prix élevés, on
citait les dividendes exorbitants versés. Quant à la piètre
qualité du service, elle ne nécessitait aucune preuve :
tous s'accordaient à dire qu'il était souvent à peine
fonctionnel. Concernant l'absence d'extension du service aux États
de l'Ouest peu peuplés et aux communautés agricoles rurales,
la direction de Bell estimait que si l'expansion du réseau téléphonique
n'était pas rentable dès le départ, il était
inutile d'engager des dépenses. Cette attitude, qui semblait presque
mépriser le client, reflétait une culture d'entreprise qui
considérait le téléphone comme un bien appartenant
à Bell, qui pouvait en disposer à sa guise, y compris en
s'octroyant le droit de réaliser un rendement digne d'un monopole.
Enfin, le refus de faire valoir les droits du brevet Berliner s'inscrivait
dans la stratégie concurrentielle de Bell, qui consistait à
freiner toute évolution à la périphérie de
son réseau. Ainsi, même s'ils avaient été avertis
de ne pas faire appliquer le brevet Berliner, la direction y a vu un moyen
d'étendre son contrôle sur le téléphone et
était déterminée à en tirer le meilleur parti
; en un sens, qui pourrait les blâmer compte tenu de leur bilan
irréprochable en matière de litiges ?
En 1893, le procureur général des États-Unis intenta
une action en justice dans le Massachusetts pour faire annuler le brevet
de Berliner, au motif qu'il avait été indûment retardé
par l'Office des brevets, avec la complicité d'ABTC. En 1894, la
Cour fédérale du Massachusetts déclara le brevet
nul et non avenu. En appel, la Cour d'appel du circuit cassa le jugement
et, en 1897, la Cour suprême confirma le brevet. Puis, en 1903,
dans une action en contrefaçon de brevet intentée contre
la National Telephone Company, le brevet de Berliner fut interprété
de manière si restrictive qu'il en devint inopérant. L'attitude
des tribunaux à l'égard de Bell changea en 1897 lorsque
la Cour commença à statuer de manière très
restrictive dans bon nombre des soixante-quatorze actions en contrefaçon
de brevet intentées par Bell, un changement largement motivé
par la volonté des tribunaux de ne pas être perçus
comme favorisant un monopole.
Les efforts de Bell pour étouffer la concurrence en faisant respecter
le brevet Berliner eurent peu d'effet sur tous ceux qui aspiraient depuis
des années à se libérer de son monopole. Dès
1894, des concurrents émergèrent et, en 1900, plus de cinq
cents nouvelles compagnies de téléphone étaient créées
chaque année. (Voir le tableau 2.12 : Nouvelles compagnies de téléphone
par année.)
La concurrence permit à ceux qui n'avaient pas accès au
téléphone, ainsi qu'à ceux qui rêvaient de
faire fortune dans ce secteur, d'installer leurs propres lignes. AT&T
avait anticipé, à juste titre, l'émergence de la
concurrence après l'expiration de ses deux principaux brevets ;
la création de plusieurs milliers de nouvelles compagnies de téléphone
fut assurément une mauvaise surprise.
Tableau 2.12 Nouvelles compagnies de téléphone par année
*Les brevets d'AT&T expirent
Remarque : Les systèmes commerciaux comprennent toutes les entreprises
à but lucratif concurrentes du système Bell, tandis que
les systèmes mutualistes étaient des coopératives
dans lesquelles le profit était une préoccupation secondaire
par rapport au service téléphonique lui-même.
La stratégie concurrentielle d'ABTC exigeait une action collective
coordonnée pour offrir aux utilisateurs un service téléphonique
unique à connectivité universelle. Cette action collective
coordonnée impliquait que les titulaires de licences agissent comme
une seule et même organisation : la concurrence locale était
certes inévitable, mais il fallait contrer par tous les moyens
la concurrence régionale, voire nationale. ABTC étant l'actionnaire
majoritaire d'un petit nombre de titulaires de licences, obtenir un accord
collectif s'annonçait difficile. Pour les titulaires de licences
confrontés à la concurrence, soit environ la moitié
d'entre eux (voir annexe 2.13 : Concurrence téléphonique
- 1898), ABTC souhaitait une réaction énergique, même
au prix de pertes financières. 346 (ABTC privilégiait une
concurrence agressive à l'acquisition de concurrents en raison
de la menace de poursuites antitrust ou réglementaires de la part
des gouvernements fédéral ou étatiques. Une stratégie
d'acquisition pouvait également avoir pour effet involontaire d'encourager
une concurrence accrue. L'affaiblissement des concurrents laissait entrevoir
la possibilité que, si des acquisitions devenaient inévitables,
les prix payés seraient inférieurs.) Si le recours à
des tactiques agressives impliquait que les titulaires de licences aient
besoin d'une aide financière, ABTC était prête à
investir des capitaux, ce qui avait pour effet de faire d'ABTC un actionnaire
toujours plus important et, par conséquent, de lui permettre de
dicter de plus en plus le comportement des titulaires de licences. La
concurrence a donc eu pour effet de consolider les intérêts
de Bell. (Entre 1885 et 1889, ABTC a augmenté sa participation
dans sept titulaires de licences clés de 13 % à 52 %. 347
)
L'obligation faite aux titulaires de licences de se livrer à une
concurrence agressive impliquait également qu'ABTC leur accorde
une aide financière en réduisant les tarifs de location
des lignes téléphoniques. De 1885 à 1893, les tarifs
de location perçus par ABTC auprès des titulaires de licences
oscillaient entre 5,38 $ et 5,84 $ par mois. En 1894, le tarif moyen chuta
à 3,89 $, en 1895 à 2,18 $ et, en 1898, à 1,45 $.
Les revenus locatifs d'ABTC ont culminé à 3 256 000 $ en
1893 et, malgré une croissance sans précédent du
marché du téléphone, ils ont chuté à
1 611 000 $ en 1898. Le revenu total d'ABTC provenant des titulaires de
licences - loyers téléphoniques et dividendes confondus
- est resté globalement stable ; toutefois, les revenus de dividendes
ont augmenté, passant de 1 824 000 $ en 1893 à 3 239 000
$ en 1898. Cette hausse des revenus de dividendes s'explique par la participation
croissante d'ABTC dans les sociétés titulaires de licences.
Pièce justificative 2.13 Concours téléphonique -
1898

Remarque : Chaque colonne de pourcentage représente une analyse
différente.
La concurrence par les prix a également nécessité
une modification de la pratique historique de facturation du service téléphonique
sous forme d'un forfait annuel sans limitation d'utilisation. La question
de la tarification optimale du service téléphonique faisait
débat depuis la première réunion des titulaires de
licences au sein de la National Telephone Exchange Association en 1880.
La plupart des titulaires de licences estimaient perdre de l'argent avec
ce forfait et recherchaient un nouveau système de tarification
dégressive pour les usages occasionnels et continue pour les usages
intensifs. Face à la concurrence qui entraînait une baisse
des prix et compte tenu du constat que les utilisateurs étaient
prêts à payer plus cher pour un système à haute
connectivité, la tarification au forfait de messages est devenue
une solution pour répondre aux besoins du marché. (Le problème
sous-jacent résidait dans les déséconomies d'échelle
liées à la commutation. La ville de New York a adopté
la tarification au forfait de messages en juin 1894.)
La nécessité d'accroître les capitaux à investir
dans les titulaires de licences et dans ses services longue distance,
conjuguée à la stagnation des revenus, rendait la levée
de fonds non seulement indispensable, mais aussi considérablement
plus difficile et délicate. Avec clairvoyance, ABTC avait anticipé
ce besoin de capitaux avant même l'arrivée de la concurrence.
En 1889, elle obtint l'autorisation de la législature du Massachusetts
de porter son capital autorisé à 20 millions de dollars.
En 1894, ABTC sollicita une nouvelle augmentation, à 50 millions
de dollars, approuvée par la législature mais rejetée
par le gouverneur. Ce dernier estimait cette augmentation superflue et,
considérant ABTC comme une société de service public,
supposait qu'elle devait se conformer aux lois et restrictions applicables
à ce secteur, notamment l'interdiction de toute pratique de "
diluation d'actions " - telle que la levée de fonds inutile.
Sous la pression de la nécessité de lever des fonds, le
président Hudson céda et une loi fut adoptée reconnaissant
ABTC comme société de service public et portant son capital
autorisé à 50 millions de dollars. En 1899, face à
un besoin accru de capitaux, ABTC et sa filiale new-yorkaise fusionnèrent
avec AT&T, devenant ainsi la nouvelle société mère,
la holding. La législation new-yorkaise, plus favorable, dispensait
AT&T de la classification d'entreprise de service public.
C'est ainsi qu'en 1899 prit fin l'histoire des compagnies Bell.
AT&T détenait la totalité des actions des titulaires
de licence, y compris ABTC. Le capital autorisé d'AT&T s'élevait
à 100 millions de dollars, soit le double de celui d'ABTC.
En octobre 1899, le président Hudson décéda subitement
et de façon inattendue. Le conseil d'administration tenta de convaincre
Vail de revenir, mais il refusa, invoquant de trop nombreuses autres obligations.
Frederick P. Fish, avocat spécialisé en brevets
et administrateur d'AT&T, fut élu nouveau président.
Fish était convaincu qu'AT&T devait faire face à la
concurrence en se développant et en transformant l'image discréditée
de Bell en une image de service public : le client devait être considéré
comme important et non comme un simple bénéficiaire du service
qu'il recevait. En 1903, il écrivait : " Nous devons fournir
un service de qualité et faire tout le nécessaire pour y
parvenir. La plupart de nos difficultés face à la concurrence
sont dues moins aux tarifs qu'à deux autres facteurs : un service
médiocre et une couverture insuffisante. "
Le président Fish était également convaincu de la
nécessité d'étouffer toute tentative de ses concurrents
d'organiser des services interurbains.
Les indépendants savaient qu'ils devaient proposer de tels services
pour réussir, et plusieurs initiatives furent entreprises en ce
sens. La plus sérieuse débuta en novembre 1899 avec la création,
dans le New Jersey, de la Telephone, Telegraph and Cable Company of America
(TTCCA), dotée d'un capital autorisé de 30 millions de dollars.
Financée en partie par les Rockefeller, la TTCCA ambitionnait de
devenir une compagnie téléphonique totalement intégrée
et commença immédiatement à investir dans des réseaux
de télécommunications locaux. Peu après, certains
des principaux soutiens de la TTCCA retirèrent leur appui, prétendument
persuadés par J.P. Morgan, à qui les personnes impliquées
devaient des faveurs. L' intérêt de Morgan découlait
de sa volonté de consolider le secteur des communications, comme
il l'avait fait pour les chemins de fer, et de le faire également
pour la sidérurgie et d'autres industries.
En 1902, AT&T vendit 50 000 actions à un petit groupe d'investisseurs,
dont Morgan, puis ajouta trois nouveaux membres à son conseil d'administration
355 - deux banquiers et Vail.
Les nouveaux membres du conseil d'administration ont renforcé la
détermination d'Hudson à transformer la culture d'AT&T
pour la rendre plus compétitive. En 1902, trois mesures ont eu
un impact durable : une modification des termes fondamentaux de l'accord
de licence avec Bell, l'introduction du premier PBX
d'AT&T et une politique plus conciliante envers les concurrents. L'érosion
constante des revenus locatifs de téléphones pour AT&T,
et la faible probabilité d'un renversement de tendance, ont incité
AT&T à remplacer ses droits de location ou redevances sur les
téléphones par une commission de 4,5 % sur le chiffre d'affaires
brut des licenciés. Fish a présenté ce changement
comme une réduction substantielle des sommes versées à
AT&T.
La valeur des téléphones, cependant, resterait inscrite
au bilan d'AT&T. Ce changement allait devenir une source de vives
controverses avec les nouvelles autorités de régulation
étatiques. Par exemple : quelle était la justification de
ce taux de 4,5 % ? AT&T a réagi en faisant obstruction aux
régulateurs, arguant que la valeur perçue était supérieure
à la commission versée et que c'était là l'essentiel.
Plus précisément, le coût de la prestation de ces
services par AT&T était sans importance. Il a fallu des décennies
et trois arrêts de la Cour suprême pour résoudre les
controverses liées à ce nouvel accord.
Lorsque Bell a modifié sa tarification pour adopter un système
basé sur les unités de messages, cette mesure a permis de
réduire les prix d'entrée de gamme afin de s'aligner sur
la concurrence, tout en instaurant une tarification continue pour dissuader
les usages téléphoniques superflus. Cependant, elle a également
engendré de sérieux problèmes avec les clients les
plus précieux d'AT&T : les entreprises. Ces dernières
, grandes consommatrices de téléphones, ont vu leurs coûts
augmenter au moment même où la plupart d'entre elles se regroupaient
en organisations plus importantes, exigeant davantage de communications
internes pour coordonner des opérations de plus en plus complexes.
Une solution à ce besoin de communications intra-organisationnelles
économiques et illimitées était apparue pour la première
fois en 1879 : le PBX (Private Branch Exchange). Un PBX était un
central téléphonique, ou commutateur, installé sur
site, permettant à un grand nombre de téléphones
internes de se connecter entre eux sans passer par les commutateurs ou
les lignes d'AT&T, ni par ceux d'autres opérateurs. Parallèlement,
le PBX disposait d'un nombre réduit de lignes connectées
au réseau de l'opérateur. Lorsqu'un téléphone
interne devait être connecté à une ligne extérieure,
cela entraînait des frais d'opérateur. Tous les appels internes,
cependant, n'entraînaient aucun coût autre que ceux liés
au PBX lui-même ; avant le PBX, tous les appels devaient transiter
par les lignes et les tarifs des opérateurs de télécommunications.
En 1897, on comptait 150 PBX à New York, aucun n'appartenant à
AT&T. Ce n'est qu'en 1902 qu'AT&T lança son premier PBX,
connu sous le nom de PBX n° 1. Ce modèle était limité
à deux capacités : 30 ou 80 lignes internes maximum. Il
fut remplacé par le PBX n° 2 en 1903, puis par de nouveaux
modèles presque chaque année. (En 1929, 130 000 PBX étaient
en service. ) Le PBX a facilité, voire rendu possible, les regroupements
en grandes organisations entre 1898 et 1907. (Leur utilisation permet
d'expliquer la chute drastique des connexions des opérateurs de
télécommunications en 1903. (Voir le graphique 2.8 : Taux
de croissance des appels par jour))
Le troisième changement important de 1902 concernait l'attitude
d'AT&T envers ses concurrents.
Tout d'abord, AT&T adopta une politique plus souple envers les opérateurs
indépendants, autorisant ceux opérant dans des zones où
Bell n'avait pas l'intention de lancer de service à se connecter
à son réseau. Cependant, tout le matériel devait
être fourni par WE. Malgré cela, cette politique plus conciliante
eut un impact immédiat. Fin 1901, moins de 50 000 téléphones
indépendants étaient connectés au réseau Bell.
En 1902, ce nombre avait presque doublé pour atteindre 84 000,
et augmenta sensiblement chaque année par la suite.
Un deuxième changement dans l'attitude d'AT&T envers les indépendants
fut sa volonté de procéder à des acquisitions. Ces
changements, bien que significatifs, ne contribuèrent guère
à apaiser l'hostilité ressentie par la plupart des indépendants,
qui recherchaient de plus en plus des solutions politiques à ce
qu'ils ne pouvaient obtenir par la concurrence du marché.
Malgré tous les efforts déployés par AT&T pour
contrer la concurrence, dès 1907, les opérateurs indépendants
avaient installé presque autant de téléphones que
Bell : 2 987 000 pour les indépendants contre 3 132 000 pour Bell.
Le déclin d'AT&T, conjugué à une stratégie
de croissance plus agressive, l'obligeait à lever des capitaux
toujours plus importants.
En février 1906, AT&T vendit pour 150 millions de dollars d'obligations
convertibles à un consortium de banques d'investissement new-yorkaises
dirigé par J.P. Morgan. Trente-sept jours après la vente,
les conditions des obligations furent modifiées afin que les banquiers
conservent le contrôle total des droits obligataires jusqu'à
la dissolution du consortium, environ deux ans plus tard. Lorsque seulement
20 millions de dollars d'obligations purent être vendus, témoignant
d'une désillusion croissante quant aux performances financières
d'AT&T et à son image publique négative, les banquiers
firent valoir leurs nouveaux pouvoirs et exigèrent la création
d'un comité de restructuration chargé d'examiner les mesures
à prendre pour redresser la situation. Ce comité, dont Vail
était membre, entreprit d'étudier les transformations contemporaines
de nombreuses grandes entreprises industrielles - conséquences
de la période 1898-1906.
Bien que Fish ait été réélu président
lors de l'assemblée générale des actionnaires de
mars, les banquiers d'affaires continuèrent de faire pression pour
obtenir des changements, et le 1er mai 1907, Fish démissionna.
Le conseil d'administration persuada alors Vail de reprendre
la présidence. Vail rejoint AT&T 1907-1919
À soixante-deux ans, Vail apporta vision et leadership à
une AT&T qui en avait cruellement besoin. Fini les joies de la construction
du grand réseau ; place à la monotonie de la concurrence
et au stress qui en découlait inévitablement. Les détails
du quotidien avaient rendu méconnaissables les nobles idéaux
de cette grande invention américaine, et Vail était l'homme
idéal pour redynamiser une entreprise qui l'avait dépassé
vingt ans auparavant. Pour Vail, qui avait depuis amassé des millions
en investissant dans des projets internationaux, et qui avait récemment
subi le décès tragique de sa femme et de sa fille, le moment
était venu d'accomplir de grandes choses et de marquer l'histoire.
Il était prêt et déterminé, et pouvait compter
sur son ami et banquier visionnaire, le grand consolidateur de l'industrie
américaine, J.P. Morgan. Ensemble, ils allaient transformer une
AT&T en déclin en monopole des télécommunications.
La volonté de Vail de créer un réseau téléphonique
national sous le contrôle d'AT&T était peut-être
motivée par une logique économique, mais elle était
aussi nourrie par son sens moral. Pour atteindre son objectif, il lui
fallait consolider AT&T, éliminer la concurrence, tirer parti
des technologies et se prémunir contre toute ingérence gouvernementale.
Il savait ce qu'il voulait et ce qu'il devait faire, et il se mit immédiatement
à l'uvre.
Renforcer AT&T impliquait avant tout de lever des fonds indispensables.
Le moratoire de six mois sur les investissements avait non seulement perturbé
la construction essentielle du réseau téléphonique,
mais aussi gravement nui à la perception de la viabilité
financière d'AT&T. (La dette de l'entreprise avait atteint
202 millions de dollars en 1907, soit trois fois plus qu'en 1902 ) À
moins qu'AT&T ne puisse fournir de manière fiable les capitaux
nécessaires aux titulaires de licences et financer le développement
de son réseau longue distance, l'avenir était incertain.
Ainsi, même si l'action AT&T se négociait désormais
à 115 dollars, après avoir culminé à 186 dollars
en 1902, Vail proposa aux actionnaires existants de vendre une action
à 100 dollars pour six actions détenues. Malgré la
conjoncture morose et les fortes réserves des conseillers financiers
d'AT&T, le financement de mai fut un succès et AT&T leva
20 millions de dollars.
Le problème de trésorerie étant temporairement résolu,
Vail s'attaqua ensuite à celui, plus complexe, du moral et de la
confiance des employés. Il voyagea, discuta, écouta, et
démontra que même sa réputation légendaire
ne pouvait rivaliser avec le Vail qui, désormais, dissipa leurs
doutes et les convainquit de l'importance du téléphone,
de la mission d'AT&T et de sa capacité à les mener au
succès. Cet été-là, il invita les employés
de Bell de tout le pays à naviguer sur l'Hudson et le détroit
de Long Island à bord du yacht Mohican, où il les reçut
chaleureusement et commença à tisser des liens personnels
qui transformèrent le travail en engagement. Vail dirigea avec
la vision et le caractère propres à un homme d'exception,
et les employés d'AT&T répondirent présents.
Une vision aussi ambitieuse que celle léguée par Graham
et mise en uvre par Vail ne laissait que peu de place à la
concurrence destructrice qui avait envahi le secteur des télécommunications.
Vail ne tarda pas à faire savoir qu'AT&T avait changé
de cap. En août, il modifia une politique établie de longue
date afin que les opérateurs indépendants puissent acheter
du matériel auprès de WE, qu'ils soient ou non raccordés
au réseau Bell. Lorsque le krach boursier d'octobre 1907 poussa
de nombreux opérateurs indépendants au bord de la faillite,
Vail commença à les racheter plutôt que de les contraindre
à la faillite. La nouvelle AT&T voulait être un leader,
non un tyran.
Vail, qui croyait aux possibilités illimitées de la technologie,
dut être choqué d'apprendre le peu d'innovations consenties
par AT&T malgré les sommes colossales dépensées.
Sous les instructions écrites de Morgan de réduire les coûts
: " Nous considérons qu'il est vital pour la santé
financière de la société de n'engager aucune dépense
dans un avenir proche, sauf celles absolument nécessaires, quels
que soient les profits potentiels sur d'autres dépenses ",
Vail s'y conforma, licenciant 12 000 employés. Il réorganisa
et centralisa également la recherche et le développement.
Tout d'abord, il remplaça Hammond V. Hayes à la tête
de l'ingénierie par son vieil ami et inventeur du circuit à
deux fils, John J. Carty. Carty réduisit immédiatement les
effectifs et les dépenses, puis transféra le personnel technique
de Boston et de Chicago à New York ; certains rejoignirent le siège
d'AT&T et les autres travaillèrent chez WE. Carty, contrairement
à Hayes, croyait en la recherche fondamentale et en l'importance
de la technologie pour le progrès : " Je crois que, dans
tout organisme social, le degré de développement atteint
par son système téléphonique sera un indicateur important
des progrès accomplis en matière de coordination et de solidarité.
"
La promotion de Carty marque les véritables débuts de la
recherche scientifique et son institutionnalisation au sein d'AT&T
; les chercheurs transférés à WE formeront la base
des futurs laboratoires Bell. L'innovation ne serait plus l'apanage des
compagnies téléphoniques locales, mais centralisée.
Carty a également souligné l'importance de la normalisation
allant jusqu'à interdire l'utilisation du combiné
téléphonique français dont le récepteur
et l'émetteur étaient intégrés dans une seule
poignée ; AT&T ne réintroduira un modèle à
une seule poignée qu'en 1927.
Dans un premier temps, l'innovation sous Carty se fit par étapes.
Puis, fin 1908-début 1909, Vail fixa l'objectif d'un service téléphonique
transcontinental pour l'Exposition universelle de San Francisco-Panama-Pacifique
de 1914 ; un objectif irréalisable sans un effort d'ingénierie
organisé et de grande envergure.
Dès 1910, les laboratoires de recherche d'AT&T commencèrent
à privilégier des innovations radicales. Et en 1912, Vail
put affirmer qu'AT&T était capable de poursuivre sa croissance
indéfiniment, non seulement en termes de taille, mais aussi en
améliorant constamment son efficacité et son utilité.
(L'acquisition des brevets d'inventeurs externes restera toutefois importante
- le tube audion de Lee De Forest (1913) en est un exemple )
Tous les efforts de Vail pour créer une AT&T dominante furent
cependant menacés par un sentiment public croissant en faveur d'une
réglementation, d'un démantèlement, voire d'une nationalisation
du secteur téléphonique, et en particulier d'AT&T. Les
signes étaient omniprésents et difficiles à ignorer.
Vail, totalement dévoué à la construction d'un système
téléphonique national unifié, adopta rapidement une
approche pragmatique, préférant accepter la tutelle gouvernementale
selon des modalités acceptables pour AT&T plutôt que
de risquer de perdre la bataille et de voir ses conditions dictées
par les politiciens. Dans le rapport annuel d'AT&T de 1907, Vail écrivait,
comme s'il négociait :
On ne croit pas qu'il y ait d'objection au [contrôle public pourvu
qu'il soit indépendant, intelligent, bienveillant, rigoureux et
juste, reconnaissant, comme le fait la Commission du commerce interétatique
que le capital a droit à un juste rendement et à une bonne
gestion ou entreprise à sa récompense.
L'innovation résidait dans un monopole national des télécommunications,
détenu et géré par des entreprises privées
et réglementé publiquement.
Les États affirmaient également leur rôle en légiférant
sur les commissions de services publics. Parallèlement, AT&T
se débattait à nouveau avec la question de son organisation.
Les frontières étatiques n'étant qu'un critère
parmi d'autres pour l'attribution des contrats de licence, AT&T représentait
désormais un ensemble disparate de titulaires de licences géographiquement
dispersés, qu'il fallait coordonner pour instaurer une action collective.
(Chaque État disposait également d'institutions différentes,
telles que le droit des sociétés ou le droit commercial,
qui pouvaient encourager ou décourager certains comportements économiques.)
En 1907, huit États avaient adopté des lois réglementant
les télécommunications - les systèmes téléphoniques
et télégraphiques. Fin 1911, quatorze autres États
confièrent aux commissions de services publics le pouvoir de réglementer
les télécommunications. Durant toutes ces années,
AT&T a expérimenté diverses stratégies d'intégration
des frontières étatiques à ses unités organisationnelles,
certaines compatibles avec la réglementation, d'autres incompatibles,
afin de la contourner.
En 1909, AT&T entreprit de regrouper tous les opérateurs de
télécommunications de l'État de New York au sein
d'une seule entité juridique : la New York Telephone Company (NYTC).
Simultanément à cette restructuration, AT&T décida
que la NYTC devait lever des fonds ; or, la Western Union (WU), qui détenait
un tiers de la NYTC, ne put financer sa quote-part et vendit ses parts
à AT&T. Quelques mois plus tard, AT&T acquit une participation
majoritaire dans la WU auprès de George J. Gould, fils de Jay Gould,
le " Baron Voleur ", et de ses associés.
En 1910, Vail fut élu président de la WU, tout en conservant
la présidence d'AT&T, l'entreprise qui lui avait offert son
premier emploi à temps plein. Convaincu des synergies entre le
téléphone et le télégraphe, et contrairement
aux attentes de ses observateurs, Vail commença à investir
dans la WU, tant en termes de gestion que de capital.
AT&T n'a pas toujours joué franc jeu, loin de là. Saper
les efforts des courtiers indépendants et entraver la concurrence
à distance pour accéder aux capitaux, et donc aux fonds
nécessaires à sa croissance, était une tactique courante.
Morgan et d'autres banquiers d'affaires et commerciaux amis rachetaient
discrètement des courtiers indépendants du Midwest dans
le but de les revendre à AT&T. AT&T agissait de manière
agressive, ce qui déplaisait fortement à ses concurrents.
En 1910, face aux nombreuses demandes de législation gouvernementale,
le Congrès organisa des auditions sur l'opportunité de réglementer
le téléphone. L'autorité du Congrès et du
gouvernement fédéral découlait de l'arrêt de
la Cour suprême de 1877, Pensacola Telegraph Co. c. Western Union,
qui statuait que les communications télégraphiques, et par
extension téléphoniques, entre États relevaient du
commerce interétatique. Vail, désormais prêt à
accepter, voire à souhaiter, une réglementation si cela
permettait d'éviter toute nouvelle concurrence, témoigna
:
Aujourd'hui, les lignes télégraphiques et téléphoniques
deviennent rapidement des instruments du commerce et des nécessités
de la vie commerciale au même titre que les chemins de fer.
En juin, le Congrès adopta la loi Mann-Elkins, qui conférait
à la Commission du commerce interétatique (ICC) le pouvoir
de réglementer les tarifs des communications téléphoniques,
de procéder à des évaluations immobilières
et de prescrire des normes uniformes en matière de comptabilité
et de rapports financiers. Cependant, la législation était
encore loin d'aboutir à une réglementation, et a fortiori
à une réglementation effective. Les négociations
se poursuivirent donc. Vail écrivit dans son rapport annuel de
1910 :
Le système Bell a été fondé sur les grands
principes d'un système unique, d'une politique unique et d'un service
universel, partant du principe qu'aucun ensemble de systèmes isolés
et indépendants, non placés sous un contrôle commun,
aussi bien construits ou équipés soient-ils, ne pouvait
assurer ce service à l'ensemble du pays. Un système unique,
doté d'une politique, d'objectifs et d'une action communs ; un
système complet, universel, interdépendant, interconnecté
comme le réseau autoroutier du pays, reliant chaque porte à
toutes les autres, permettant une communication électrique de toute
nature, de chaque personne, en chaque lieu, à chaque personne,
en chaque lieu.
Vail a également écrit qu'il souhaitait que Bell soit exploité
comme un service intégré, sans aucun ajout extérieur,
c'est-à-dire sans téléphones d'autres fabricants.
Le ministère de la Justice, sans doute enhardi par les arrêts
de la Cour suprême de 1911 dans les affaires Standard Oil et American
Tobacco, lança une enquête sur AT&T afin de déterminer
s'il convenait d'engager une action antitrust. Le 7 janvier 1913, le procureur
général Wickersham adressa une lettre à Charles A.
Prouty, président de la Commission du commerce interétatique
(ICC), lui demandant d'enquêter sur les tarifs et les pratiques
des compagnies de téléphone. L'ICC accéda à
sa demande. Mais dès juillet 1913, le comportement agressif d'AT&T,
consistant à consolider et à acquérir des entreprises,
ou à éliminer par tout autre moyen la concurrence, était
devenu inacceptable. Entre 1907 et 1912, la part de marché des
opérateurs indépendants chuta de 48,8 % à 41,7 %
au niveau national, tandis que le pourcentage d'entreprises non affiliées
à Bell et connectées au réseau AT&T augmenta
considérablement, passant de 26,6 % à 63,5 %. Lorsque AT&T
entreprit de racheter une entreprise de téléphonie longue
distance en Oregon, le ministère de la Justice, sous la présidence
du nouveau président Woodrow Wilson, déposa une plainte
pour pratiques anticoncurrentielles devant le tribunal fédéral
du district de l'Oregon. En novembre, le directeur général
des postes, Albert S. Burleson, publia un rapport préconisant la
nationalisation du réseau téléphonique national,
dont un long extrait fut inscrit au Journal officiel du Congrès
en décembre.
Le 19 décembre 1913, Nathan C. Kingsbury, premier vice-président
d'AT&T, adressa une lettre déterminante au procureur général
James C. McReynolds (voir annexe 2.6, lettre de Kingsbury). En contradiction
flagrante avec la politique alors en vigueur, AT&T accepta de cesser
d'acquérir des compagnies téléphoniques concurrentes
sans l'approbation préalable du ministère de la Justice
et de fournir des lignes interurbaines standardisées aux centraux
indépendants, le terme " standardisé " désignant
ici le réseau Bell. L'entreprise accepta également de céder
sa participation dans Western Union. Un accord à l'amiable fut
ainsi conclu avec le ministère de la Justice, mettant fin au procès
antitrust. Le président Wilson se félicita qu'AT&T ait
ainsi accepté de se soumettre volontairement aux règles
de la concurrence.
AT&T avait de facto accepté la réglementation, et le
gouvernement avait validé l'entreprise telle qu'elle existait alors,
la jugeant conforme à la loi Sherman. L'institution fonctionnait
- le droit de la concurrence - et changeait - voilà ce que le droit
de la concurrence signifiait pour AT&T. Ainsi s'achevait la seconde
ère de concurrence de Bell. Désormais, AT&T et les opérateurs
indépendants allaient collaborer à la création d'un
réseau téléphonique national. Cependant, AT&T
ne se laisserait pas faire si facilement : Vail avait profondément
ancré la logique, et l'impératif, d'un système unique
et global dans la culture et les effectifs d'AT&T.
2.8 Monopole revendiqué -- 1918-1934
Les ambitions d'AT&T de devenir le seul grand réseau national
n'avaient été que momentanément freinées par
l'Engagement Kingsbury - un accord prévoyant une réglementation
et l'interdiction d'acquérir des opérateurs indépendants.
Dans son rapport annuel de 1914, le procureur général a
précisé son interprétation de l'Engagement afin d'autoriser
la consolidation de la concurrence locale dans leur situation naturelle
de monopole, même en présence d'une entreprise comme Bell.
Cette précision a permis à AT&T de poursuivre sa stratégie
de consolidation. En 1917, la règle a été réinterprétée,
autorisant cette fois AT&T à acquérir des opérateurs
indépendants concurrents à condition qu'elle revende à
d'autres opérateurs indépendants autant de stations qu'elle
en acquérait. (Voir l'annexe 2.15 : La quête de consolidation
d'AT&T.)
L'application de la nouvelle réglementation avait à peine
commencé que les exigences de la Première Guerre mondiale
incitèrent le gouvernement fédéral à prendre
le contrôle d'AT&T et de toutes les autres entreprises de télécommunications
le 1er août 1918.
Dans ce qui sera sa dernière, et peut-être sa plus grande,
contribution, Vail parvint à transformer une relation qui s'annonçait
froide et acrimonieuse avec le procureur général en une
relation qui assura la restitution d'AT&T à ses actionnaires
privés - une issue loin d'être acquise, car nombreux étaient
ceux qui souhaitaient que le gouvernement conserve le contrôle et
la gestion du réseau téléphonique. Au cours de cette
année de tutelle, le gouvernement fédéral entreprit
précisément ce qu'AT&T souhaitait : consolider les entreprises
au sein d'un système unique.
Les efforts prodigieux de Vail pendant la guerre, alors qu'il était
déjà épuisé et malade, eurent raison même
de sa constitution robuste, et le 16 avril 1920, Vail, l'homme qui avait
fait d'AT&T la plus grande entreprise du monde, s'éteignit.
Edison, en 1912, l'avait résumé avec une grande concision
: Vail était un homme exceptionnel.
Puis, deux ans plus tard seulement, le 2 août 1922, Graham, figure
légendaire fondatrice d'AT&T, décédait. L'héritage
de ces deux géants de l'histoire était loin d'être
la technologie révolutionnaire qu'elle allait devenir ; pourtant,
ils avaient eu le génie d'en comprendre le potentiel dès
le départ.
À ce stade, la logique de la consolidation s'était avérée
trop convaincante, non seulement pour AT&T, mais aussi pour tous les
participants, y compris les indépendants qui souhaitaient désormais
vendre leur entreprise à Bell. (AT&T avait éliminé
un si grand nombre d'indépendants dans des zones stratégiques
que la menace concurrentielle d'une autre entreprise nationale paraissait
insurmontable ; les indépendants furent donc contraints de brader
leurs entreprises, comme AT&T l'avait toujours recherché.)
En 1921, le Congrès adopta la loi Willis-Graham,
accordant aux compagnies de téléphone le droit de se consolider,
sous réserve de l'approbation préalable des autorités
étatiques et de la Commission du commerce international (ICC).
- L'ICC se voyait confier l'autorité en matière de fusions
et acquisitions. Cette nouvelle autorité reflétait l'évolution
de la conception de la concurrence, qui considérait la consolidation
comme le cours naturel et inévitable du développement économique.
L'engagement de Kingsbury fut déclaré caduc.
De 1921 à 1934, l'ICC approuva 271 des 274 acquisitions. (Fin 1921,
l'actif d'AT&T s'élevait à 1 milliard de dollars. )
Pièce justificative 2.15 : La quête de consolidation d'AT&T

Source : Déclaration préparée par American Telephone
& Telegraph Co. et pièce 2096-D tableau V, p. 42.
REMARQUE : Les données ci-dessus comprennent (1) pour les années
1912 et 1913, les achats et les ventes de stations (vraisemblablement
des stations de la compagnie) liés à des achats et des ventes
de biens matériels ; (2) pour les années 1914 à 1927
inclusivement, les achats et les ventes de stations de la compagnie (pour
1921, stations de la compagnie et de service) liés à des
achats et des ventes d' "installations en fonctionnement ou achevées
" ; (3) pour l'année 1928, les achats et les ventes de stations
de la compagnie liés à l'achat ou à la vente d'installations
impliquant, dans chaque transaction, une contrepartie de 10 000 $ ou plus
et chaque achat ou vente impliquant une entreprise entière ou un
échange, quel que soit le montant en jeu ; (4) pour les années
1929 à 1934 inclusivement, les achats et les ventes de stations
de sociétés en lien avec l'achat ou la vente de l'ensemble
des biens d'une société, ou lorsqu'un central téléphonique
entier est concerné, ou lorsque des installations téléphoniques
sont achetées ou vendues pour une contrepartie supérieure
à 10 000 $ et que l'activité gérée par le
biais de ces installations est transférée par la société
vendeuse à la société acheteuse.
Les données ci-dessus n'incluent pas (1) les achats et les ventes
entre les sociétés du Système Bell; (2) les achats
et les ventes effectués par les sociétés contrôlées
par Bell auprès de sociétés autres que les sociétés
associées à Bell; (3) les corrections des rapports des années
précédentes et les transactions déclarées
au cours de l'année suivant celle au cours de laquelle elles ont
été réalisées.
Outre la modification formelle des règles de régulation
institutionnelles induite par la loi Willis-Graham, les contraintes informelles,
issues des interactions entre les acteurs du secteur, ont également
évolué. En 1921, AT&T a racheté 157 337 stations
aux opérateurs indépendants, tout en ne leur en vendant
que 43 960. Alarmés par cette stratégie agressive, les indépendants,
afin de prévenir toute réaction négative, ont adressé
le 22 juin 1922 à F.B. McKinnon, président de l'Association
américaine des opérateurs de téléphone indépendants,
une lettre exposant leur politique d'acquisition : aucune acquisition
ni consolidation ne serait effectuée sans que cela soit exigé
par l'intérêt public ou, en d'autres termes, par celui d'AT&T.
Ce document , connu sous le nom de Mémorandum Hall, a apaisé
les indépendants, sans toutefois modifier sensiblement le comportement
d'AT&T ; il a néanmoins démontré la volonté
de l'entreprise de préserver des relations cordiales.
En 1924, AT&T réorganisa une nouvelle fois ses activités
de recherche et développement et créa les Laboratoires Bell,
détenus à parts égales par AT&T et WE. (Les Laboratoires
Bell allaient devenir le laboratoire de recherche d'entreprise le plus
important et le plus prolifique de son époque.) Cette restructuration
donna également naissance à l'organisation AT&T qui
perdurerait jusqu'aux années 1980. (Voir l'organigramme d'AT&T,
annexe 2.16.)
Annexe 2.16 Organigramme d'AT&T

Le 31 décembre 1927, AT&T modifia radicalement son contrat
de licence. Elle vendit tous les appareils téléphoniques
aux titulaires de licence et réduisit ses frais de licence de 4
% à 2 %. Le prix d'achat pour les titulaires de licence s'élevait
à 38,2 millions de dollars, soit 14,4 millions de dollars de plus
que la valeur comptable amortie d'AT&T - le prix d'achat initial était
de 46,5 millions de dollars. (À l'époque, le parc de machines
et d'équipements d'AT&T représentait plus de 200 millions
de dollars. ) La quasi-totalité des téléphones vendus
étaient équipés d'émetteurs et de récepteurs
incompatibles avec ceux des nouveaux appareils téléphoniques
standard qu'AT&T avait mis en production en 1927 - le modèle
de bureau était doté d'une seule poignée.
Les titulaires de licence avaient acquis des actifs rapidement obsolètes,
renforçant ainsi la culture du refus de tout changement en périphérie
du réseau, c'est-à-dire au niveau des appareils téléphoniques.
De plus, les préoccupations et les responsabilités relatives
aux instruments avaient été transférées aux
titulaires de licence, AT&T préférant sans aucun doute
ne pas traiter des questions d'instrumentation, car en cas de conflit,
elle devrait assumer le rôle de médiateur, source de compromis.
AT&T dominait la situation. À tel point qu'en 1927, le président
Walter S. Gifford, entré en fonction en 1925, sembla nuancer
la politique de Vail, " Une politique, un système, un service
universel ", en déclarant que l'objectif du système
Bell était de fournir le meilleur service possible au coût
le plus bas possible, tout en assurant la sécurité financière.
Quelle clairvoyance ! Car c'est la Grande Dépression de 1929-1936
qui allait provoquer le prochain bouleversement majeur de l'histoire des
télécommunications aux États-Unis.
2.9 La réglementation de la FCC et d'AT&T - 1934-1946
Le président Franklin Delano Roosevelt et le Congrès du
" New Deal " furent élus en 1932 avec pour mandat d'utiliser
le pouvoir de l'État pour sortir de la Grande Dépression.
Le capitalisme d'entreprise était perçu comme ayant atteint
ses limites, et de nouveaux moyens de stimuler la croissance économique
étaient nécessaires. L'une des solutions consistait pour
le gouvernement fédéral à exercer son pouvoir et
à légiférer pour réglementer certains secteurs
d'activité relevant du " service public " - ceux où
l'État avait conservé, ou était jugé nécessaire
de conserver, une présence institutionnelle.
Un rapport d'une commission d'enquête du Congrès, publié
en 1934 sur les secteurs du téléphone et des télécommunications,
constatait qu'" à l'heure actuelle, la réglementation
fédérale des tarifs, des pratiques et des frais des différentes
branches de l'industrie des communications est quasi inexistante ".
L'importance du secteur (téléphonique) exige une réglementation
réelle et non superficielle.
Le secteur téléphonique est un monopole ; il est donc censé
être réglementé. Jusqu'à présent, la
réglementation, notamment par le gouvernement fédéral,
est restée superficielle, principalement parce que le Congrès
n'a pas alloué de crédits suffisants pour permettre à
la Commission du commerce interétatique de donner effet aux lois
existantes.
Début février, plusieurs projets de loi visant à
créer une nouvelle commission de réglementation des communications
furent proposés dans les deux chambres du Congrès. Après
que le président Roosevelt eut publiquement apporté son
soutien à une telle législation le 26 février, des
projets de loi furent déposés dans les deux chambres dès
le lendemain. Le président Gifford d'AT&T s'opposa immédiatement
aux dispositions conférant à la Commission fédérale
des communications (FCC) le pouvoir d'annuler ou de modifier les contrats
des opérateurs (" cela revient presque à substituer
la gestion publique à la réglementation publique "),
d'approuver tous les échanges d'équipements ou de services
entre la société mère et ses filiales, et d'exiger
des opérateurs qu'ils sollicitent des appels d'offres pour tous
les achats d'équipements et de services (" révolutionnaire
").
Après des mois de négociations et d'intrigues en coulisses,
la proposition d'une étude parlementaire sur les communications,
menée par AT&T, fut abandonnée et AT&T cessa de
protester.
Le 11 juillet, le Congrès adopta la loi sur les communications
de 1934 (la Loi). Les deux principaux objectifs étaient : la réduction
des coûts et le " service universel " - un téléphone
pour tous.
La loi ne nécessita pas de longs débats, le Congrès
cherchant simplement à intégrer l'historique de la réglementation
des communications à une agence administrative dédiée.
En réalité, cette agence n'était pas nouvelle, mais
une version élargie de la Commission fédérale de
la radio (FRC), créée par la loi sur la radio de 1927. Essentiellement,
la loi reprit le langage et les concepts initialement codifiés
dans l'ICA de 1887 et, au fil de leur évolution, les fusionna avec
la loi sur la radio, pour les confier à une agence renommée
et légèrement modifiée : la Commission fédérale
des communications (FCC) : ("
dans le but d'assurer une mise
en uvre plus efficace de cette politique en centralisant l'autorité
jusqu'alors dévolue par la loi à plusieurs agences
").
Ainsi, la métaphore du transport s'est formellement ancrée
dans le langage de la réglementation des télécommunications.
La réglementation des communications n'aurait plus à être
reléguée à l'agenda surchargé de l'ICC.
La FCC est composée de commissaires nommés par le président
et responsables devant le Congrès. Ces commissaires sont appuyés
par plusieurs bureaux qui élaborent, recommandent et perfectionnent
la réglementation en leur nom, et leurs décisions sont approuvées
par un vote. Le Bureau des transporteurs publics (CCB) est responsable
de la réglementation des communications téléphoniques,
ou " transporteurs publics " (titre II de la loi). Un transporteur
public est " toute personne exerçant une activité de
transporteur public rémunérée, dans le domaine des
communications interétatiques ou internationales par câble
ou par radio, ou dans le domaine de la transmission d'énergie par
radio interétatique ou internationale " (à l'exclusion
de la radiodiffusion). Toutes les décisions de la FCC sont susceptibles
d'appel, et les tribunaux peuvent casser toute décision s'ils estiment
que la FCC a outrepassé les pouvoirs qui lui sont conférés
par la loi.
Les principales dispositions de la loi sont les suivantes :
a) Autorisation d'entrée et de sortie (autorisation prévue
à l'article 214) ;
b) Dépôt des tarifs et exigences relatives aux taux raisonnables
;
c) Non-discrimination dans la fourniture de services et l'interconnexion
avec d'autres transporteurs sur demande raisonnable ;
d) Exigences en matière de rapports financiers, de tenue de registres
et de comptabilité réglementaire ;
e) Procédures de traitement des plaintes.
La législation avait progressé rapidement car bon nombre
des questions les plus épineuses devaient faire l'objet de trois
enquêtes de la FCC : les transactions interentreprises susceptibles
d'affecter les services et les tarifs, les relations entre les compagnies
de téléphone et de télégraphe, et les contrats
d'exclusivité conclus par les compagnies de télégraphe
pour fournir un service dans les lieux publics.
La première enquête, connue sous le nom d'Enquête
spéciale sur les télécommunications (EST),
fut menée par le commissaire nouvellement nommé, Paul A.
Walker, qui possédait une expérience dans le domaine des
télécommunications. Walker choisit de mener l'enquête
sous l'égide du Congrès et n'autorisa pas AT&T à
présenter ses propres témoins ni à contre-interroger
ceux qui l'avaient fait. Après près de deux ans d'auditions
et de collecte de faits, l'EST s'acheva en juin 1937. Puis, en 1938, fait
inhabituel, Walker publia un projet de rapport très critique à
l'égard d'AT&T, recommandant notamment une réglementation
directe des prix de WE et la mise en place d'appels d'offres pour tous
les achats. Les relations déjà tendues entre Walker, et
dans une moindre mesure la FCC, et AT&T venaient de se détériorer
considérablement. AT&T tenta de contrer le projet de rapport
de Walker par une réfutation publique point par point et par un
lobbying discret auprès des autres commissaires.
La FCC publia son rapport sur l'enquête concernant l'industrie des
télécommunications aux États-Unis en juin 1939 ;
ce rapport est connu sous le nom de rapport Walker. Elle avait occulté
les points les plus controversés et s'était révélée
un échec : aucune loi, contrairement à son objectif affiché,
n'en a été adoptée. Elle n'a pas non plus suscité
beaucoup d'intérêt médiatique, car le drame grandissant
de la Seconde Guerre mondiale avait captivé l'attention du public
2.10 Le procès États-Unis contre Western Union - 1949-1956
Lorsque Harry S. Truman surprit les experts et remporta l'élection
en 1948, il se sentit enfin libre, affranchi de son rôle de successeur
de Roosevelt, de remanier l'administration avec des personnes partageant
ses convictions, notamment l'utilisation énergique du droit de
la concurrence pour restaurer l'économie. Les monopoles étaient
l'ennemi. Et AT&T, le plus grand d'entre eux, avait échappé
à la rigueur du droit de la concurrence. Du moins, c'est ce que
croyait Holmes Baldridge, qui devint le nouveau chef de la section contentieux
général de la division antitrust. Baldridge nourrissait
depuis des années la frustration de ne pas voir les conclusions
de l'enquête STI des années 1930 - une enquête dont
il avait été l'avocat principal - mises en uvre .
Si Baldridge avait besoin d'une nouvelle justification, elle lui fut fournie
le 22 décembre 1948, lorsque la Hush-A-Phone
Corporation (HAPC) déposa une plainte auprès de la
FCC contre AT&T, l'accusant d'avoir, en violation de sa réglementation
sur les connexions étrangères, empêché les
abonnés téléphoniques d'utiliser son produit : le
Hush-A-Phone. Ce dernier, commercialisé
depuis 1929, était simplement une coupelle en plastique qui se
plaçait sur le microphone du téléphone afin d'améliorer
la confidentialité des conversations et de réduire les bruits
parasites. Aussi anodin que cela puisse paraître, AT&T et les
compagnies Bell considéraient cette réglementation comme
interdisant non seulement le raccordement électrique d'appareils
au réseau téléphonique, mais aussi toute forme de
connexion physique à une installation, y compris la couverture
en plastique d'un annuaire téléphonique dans une cabine
téléphonique publique. En vigueur depuis 1911, le tarif
stipulait :
Le matériel, les appareils et les lignes fournis par la Compagnie
de téléphone doivent être utilisés avec soin
et aucun matériel, appareil ou ligne non fourni par la Compagnie
de téléphone ne doit y être raccordé ou utilisé
en relation avec ceux-ci, sauf autorisation expresse du présent
tarif.
Le 14 janvier 1949, le ministère de la Justice de Truman déposa
une plainte civile pour pratiques anticoncurrentielles contre AT&T
et sa filiale de fabrication WE - États-Unis contre Western Electric.
Le ministère de la Justice accusait les deux sociétés
d'avoir établi un monopole dans la fabrication, la distribution
et la vente de matériel téléphonique. Il demanda
au tribunal de céder WE à AT&T et de scinder WE en trois
sociétés distinctes, de contraindre WE à vendre sa
participation de 50 % dans Bell Labs à AT&T, d'obliger AT&T
à soumettre tous ses achats à un appel d'offres et d'accorder
des licences sur ses brevets à tous les demandeurs.
Malgré la détérioration des performances financières
d'AT&T et une enquête récente de la Commission des services
publics de Californie (PUC) concluant que les prix de WE étaient
inférieurs de 45 % à la moyenne des prix des fabricants
indépendants, le ministère de la Justice, représenté
par Baldridge , était inflexible. AT&T était un monopole
et devait être démantelé.
Le 14 juillet 1949, Jordaphone Corporation of America (JCA) et Mohawk
Business Machines Corporation (MBMC) ont jeté de l'huile sur le
feu en déposant conjointement une plainte officielle auprès
de la FCC contre AT&T, l'accusant d'avoir empêché ses
abonnés téléphoniques d'utiliser les répondeurs
téléphoniques qu'ils fabriquaient.
La FCC a tenu des audiences concernant les affaires HAPC et JCA/MBMC conjointes
en 1950. Dans l'affaire HAPC, AT&T a notamment fait valoir que : "
Le Hush-A-Phone déforme la parole, et n'importe laquelle des 200
millions d'Américains pourrait être appelée par une
personne utilisant un Hush-A-Phone, ou en appeler une. La qualité
de l'appel sera médiocre. C'est préjudiciable. Ils n'obtiennent
pas le service pour lequel ils ont payé. "
Dans l'affaire JCA/MBMC, AT&T a notamment soutenu que les appareils
en question pouvaient accidentellement laisser un circuit ouvert, et que,
puisqu'aucun autre appel ne pouvait alors être passé, un
préjudice en résultait.
Le 16 février 1951, la FCC rendit sa décision initiale dans
l'affaire HAPC : un rejet en faveur d'AT&T. HAPC fit appel devant
la Cour d'appel. Les plaidoiries furent fixées au mois de novembre.
Le 13 novembre 1951, la FCC a rendu sa décision initiale dans l'affaire
JCA et MBMC, rejetant la plainte en faveur d'AT&T. JCA et MBMC ont
interjeté appel devant la Cour d'appel. Les plaidoiries ont été
fixées à juin 1952.
Parallèlement, le ministère de la Justice de l'administration
Truman, malgré le manque de fonds et donc de personnel, a continué
à intenter des poursuites antitrust - une trentaine au total. Le
21 janvier 1952, une plainte fut déposée contre International
Business Machines (IBM), qui détenait environ 90 % du marché
très médiatisé des cartes perforées. (En conséquence,
le gouvernement tenta de restructurer les entreprises leaders des deux
secteurs qui allaient converger pour donner naissance aux communications
informatiques. Ce ne furent pas les dernières poursuites pour monopole
que le ministère de la Justice intenta contre AT&T ou IBM.)
L'élection de Dwight D. Eisenhower à la présidence
en 1952 a insufflé à l'application du droit de la concurrence
une philosophie plus conservatrice et favorable aux entreprises. Stanley
N. Barnes, le nouveau procureur général adjoint chargé
de la division antitrust du ministère de la Justice, s'est efforcé
de résoudre au plus vite le plus grand nombre possible des 144
affaires antitrust en cours dont il avait hérité.
En avril et en juillet, des réunions privées ont eu lieu
entre AT&T et des représentants du ministère de la Justice.
Ces derniers ont laissé entendre qu'ils étaient disposés
à renoncer à leurs efforts pour céder WE à
AT&T et à conclure un accord à l'amiable, par le biais
d'un décret de consentement. Ils exigeaient toutefois une contrepartie,
afin de préserver leur crédibilité et de contrer
l'impression de laxisme envers les monopoles. (Un décret de consentement
constituerait une concession importante, car il n'imposait pas le triplement
des dommages-intérêts dans les poursuites antitrust privées
en cours, contrairement à ce qu'aurait fait une décision
de justice défavorable à AT&T.)
Au fil des mois, AT&T parvint à obtenir le soutien du Département
de la Défense (DoD), dont les membres firent pression sur Barnes
pour obtenir l'abandon des poursuites. AT&T était devenue indispensable
au DoD, assurant la construction de missiles, la gestion des Laboratoires
nationaux Sandia et s'apprêtant à décrocher un important
contrat pour le projet SAGE. AT&T avait convaincu le DoD que la cession
de WE, puis son démantèlement, compromettrait inévitablement
sa capacité à répondre aux exigences critiques de
sécurité nationale. Forte de ces nouvelles perspectives
et de cette nouvelle situation, AT&T savait qu'elle pouvait s'en sortir
indemne, à condition de trouver un compromis acceptable pour le
Département de la Justice.
Le 5 mai 1954, la Cour suprême, saisie de l'affaire JAC, rendit
sa décision finale. Elle se prononça en faveur d'AT&T
: les répondeurs téléphoniques de JAC n'étaient
pas soumis à une tarification. Cependant, compte tenu de la répartition
incertaine des compétences entre la FCC et les commissions des
services publics des États, si une commission imposait une tarification
à l'utilisation des répondeurs téléphoniques,
le dispositif de JAC devait être autorisé.
Les négociations antitrust entamées au printemps 1953 entre
le ministère de la Justice et AT&T s'éternisaient depuis
plus de deux ans. À l'automne 1955, le ministère de la Justice
sollicita l'avis de la FCC sur les questions relatives à cette
action en justice. Une première réponse fut préparée
par le chef du CCB. Les commissaires la jugèrent insuffisante quant
à la représentation des pouvoirs de la FCC et la renvoyèrent
pour réécriture. Cette tâche fut confiée à
Bernard Strassburg, juriste au sein du CCB. Ce dernier y évoqua
les pouvoirs de la Commission d'examiner les bases tarifaires et de prendre
les mesures appropriées, en soulignant les réductions de
tarifs négociées. Il rédigea également deux
autres paragraphes, qui furent supprimés de la réponse transmise
par les commissaires. Le premier paragraphe traitait du simple fait qu'ils
ignoraient si les prix de WE étaient aussi bas qu'ils auraient
pu l'être sur un marché concurrentiel. Le second reconnaissait
que les pouvoirs de la FCC dépendaient de ses ressources - sous-entendant
qu'elles étaient insuffisantes -, une des raisons mêmes de
la création de la FCC.
Le 21 décembre 1955, le juge David Bazelon rendit, indépendamment
de toute autre décision, l'arrêt de la Cour dans l'affaire
Hush-A-Phone. Il estima que, puisque le même effet que celui produit
par le gobelet en plastique du Hush-A-Phone pouvait être obtenu
en plaçant ses mains en coupe autour du microphone, une telle taxe
était :
L'ingérence injustifiée dans le droit de l'abonné
téléphonique d'utiliser raisonnablement son téléphone
de manière à lui être avantageuse sur le plan privé,
sans nuire à l'intérêt public, constitue une infraction.
Il appartient à la Commission de prescrire les modifications à
apporter aux tarifs pour les rendre justes, équitables et raisonnables,
et de déterminer les mesures nécessaires pour interdire
toute violation des droits des abonnés.
Un autre point litigieux allait être réglé, car l'intense
activité de décembre entre le ministère de la Justice
et AT&T a conduit à l'annonce, le 24 janvier 1956, d'un accord
à l'amiable dans l'affaire États-Unis contre Western Electric.
Aux termes de cet accord, AT&T :
1. Elle n'a pas eu à se séparer de Western Electric.
2. Il lui a été enjoint et interdit de se livrer à
toute activité autre que la fourniture de services de communications
de transporteur public, 431
3. Il était tenu d'accorder des licences sur les brevets de Bell
à tout demandeur qui acceptait de payer une redevance raisonnable
et de mettre ses brevets à la disposition de Bell, et
4. Western Electric ne pouvait fabriquer d'équipements autres que
ceux utilisés par le système Bell ou par le gouvernement.
AT&T avait une fois de plus déjoué les efforts du gouvernement
fédéral pour instaurer la concurrence dans les télécommunications.
En réalité, personne n'était prêt à
prendre le risque de voir AT&T contrainte de faire ce à quoi
elle s'opposait farouchement ; et ce, à juste titre, car AT&T
avait non seulement créé le meilleur réseau téléphonique
au monde, mais, en tant que première multinationale, tout impact
négatif sur ses centaines de milliers d'employés et d'actionnaires
aurait assurément des conséquences politiques. Le ministère
de la Justice a donc fait tout son possible pour empêcher le monopole
d'interférer avec d'autres marchés, régis par la
concurrence, et a limité AT&T, ainsi que WE, aux communications
de type opérateur de télécommunications.
AT&T avait également repoussé les tentatives d'autres
entreprises de connecter des appareils non AT&T à son réseau.
Certes, ses tarifs devaient être justes, équitables et raisonnables,
mais qui d'autre qu'AT&T pouvait définir ces termes ? Contester
les interprétations d'AT&T s'avérait long et coûteux,
avec peu d'espoir que la FCC statue contre elle. La tradition de s'opposer
à toute modification en périphérie du réseau,
une tradition remontant au XIXe siècle, avait une fois de plus
fait ses preuves.
Ainsi, le monde des télécommunications, tel qu'AT&T
s'était replié sur lui-même, se prémunissant
contre le changement, semblant en harmonie avec le rythme des années
1950, mais bientôt confronté aux bouleversements majeurs
que l'informatique allait engendrer. La suite de cette histoire :
2.11 Computer Inquiry I et le Carterfone
- 1965-1973
En 1965, la convergence - et le conflit potentiel - entre les communications
par opérateurs de télécommunications et l'informatique
commença à marquer Strassburg, chef du CCB de la FCC depuis
1963. Il écrira plus tard comment il percevait alors la relation
entre AT&T et la FCC : " C'était une véritable
relation symbiotique. Le monopole réglementé agissait dans
l'intérêt public et, en retour, était protégé
des intrusions de ses rivaux et concurrents, y compris d'une éventuelle
nationalisation. " Il avait des raisons d'être satisfait, car
les tarifs interétatiques, un indicateur clé de l'efficacité
de la FCC, étaient en baisse constante. Malgré cela, Strassburg
ne pouvait s'empêcher de penser à ce que le Dr Manley Irwin,
un jeune économiste de son équipe, lui répétait
sans cesse : les utilisateurs d'ordinateurs voulaient utiliser le réseau
téléphonique d'une manière à laquelle AT&T
s'était toujours opposée. Strassburg se souvient :
En 1965, j'ai constitué un groupe de travail, une petite équipe
de collaborateurs, afin d'avoir une vue d'ensemble des différentes
dimensions des communications de données ; quels semblaient être
les problèmes, le cas échéant, et ce que nous devions
faire pour les résoudre.
La Bunker-Ramo Corporation (BRC) a immédiatement conféré
une importance capitale au groupe de travail en annonçant Telequote
IV. BRC souhaitait proposer aux sociétés de courtage des
services informatiques permettant aux agences d'envoyer des cours boursiers,
des transactions et des messages à des ordinateurs et terminaux
centraux situés dans d'autres agences. WU et AT&T, les opérateurs
de télécommunications de BRC, ont refusé de fournir
les lignes privées nécessaires à la mise en uvre
de leur système, arguant que BRC souhaitait proposer des services
de commutation de messages, ce qui était impossible avec les tarifs
d'opérateurs existants, et que cela les soumettrait à la
réglementation de la loi de 1934. (La lutte contre le regroupement
des opérateurs, la FCC et la PUC s'est avérée épuisante,
et face à peu d'espoir de succès, BRC a lancé en
février 1966 une version modifiée du service Telequote.)
Les frustrations de BRC étaient loin d'être un cas isolé,
comme le groupe de travail l'a rapidement constaté.
En février 1966, le tribunal de district des États-Unis
pour le district nord du Texas a renvoyé une affaire à la
FCC, en vertu de la doctrine de la compétence exclusive, afin de
déterminer si le tarif autorisant les compagnies de téléphone
à suspendre ou à interrompre le service si des appareils
non AT&T étaient connectés à leurs installations
était valide. Il s'agissait une fois de plus de la question des
connexions étrangères ; l'affaire était intitulée
: Thomas F. Carter et Carter Electronics Corporation contre American Telephone
& Telegraph Company et autres.
Pour ses amis, Tom Carter était un homme pragmatique, un inventeur
et un entrepreneur. Mais jamais un David sur le point de vaincre Goliath.
L'innovation de Carter était motivée par le simple désir
de résoudre le problème de communication des travailleurs
des champs pétrolifères, loin des téléphones,
peut-être à bord d'une plateforme pétrolière
en mer, essayant de joindre leurs proches. Ou de faire parvenir un message
à leur bureau. " On a trouvé du pétrole ! "
Le bricolage ingénieux de Carter - le Carterfone était loin
d'avoir le succès qu'il allait connaître.
Le Carterfone était un simple émetteur-récepteur
radio mobile connecté acoustiquement, ou par induction, au réseau
téléphonique. (Voir l'annexe 2.17 - Le Carterfone) Sans
aucun raccordement électrique, ni câblage, ni fixation physique,
un appel téléphonique entrant activait une liaison radio
bidirectionnelle permettant à l'appelant de communiquer avec une
personne utilisant ce système.
Pièce 2.17 - Le Carterfone
Lors du lancement du Carterfone en 1959, Carter fut surpris d'apprendre
que la compagnie de téléphone estimait que le Carterfone
ne pouvait être connecté au réseau téléphonique,
car cela interférait avec leur responsabilité de service
de bout en bout et pouvait nuire au service téléphonique.
De plus, cela contrevenait aux tarifs interdisant le raccordement à
l'étranger. Carter ne se laissa pas facilement décourager
et, dès 1966, il avait vendu environ 3 500 Carterfones aux États-Unis
et à l'étranger. Néanmoins, les menaces de coupure
de service téléphonique proférées par Bell
System ou General Telephone constituaient un véritable obstacle
aux ventes. Aussi, en 1966, Carter intenta-t-il une action antitrust contre
Bell System et la General Telephone Company of the Southwest.
Une fois devant la FCC, l'affaire Carterfone fut renvoyée au CCB
où elle ne reçut guère d'attention. Cela se comprend
aisément, car le CCB avait déjà un agenda extrêmement
chargé, comprenant notamment : la toute première enquête
générale sur les tarifs d'AT&T, lancée en 1965
; la controverse tarifaire de Telpak, initiée en 1961 (cette question
à elle seule nécessitera vingt ans de résolution)
; une demande de licence déposée en 1963 par Microwave Communications,
Inc. (MCI) pour exploiter des services de télécommunications
entre Saint-Louis et Chicago en concurrence avec AT&T ; l'enquête
sur les communications par satellite, qui venait d'être lancée
; et le groupe de travail chargé d'examiner les questions liées
à l'informatique et aux communications. Des audiences de collecte
d'informations pour les affaires MCI et Carterfone furent programmées
pour 1967 .
Entre-temps, Strassburg en était venu à penser que : "
Peu de produits de la technologie moderne présentent un potentiel
aussi important pour le développement social, économique
et culturel que l'ordinateur à accès multiple. " Sachant
qu'il devait sensibiliser les commissaires aux besoins des ordinateurs,
il contacta l'Institute of Electrical Engineers (IEEE) afin d'organiser
une série de conférences à leur intention.
Parmi les conférenciers figurait Paul Baran, que Strassburg
connaissait et qui, comme les chapitres suivants le démontreront,
fut une figure marquante de l'histoire des communications informatiques.
Strassburg commença à exprimer publiquement ses opinions.
Le 20 octobre 1966, il prononça un discours devant un auditoire
de professionnels de l'informatique, dans lequel il identifia trois questions
non résolues concernant la convergence à venir des ordinateurs
et des communications par opérateurs de télécommunications
: qui pourrait se faire concurrence sur quels marchés (la question
de l'entrée sur le marché) ; le coût des lignes de
communication ; et la protection des données. Il précisa
également sa compréhension des responsabilités et
des rôles de la FCC (Commission fédérale des communications),
ainsi que de sa réactivité face à ces problématiques.
La Commission n'est pas indifférente à ces préoccupations.
Au contraire, les questions en jeu font l'objet d'une étude approfondie
afin de déterminer en quoi les offres tarifaires des opérateurs
pourraient ne pas répondre, de manière juste et raisonnable,
aux besoins de communication du secteur du traitement des données.
En effet, la Commission est tenue, en vertu des politiques et des objectifs
de la Loi sur les communications, de veiller à ce que le réseau
de communication national soit adapté aux exigences des technologies
en constante évolution. La Commission a l'obligation, le pouvoir
et les moyens de réévaluer et de remanier toute politique
établie afin de promouvoir l'intérêt public par une
mise en uvre effective des avantages sociaux et économiques
des technologies actuelles.
Le discours de Strassburg n'était qu'un prélude à
l'annonce, le 9 novembre, de l'ouverture d'une enquête publique
par la FCC intitulée : " Avis d'enquête concernant les
problèmes réglementaires et politiques posés par
l'interdépendance des services et installations informatiques et
de communication " (Dossier FCC n° 16979). Strassburg se souvient
:
J'ai décidé que nous devions officialiser cette chose.
Nous sentions suffisamment d'agitation, ou d'inquiétude, pour dire
: " Écoutez, nous allons rencontrer des problèmes,
alors réglons-les au plus vite et, pour une fois, laissons un organisme
de réglementation prendre les devants plutôt que d'essayer
de réparer les dégâts. "
Incertaine d'avoir bien cerné tous les points essentiels, la CCB
a d'abord diffusé une version préliminaire de l'Avis. Espérant
comprendre comment le secteur du traitement des données, en pleine
expansion, souhaitait utiliser le réseau téléphonique,
et comment les entreprises de traitement des données percevaient
l'offre de services de traitement de données par AT&T, l'Avis
stipulait :
Il nous faut déterminer dans quelles circonstances les services
de traitement de données, d'information informatique et de commutation
de messages, ou toute combinaison particulière de ces services
- qu'ils soient assurés par des opérateurs de télécommunications
établis ou d'autres entités - sont ou devraient être
soumis aux dispositions de la loi sur les communications .
Début 1967, H.I. Romnes devint le nouveau président-directeur
général d'AT&T. Romnes n'adhérait pas pleinement
à la politique de longue date d'AT&T s'opposant aux raccordements
étrangers. Peu après sa prise de fonctions, il exprima l'avis
que la responsabilité de Bell pour le réseau pouvait être
maintenue si des interfaces ou des dispositifs tampons appropriés
étaient utilisés pour empêcher que l'équipement
raccordé n'affecte les autres utilisateurs du réseau.
Plus de quarante organisations ont répondu au projet d'avis, dont
AT&T, IBM, Bunker-Ramo et WU. Les commentaires n'ont soulevé
aucun nouveau problème, l'avis a donc été republié
le 1er mars 1967, avec des commentaires finaux demandés avant le
2 octobre 1967.
Les audiences de MCI ont débuté en février et ont
duré neuf semaines. Les audiences de Carterfone étaient
prévues ensuite, en avril. Fred Henck, rédacteur en chef
de Telecommunications Reports, l'une des publications professionnelles
les plus respectées de l'époque, commentera plus tard qu'il
était difficile de trouver quelqu'un pour couvrir ces deux affaires
insignifiantes, que l'on appelait au bureau " les chats et les chiens
".
Strasbourg, de son côté, commença à considérer
le Carterfone comme un moyen de revoir le tarif des communications à
l'étranger qui, comme il le constatait de plus en plus, constituait
un véritable obstacle au traitement des données par le système
téléphonique et à l'innovation des appareils de communication.
Nous avons utilisé l'affaire Carterfone et la procédure
Carterfone comme moyen de réexaminer la politique de base, qui
était essentiellement une politique du système Bell, adoptée
par la FCC et les commissions de réglementation depuis de nombreuses
générations, interdisant aux clients de connecter librement
au réseau téléphonique tout ce qu'ils voulaient,
aussi inoffensif que cela puisse paraître, à moins que l'appareil
ne soit spécifiquement autorisé par les tarifs de la compagnie
de téléphone.
Or, la compagnie de téléphone n'était guère
encline à imposer des tarifs importants. Par conséquent,
quiconque souhaitait commercialiser un équipement compatible avec
le réseau téléphonique devait soit le vendre au système
Bell, à condition de convaincre Western Electric et Bell de la
viabilité du produit, soit, en cas d'échec, contester le
tarif en arguant de son illégalité et en demandant à
la Commission de le modifier afin d'y intégrer l'appareil. Mais
cette procédure était extrêmement lourde : l'audience
administrative, le temps et les coûts qu'elle impliquait décourageaient
les petits entrepreneurs. Elle freinait le développement du marché,
et c'est pourquoi, à mon avis, les États-Unis étaient
si en retard par rapport aux autres pays. En matière d'équipements
chez le client, l'esprit d'entreprise était tout simplement inexistant,
étouffé par cette pratique institutionnalisée qui
consistait à affirmer : " Vous ne pouvez pas vous connecter
à notre réseau. " Autrement dit, tout ce qui se passait
devait se dérouler au sein du système Bell, des laboratoires
Bell. C'est là que l'innovation commençait et se terminait.
Lors de l'audience concernant l'affaire Carterfone devant l'examinateur
Chester F. Naumowicz, Jr., la CCB a demandé l'annulation des dispositions
tarifaires limitant l'utilisation d'équipements fournis par le
client. Celles-ci ont été remplacées par une disposition
tarifaire qui " stipule clairement et expressément
que
les équipements, appareils, circuits ou dispositifs fournis par
le client peuvent être raccordés aux téléphones
fournis par la compagnie de téléphone dans le cadre du service
téléphonique à messages interurbains, à toute
fin qui soit avantageuse pour le client et non préjudiciable au
public. "
La CCB ne soutenait pas que les utilisateurs pouvaient substituer leur
propre équipement à celui fourni par la compagnie de téléphone,
mais seulement qu'il devrait être permis de connecter ou de raccorder
des appareils aux téléphones fournis par la compagnie de
téléphone.
AT&T n'était pas la seule à s'opposer à la libéralisation
des raccordements étrangers. Par exemple, la National Association
of Regulatory and Utility Commissioners (NARUC) a témoigné
qu'une décision défavorable à AT&T entraînerait
une hausse considérable des coûts administratifs et obligerait
à modifier les tarifs existants. Des commissions des services publics
(PUC) de différents États ont également témoigné
en faveur d'AT&T.
Les audiences Carterfone n'ont duré que sept jours. Pressentant
peut-être un changement fondamental en cours, Romnes a constitué
un comité de haut niveau chargé de la révision des
tarifs afin de concevoir des tarifs d'interconnexion alternatifs qui protégeraient
le réseau. Le fait qu'AT&T autorisât le raccordement
d'équipements étrangers par l'armée et le gouvernement,
ainsi que d'équipements de chaînes de télévision,
laissait clairement entendre qu'une solution autre qu'une interdiction
totale était nécessaire.
En août 1967, l'examinateur Naumowicz rendit sa décision
initiale. Ignorant l'argument en faveur d'un changement de politique général,
il statua de manière restrictive que les dommages liés à
l'utilisation du Carterfone n'avaient pas été prouvés
: " Nous examinons ici un appareil spécifique et les preuves
quant à l'effet, le cas échéant, qu'il aura sur le
système. "
À l'automne, les réponses à l'avis d'enquête
affluaient à la FCC. C'était comme si un point sensible
avait été touché, et la presse en était avide.
Déjà surchargée, la CCB voyait s'accumuler des milliers
de pages de contributions et de pièces justificatives, impossibles
à ignorer, d'autant plus que les commissaires savouraient leur
popularité et les éloges nouvellement acquis pour leur leadership
public. Alors que les employés de la CCB commençaient à
examiner les documents, deux sujets revenaient sans cesse : l'interdiction
des connexions étrangères était excessivement restrictive,
et les tarifs téléphoniques étaient conçus
pour la voix, et non pour les communications de données. Pour les
lecteurs des rapports, il devenait évident que la CCB n'avait ni
les ressources ni l'expertise nécessaires pour analyser les cinquante-cinq
réponses. Le Stanford Research Institute, International (SRI),
un groupe de réflexion et cabinet de conseil de la côte ouest,
fut donc chargé de cette analyse. Il était indéniable,
cependant, que l'évolution du marché et des technologies
remettait en cause le statu quo ; toute implication politique majeure
devrait toutefois attendre le rapport du SRI, attendu pour mars 1969.
Entre-temps, les utilisateurs assez audacieux pour tenter l'expérience
du temps partagé se sont retrouvés pris au piège
entre les sociétés de temps partagé et les compagnies
de téléphone.
Un exemple de ce phénomène a été relaté
dans le numéro de mai 1968 de Datamation, une revue spécialisée
de référence :
QUELQUES PROBLÈMES LIÉS AU PARTAGE DE TEMPS par BRYAN WILKINSON
Fin 1966, notre banque décida d'expérimenter le partage
de temps commercial, anticipant le jour où nos 360 agences seraient
reliées à un ordinateur central.
J'ai été chargé de cette expérimentation.
Deux grands opérateurs téléphoniques opèrent
dans la région de Los Angeles et au moins cinq entreprises proposent
des services de partage de temps commercial. Nous avons conclu un contrat
avec l'un des plus importants et des plus expérimentés fournisseurs
de ce service. Seul l'un des deux opérateurs téléphoniques
était impliqué.
Notre système a été installé en février
1967
Le lendemain, les utilisateurs potentiels de notre entreprise
et moi-même avons assisté à une formation de quatre
heures sur un langage de programmation simplifié et le fonctionnement
du système. On nous a remis trois manuels (aucun n'était
indexé) et nous étions considérés comme des
" experts ".
Le terminal, outre son prix abordable et sa robustesse, permettait la
saisie de programmes ou de données sur bande perforée. Nous
souhaitions que ces bandes soient préparées par les secrétaires
et avons donc demandé qui devait les former. Les responsables du
temps partagé nous ont indiqué la compagnie de téléphone,
qui a accepté. Heureusement, j'ai décidé d'assister
à cette session car le formateur de la compagnie de téléphone
a commencé à enseigner à nos secrétaires comment
utiliser le terminal comme un téléscripteur, et non comme
un appareil de temps partagé. (Les différences sont considérables
et source de confusion.) Lorsque j'ai demandé à la formatrice
de ne traiter que les points pertinents, elle était désemparée.
Elle ne connaissait rien au temps partagé. Il s'est avéré
que chaque société de temps partagé utilise certains
caractères spécifiques et que seule elle pouvait dispenser
une formation adéquate à ce sujet.
C'est ainsi que, dès notre premier jour d'exploitation, nous avons
rencontré le premier d'une longue série de problèmes
de coordination avec les fournisseurs. Les responsables du temps partagé
pouvaient former à l'utilisation de leur système ; la compagnie
de téléphone pouvait former à l'utilisation du terminal
; mais personne ne pouvait assurer une formation complète. Tant
que ce problème n'était pas résolu (et cinq mois
plus tard, il ne l'était toujours pas), l'idée de recourir
à des secrétaires a dû être mise de côté.
Qu'ils aient été enhardis par la presse favorable inhabituelle
ou qu'ils aient désormais pressenti un changement radical et qu'il
était temps de prendre les devants, les commissaires de la FCC,
le 27 juin 1968, dans une décision surprenante et unanime, malgré
le lobbying de dernière minute d'AT&T et de GTE selon lequel
l'intégrité du système téléphonique
nécessitait l'utilisation exclusive de modules fournis par l'opérateur,
ont statué dans l'affaire Carterfone que les restrictions tarifaires
:
" sont, et ont été depuis leur origine, déraisonnables,
illégales et abusivement discriminatoires au regard de la loi sur
les communications de 1934. "
Boum ! (Voir pièce 2.18 - Décision Carterfone) La Commission
a poursuivi :
Le défaut du tarif actuel
est qu'il interdit l'utilisation
d'appareils inoffensifs, tout comme d'appareils nuisibles.
Compte tenu de l'illégalité du tarif, il serait inutile
de le déclarer invalide pour le Carterfone et de permettre son
application aux autres dispositifs d'interconnexion. Cela imposerait également
une charge manifestement indue aux fabricants et utilisateurs d'autres
dispositifs. La solution appropriée consiste à annuler le
tarif et à permettre aux opérateurs, s'ils le souhaitent,
de proposer de nouvelles dispositions tarifaires conformément au
présent avis
Les opérateurs peuvent soumettre de nouveaux
tarifs qui protégeront le réseau téléphonique
contre les dispositifs nuisibles et ils peuvent spécifier des normes
techniques s'ils le souhaitent.
AT&T a réagi à la décision de la FCC concernant
Carterfone :
Nous examinons en profondeur depuis un certain temps la question de la
connexion des appareils appartenant aux clients à notre réseau.
Notre objectif est de répondre au mieux à l'évolution
des besoins en communication en élargissant l'accès à
notre réseau à un nombre croissant d'usages. Parallèlement,
des mesures de protection sont essentielles pour garantir que les autres
utilisateurs du réseau ne soient pas pénalisés.
Pièce 2.18 - La décision Carterfone

Officiellement, AT&T et GT&E ont réagi en demandant un
réexamen de leur dossier par la FCC.
Le 29 juillet 1968, la FCC a suspendu sa décision dans l'attente
de la décision relative aux requêtes en réexamen d'AT&T
et de GT&E.
En août, Datamation a rapporté la décision de la FCC
comme suit :
" La décision de la FCC concernant Carterphone perturbe
les opérateurs et encourage les fabricants de modems. - Datamation,
août 1968
La FCC a fait un premier pas le 26 juin en décidant que les
restrictions de Ma Bell concernant les périphériques étrangers
étaient inutiles et injustes pour les utilisateurs ; le mois dernier,
les utilisateurs d'ordinateurs et les fabricants de périphériques
étrangers attendaient le deuxième coup dur.
Les experts connaissant bien le monde complexe de la réglementation
des services de télécommunications s'accordaient à
dire que la prochaine étape revenait aux opérateurs. Comme
l'a déclaré un avocat : " La commission a ouvert une
brèche béante dans le système tarifaire, laissant
les opérateurs dangereusement vulnérables. À l'heure
actuelle, n'importe quel utilisateur pourrait brancher n'importe quel
dispositif étranger sur sa ligne téléphonique sans
trop craindre d'être arrêté. "
Il a toutefois ajouté que l'utilisateur se nuirait à lui-même
autant qu'à l'opérateur téléphonique. "
Les opérateurs ont perdu principalement parce qu'ils n'ont pas
pu prouver que les connexions externes étaient nuisibles. Ils vont
très certainement redoubler d'efforts pour trouver de telles preuves
dans l'espoir de convaincre un juge d'infirmer la décision de la
commission. "
Puis, plus loin dans le même article :
Si cette décision est confirmée, elle va bouleverser
le marché des modems et offrir une opportunité majeure aux
fabricants indépendants dans des domaines tels que les claviers
à touches et les téléphones à image. On
ne dispose d'aucune donnée officielle sur le nombre de modems Western
Electric utilisés sur les réseaux commutés, mais
un fabricant affirme que ce secteur représente 90 % de son activité.
Parmi les fournisseurs de modems figurent General Electric, qui a annoncé
une gamme étendue de produits en fin d'année dernière,
Automatic Electric, Milgo, Rixon, Collins Radio et Ultronic.
En août, le président du conseil d'administration d'AT&T,
H.I. Romnes, et le président Ben Gilmer ont tenu une conférence
de presse pour proposer un " nouveau système d'accès
aux données " permettant de connecter électriquement,
par induction ou acoustiquement des terminaux fabriqués indépendamment
au réseau téléphonique public via un " dispositif
de protection " et un " contrôleur de réseau ".
L'utilisateur de communications de données paierait 10 $ pour l'installation
du dispositif de protection et 2 $ par mois pour le service
Les
deux dispositifs seraient fournis exclusivement par le système
Bell, et personne d'autre ne semblerait avoir son mot à dire quant
à leur conception .
En septembre, la FCC a réaffirmé sa décision : les
appareils qui n'affectaient pas négativement les opérations
de la compagnie de téléphone, ni l'utilité du réseau
téléphonique pour les autres, pouvaient être connectés
au réseau téléphonique interétatique.
Dans un article publié cet automne-là, Strassburg écrivait
:
Un principe important pour l'utilisateur d'ordinateur est en jeu ici.
Le système téléphonique est le moyen essentiel permettant
aux utilisateurs distants d'accéder directement à leur ordinateur.
Afin d'assurer la compatibilité entre l'ordinateur et le circuit
téléphonique, l'utilisation d'un modem ou d'un modulateur/démodulateur
est nécessaire. L'opérateur téléphonique exige
la location de son propre modem, le dataphone, à cet effet. Les
fabricants et les utilisateurs d'ordinateurs souhaiteraient utiliser leurs
propres modems pour de nombreuses raisons qu'il n'est pas nécessaire
de détailler. L'opérateur téléphonique autorise
la connexion d'un grand nombre d'ordinateurs et de périphériques
informatiques à son réseau téléphonique, mais
l'utilisateur doit se connecter au système à l'aide d'un
dataphone, appareil fabriqué par Western Electric et disponible
à la location auprès des opérateurs du réseau
Bell. Une décision de la Commission d'assouplir les restrictions
relatives à l'utilisation de périphériques étrangers
par le client élargirait les possibilités de participation
non seulement au marché des équipements informatiques, mais
aussi, plus généralement, au marché des équipements
de communication.
En novembre, AT&T a déposé de nouveaux tarifs qui dépassaient
largement les attentes de la FCC. Les clients seraient autorisés
à connecter directement leur terminal au réseau téléphonique
public commuté, à condition d'utiliser un dispositif de
connexion protégé (PCA) fourni par AT&T. (Voir l'annexe
2.19 - Tarif AT&T Carterfone.) Comme l'a témoigné plus
tard Strassburg : " AT&T est allée bien au-delà
des exigences de Carterfone. " La FCC a statué avant les fêtes
de fin d'année que les nouveaux tarifs entreraient en vigueur le
1er janvier 1969.
Pièce justificative 2.19 - Tarif AT&T Carterfone

Une fois les nouveaux tarifs entrés en vigueur, AT&T annonça
que le PCA pour modems serait désormais appelé Accord d'accès
aux données (DAA).
Les DAA avaient deux fonctions principales : garantir l'intégrité
du réseau téléphonique en limitant la puissance du
signal des modems connectés à un niveau n'excédant
pas celui du réseau, et maintenir le contrôle exclusif de
Bell sur toutes les fonctions de signalisation du réseau. Installés
uniquement par le personnel de Bell moyennant une somme modique, et loués
entre 2 et 4 dollars par mois, les DAA se composaient d'une simple carte
électronique fournie avec un téléphone séparé
doté d'une touche voix/données. Toutes les connexions réseau
devaient être effectuées manuellement et il n'existait aucune
disposition pour la numérotation automatique ou la réponse
sans surveillance, contrairement aux modems Bell qui disposaient de ces
fonctions. Ainsi, bien que les DAA aient permis pour la première
fois de connecter des modems de fabricants indépendants au réseau
téléphonique commuté, ils ont considérablement
limité les fonctionnalités des modems et engendré
des coûts qui n'existaient pas avec les modems Bell, car ces derniers
ne nécessitaient pas de DAA.
Des protestations s'ensuivirent immédiatement. Pourquoi les modems
de fabricants indépendants devraient-ils subir des coûts
supplémentaires et une réduction de leurs fonctionnalités
? Bell récidivait, mais cette fois-ci, des parties concernées
n'allaient pas se laisser faire. Ce qui paraissait particulièrement
absurde aux fabricants indépendants de modems qui les vendaient
aux compagnies de téléphone, c'était que leurs modems
devraient désormais être repensés pour fonctionner
avec les DAA. Comment expliquer qu'ils puissent vendre un modem à
une compagnie de téléphone, qui pouvait le revendre à
un client, mais que le fabricant du modem ne puisse pas vendre exactement
le même modem à ce même client ?
En réponse, AT&T affirma : " Si nous le fournissons,
nous l'entretenons et nous savons qu'il fonctionnera correctement. Si
le client le fournit, il risque de ne pas l'entretenir, et un court-circuit
pourrait provoquer une surtension sur la ligne, potentiellement mortelle.
"
Malgré la sympathie croissante du personnel du CCB, les nouveaux
tarifs d'AT&T étaient déjà plus avantageux que
quiconque ne l'aurait imaginé quelques mois auparavant, et les
enjeux étaient trop importants pour procéder à la
légère. Strassburg se souvient avoir dit aux mécontents
: " Vous avez peut-être raison, mais c'est la situation actuelle,
et tant que nous n'aurons pas trouvé de meilleure solution, elle
restera ainsi, car nous n'allons pas ouvrir le réseau à
des connexions indiscriminées de peur que cela n'en dégrade
les performances. "
Il était peut-être de pratique courante par le passé
de collaborer étroitement avec AT&T, mais la CCB souhaitait
désormais une évaluation indépendante des alternatives
aux accords de partage de puissance (APP), afin de s'affranchir des recommandations
d'AT&T. Soucieuse de trouver l'organisme le plus impartial et compétent
sur le plan technique, la FCC a mandaté l'Académie nationale
des sciences (NAS) pour étudier les tarifs et formuler des recommandations.
Un rapport était attendu dans un délai d'un an environ,
et des audiences étaient prévues en septembre.
Durant cette même période, en février 1969, la FCC
reçut le rapport SRI n ° 475, commandé pour analyser
les réponses à l'avis d'enquête. Ce rapport, trop
technique et détaillé, était incompréhensible
pour quiconque à la FCC ou au CCB. Strassburg se tourna donc une
nouvelle fois vers Baran, qui avait quitté Rand pour fonder l'Institute
for the Future (IFF) - Romnes, d'AT&T, siégeait au conseil
d'administration de l'IFF. Baran accepta d'interpréter le rapport.
Peu après avoir accepté la mission, AT&T proposa à
IFF, la société de Baran, un contrat de conseil lucratif
et intéressant. Ayant besoin de ce travail, Baran informa la FCC
de son potentiel conflit d'intérêts et cessa d'être
consultant.
La mission confiée par AT&T consistait à étudier
ses pratiques de gestion et à apporter sa contribution selon les
besoins. Baran se souvient :
Je pense que c'était très utile car cela leur a permis
de mieux comprendre comment ils sont réellement perçus
et que leur véritable problème viendra des entrepreneurs
du secteur des communications de données.
En effet, pour la première fois, ils disposent d'un groupe de soutien
susceptible de juger utile de s'en prendre à AT&T. Auparavant,
ce groupe n'était ni assez important, ni assez intéressé
pour assister aux audiences ou entreprendre quoi que ce soit. Mais avec
l'arrivée de ces nouveaux entrepreneurs, il est probablement préférable
de céder à leurs exigences plutôt que de menacer le
reste du système.
Avec l'aide de Baran, en mai, la FCC a publié le Rapport et l'Avis
complémentaire d'enquête afin de recueillir des avis sur
l'étude SRI. Les commentaires des répondants n'ont guère
éclairé la FCC. Le CCB devait désormais décider
des mesures qu'il devait prendre, et qu'il prendrait, suite à la
collecte des commentaires et des documents dans le cadre de son enquête.
Le CCB, et par conséquent la FCC, doivent également gérer
l'ensemble des autres dossiers relatifs aux transporteurs publics. (En
août, la FCC approuvera la licence de MCI pour exploiter un service
de transporteur public concurrentiel entre Saint-Louis et Chicago. Cette
décision est souvent désignée comme la décision
MCI ou la décision SCC (Specialized Common Carrier). )
Strasbourg se souvient que son point de vue a changé durant cette
période :
Nous avions, du moins à mes yeux, de sérieuses raisons
de nous inquiéter de certaines tendances. Bell ne pouvait pas répondre
à tous les besoins, en toutes circonstances. L'environnement avait
changé, ou était en train de changer, et l'innovation et
la créativité ne naissaient pas uniquement au sein des Bell
Labs, où se trouvait d'ailleurs tout le savoir-faire. Nous étions
également préoccupés - j'étais préoccupé
- par la croissance fulgurante d'AT&T, non seulement en termes de
chiffre d'affaires.
Cette entreprise avait toujours été dominante, mais elle
prenait une ampleur considérable. Dès lors, y avait-il de
la place pour d'autres acteurs sur le marché des communications
?
Le 3 avril 1970, la FCC a publié sa décision provisoire
et son avis de projet de réglementation, 28 FCC 2d 291 (1970),
ou la " décision provisoire ". L'ensemble de la procédure
est communément appelé " enquête informatique
". Les plaidoiries publiques concernant la décision provisoire
étaient prévues pour le 3 septembre 1970 et le 18 mars 1971.
La décision provisoire abordait quatre questions clés :
les services informatiques de traitement de données, la fourniture
de services de traitement de données par un opérateur de
télécommunications, les services de commutation de messages
par stockage et retransmission et les services hybrides.
- Services informatiques de traitement de données
Tous s'accordaient à dire que le traitement des données
ne présentait pas d'économies d'échelle comme les
monopoles naturels tels que les services de téléphonie.
Par conséquent, la FCC a conclu : "
au vu de tous les
éléments de preuve susmentionnés attestant d'une
situation de concurrence effective, nous ne voyons aucune nécessité
d'exercer une autorité réglementaire sur les installations
de traitement des données afin de relier les terminaux des abonnés
à des ordinateurs centralisés. " La Commission s'est
réservée le droit de " réexaminer les politiques
énoncées dans le présent document
si des changements
importants venaient à survenir dans la structure du secteur du
traitement des données. "
- Fourniture de services de traitement de données par un opérateur
de télécommunications
Il s'agissait d'une question plus complexe, qui resterait sans réponse
jusqu'au rapport final. Le problème est apparu lorsque les transporteurs
publics ont souhaité exercer une activité non réglementée.
Comment éviter les subventions croisées, motivées
par des considérations économiques, des entreprises réglementées
vers les entreprises non réglementées ?
- Services de commutation de messages avec stockage et retransmission
La FCC a conclu que les services de commutation de messages étaient
" essentiellement des communications " et " justifiaient
un traitement réglementaire approprié en tant que services
de transporteurs publics en vertu de la loi ".
- Services hybrides
Les services hybrides étaient ceux qui comportaient à la
fois des composantes de traitement de données et de commutation
de messages. La Commission, se fondant sur un " critère d'activité
principale ", a déclaré : " Lorsque la commutation
de messages est proposée comme partie intégrante et accessoire
d'une offre de services dont l'activité principale est le traitement
de données, une exemption réglementaire totale sera accordée
pour l'ensemble du service, qu'il soit offert par un opérateur
de télécommunications ou un prestataire de services de télécommunications,
sauf si les opérateurs de télécommunications proposant
un tel service hybride le font par l'intermédiaire de filiales
[distinctes]
En revanche, si l'offre de services vise essentiellement
à satisfaire les besoins de communication ou de commutation de
messages de l'abonné, et que la fonction de traitement de données
est une partie intégrante et accessoire de la commutation de messages,
l'ensemble du service sera considéré comme un service de
communications rémunéré, qu'il soit offert par un
opérateur de télécommunications ou un prestataire
de services de télécommunications, et sera soumis à
la réglementation de la Loi sur les communications. "
En septembre, la FCC a entendu les plaidoiries d'une vingtaine de parties
intéressées concernant la décision provisoire.
En juin 1970, la FCC a reçu le rapport 485 de la NAS , commandé
en réponse à la polémique suscitée par les
tarifs déposés par AT&T exigeant l'utilisation de DAA.
(Voir l'annexe 2.21 - Recommandation de la NAS.) Le rapport concluait
:
1) Une interconnexion non contrôlée peut nuire au personnel,
aux performances du réseau et aux biens.
2) L'utilisation de coupleurs de protection et de critères de niveau
de signal est une méthode acceptable pour assurer la protection
du réseau ; toutefois, l'équipement supplémentaire
augmente les coûts globaux.
3) Un programme de normes et une certification obligatoire des équipements
constitueraient une autre méthode acceptable pour assurer la protection
du réseau.
Une étude ultérieure commandée par la FCC à
Dittberner Associates, une société de conseil en informatique
basée à Washington, a conclu que les fabricants de modems
de données et d'autres types d'équipements clients interconnectés
pourraient facilement intégrer à leurs produits les circuits
nécessaires à la protection du réseau téléphonique
; les opérateurs de télécommunications n'auraient
donc pas à être les seuls à fournir des coupleurs
de protection de réseau. De plus, un programme de normes et de
certification constituerait un moyen peu coûteux d'étendre
les droits d'interconnexion sans nuire au réseau des opérateurs.
Les rapports NAS et Dittberner s'accordaient tous deux sur le fait qu'il
était possible de connecter en toute sécurité les
équipements fournis par le client sans recourir aux dispositifs
d'accès fournis par l'opérateur, ou PCA, jugés problématiques.
Sachant qu'une alternative aux PCA existait, et face à la persistance
des plaintes - longs délais d'installation, coût excessif
et spécifications d'interface en constante évolution -,
la CCB devait élaborer un plan d'action. Compte tenu de l'intérêt
manifesté par les fabricants et les clients, les normes et les
procédures de certification des PBX furent choisies comme priorité.
Le 26 mars 1971, la FCC créa un comité consultatif de l'industrie
des PBX composé d'une trentaine de membres représentant
les opérateurs, les fabricants d'équipements et les utilisateurs.
Ce comité était chargé de concevoir des normes techniques,
ainsi que des procédures de certification et d'application permettant
la connexion directe des équipements PBX au réseau téléphonique,
sans utiliser de PCA.
Le 18 mars 1971, la FCC, par un vote serré (4 voix contre 3), rendit
sa décision finale dans le cadre de l'enquête. (Décision
finale, 28 FCC 2d 267 (1971)). Dans cette décision, la FCC introduisit
le concept de " séparation maximale " afin de résoudre
le problème des opérateurs de télécommunications
souhaitant fournir des services de traitement de données. Pour
être compétitifs sur le marché non réglementé
des services de traitement de données, les opérateurs ne
pouvaient le faire que par le biais de filiales distinctes, dotées
de comptabilités, de dirigeants, de personnel d'exploitation, d'équipements
et d'installations distincts, exclusivement dédiés à
la prestation de services de traitement de données. Ces filiales
louaient des services de communication auprès des opérateurs
(la société mère ou tout autre opérateur)
selon les tarifs publics, à l'instar des fournisseurs concurrents
de services de traitement de données. Des questions subsistaient
toutefois, notamment celle des " services hybrides ". Mais,
de manière générale, les questions réglementaires
relatives au traitement des données et aux communications semblaient
résolues.
Pièce 2.20 - Recommandation de la NAS

Comme c'est l'usage pour les décisions de la FCC, les transporteurs
publics ont déposé des requêtes en révision
judiciaire de la décision finale.
Les plaidoiries auront lieu à l'automne et la Cour d'appel du deuxième
circuit des États-Unis rendra sa décision - confirmant "
essentiellement " les décisions de la commission - le 1er
février 1973.
Bien que la FCC ait souhaité procéder de manière
ordonnée, les événements ont rapidement pris une
tournure inattendue. La cause : deux propositions tarifaires déposées
par AT&T fin 1971. La première imposait l'utilisation de modems
DAA sur les lignes louées, jusque-là exemptées des
tarifs PCA. Il est intéressant de noter que les lignes louées
étaient également celles qui subissaient la plus forte concurrence
de la part des fabricants de modems indépendants ; un lien que
ces derniers n'ont pas manqué de souligner. La seconde proposition
tarifaire baissait les tarifs de location des modems .
Michael Slomin, avocat à la FCC travaillant en étroite collaboration
avec Strassburg sur les questions abordées, se souvient des larmes
de la coopérative de fabricants indépendants de modems et
autres équipements de communication de données, l'Independent
Data Communications Manufacturers Association (IDCMA), qui venait de se
former :
C'est manifestement anticoncurrentiel. C'est la preuve d'un plan machiavélique
visant à nous éliminer, et de surcroît, il repose
sur un postulat erroné. Ce système d'accès aux données
est absurde. Il est inutile. Nos appareils sont parfaitement conçus
pour fonctionner avec le réseau téléphonique ; d'ailleurs,
nos entreprises les vendent à une centaine de gouvernements étrangers
pour leurs réseaux respectifs, sans le moindre problème.
Enfin, ce système d'accès aux données est un luxe
superflu. Il offre des fonctionnalités inutiles et, surtout, il
perturbe nos communications. Il engendre ses propres anomalies et dégrade
gravement notre service de communication. FCC, il est urgent d'agir.
L'indignation face à la concurrence ne pouvait plus être
contenue dans le cadre des délibérations de la FCC ; les
tribunaux furent rapidement engorgés par les poursuites antitrust.
Face à une justice trop lente ou incertaine, le champ de bataille
se déplaça vers le Congrès, doté du pouvoir
de modifier les lois. Ces conséquences découlaient directement
des changements apportés par la FCC aux règles de la concurrence,
notamment celles relatives aux acquisitions étrangères et
aux SSC
2.12 La FCC, les litiges de juridiction et la connexion directe des
équipements de paiement commercial (CPE) - 1973-1978
Pendant ce temps, les conflits de compétences entre le gouvernement
fédéral - représenté par la FCC, le ministère
de la Justice et le Congrès - et les États s'intensifient
(l'enjeu portant une fois de plus sur le commerce interétatique
versus le commerce intra-étatique). La FCC était compétente
pour réglementer les télécommunications interétatiques,
tandis que chaque État disposait d'une commission des services
publics (PUC) qui réglementait les télécommunications
intra-étatiques. Les décisions Carterfone et SCC ont engendré
un conflit entre ces autorités compétentes. En effet, si
les clients fournissaient leur propre équipement client (CPE) ou
se connectaient à des opérateurs autres que les compagnies
de téléphone, ces dernières subiraient un manque
à gagner. Logiquement, les tarifs des appels locaux devraient augmenter
ou, à minima, ne pas atteindre leur niveau le plus bas possible.
Ce problème, connu sous le nom de " problème de séparation
", est une conséquence inévitable de l'application
d'un monopole naturel : chaque utilisateur disposait d'un téléphone
unique pouvant être connecté à tous les autres.
Comment répartir les revenus et les coûts d'un appel interétatique
entre les opérateurs intra-étatiques et interétatiques
? La pratique consistait à répartir une partie des recettes
d'un appel interétatique entre les deux opérateurs téléphoniques
de l'État, et une partie des coûts liés au réseau
téléphonique et à l'opérateur interétatique
à la charge de ce dernier. Ainsi, les États bénéficiaient
à la fois de recettes accrues et de coûts réduits
sur les appels interétatiques, ce qui expliquait en grande partie
la baisse des tarifs locaux. Par conséquent, on pouvait s'attendre
à une opposition des commissions des services publics des États
aux récentes décisions de la FCC.
Strassburg savait qu'il fallait prévenir ce conflit de juridiction
avec les États. Il organisa donc une procédure conjointe
avec la NARUC (National Association of Regulatory Utility Commissioners,
une émanation de la NARUC, le R signifiant " chemin de fer
"). Annoncée le 14 juin 1972, la procédure n° 19419
portait le titre complet de " Interstate and Foreign MTS and WATS,
35 FCC2d 539 (1972) ". Elle ne statuait pas spécifiquement
sur les communications intra-étatiques, mais, en tant que procédure
conjointe, avec la participation de la FCC et des PUC (trois représentants
de la FCC et quatre des PUC), elle visait à définir des
règles applicables à tous, afin que les litiges de juridiction
n'entraînent pas une hausse des coûts des télécommunications
ni n'empêchent les consommateurs d'utiliser le téléphone
comme ils le souhaitent : de manière avantageuse pour eux-mêmes
et non préjudiciable à l'intérêt public. Strassburg
a clairement indiqué que l'objet de la procédure n'était
pas de réexaminer l'arrêt Carterfone, cette question ayant
déjà été tranchée : les tarifs autorisaient
désormais la connexion d'équipements clients fournis par
le client via des PCA. La question était de savoir si, et à
quelles conditions, les clients seraient autorisés à fournir
leurs propres PCA pour assurer la signalisation et la connexion au réseau.
Strassburg rappelle :
Nous avons demandé au Conseil mixte d'examiner les recommandations
de l'Académie nationale des sciences, des comités consultatifs,
du Bureau des ingénieurs en chef et toute autre observation. Ce
forum devait servir de cadre au règlement officiel des problèmes
liés aux PCA et à l'enregistrement, ou à toute autre
solution de rechange aux PCA.
La NARUC et les États concernés ne se sont toutefois pas
contentés de laisser la décision finale à la seule
procédure conjointe. La NARUC et dix-sept commissions des services
publics (PUC) des États ont mené leurs propres enquêtes
sur les préjudices pouvant résulter de l'interconnexion
des équipements terminaux appartenant aux clients et entretenus
par eux-mêmes (CPE). Pour obtenir les données nécessaires,
ils ont dû en faire la demande à AT&T, qui souhaitait
appuyer les préoccupations de la NARUC et, idéalement, revenir
sur la décision Carterfone. En avril 1973, ils ont publié
leurs résultats. Après avoir étudié 1 523
cas de problèmes liés aux CPE, ils ont conclu : il est clair
que l'interconnexion des équipements fournis par les abonnés
a eu, jusqu'à présent, des effets néfastes sur la
qualité du service téléphonique. La NARUC s'est toutefois
abstenue de tirer des conclusions. Cinq semaines plus tard, la FCC a indiqué
qu'après examen des données, aucune différence statistiquement
significative n'avait pu être démontrée entre les
équipements fournis par les clients et ceux fournis par les opérateurs
téléphoniques.
La Caroline du Nord a alors contesté le pouvoir de la FCC d'imposer
des politiques et des tarifs de télécommunications intra-étatiques.
La Commission des services publics de Caroline du Nord (PUC) a refusé
d'autoriser les interconnexions inter-étatiques à son réseau
téléphonique intra-étatique. L'interconnexion refusée
concernait Telerent Leasing, qui a porté l'affaire devant la FCC,
exigeant l'autorisation de se connecter au réseau intra-étatique
de Caroline du Nord. La Caroline du Nord contestait ainsi directement
le pouvoir de la FCC de réglementer le commerce intra-étatique.
Elle n'était pas la seule. La PUC du Nebraska a déclaré
que tout PABX connecté aux lignes intra-étatiques était
un opérateur de télécommunications, nécessitant
l'obtention d'un certificat d'utilité publique ; une procédure
qui, si elle n'est pas évidente, peut s'avérer longue. Tandis
que la Caroline du Nord portait l'affaire devant les tribunaux, le Nebraska
menait une bataille administrative.
Durant toute cette période, AT&T dut mettre en uvre son
programme PCA et, de plus en plus, défendre sa politique contre
les accusations de monopole et d'entente illicite. En 1974, on comptait
près d'une centaine de modèles différents de PCA.
Quant aux DAA, les PCA utilisés avec les modems, plus de 10 000
étaient en service en janvier 1972 : la moitié étaient
manuels et l'autre moitié automatisés, ces derniers ayant
été introduits au milieu de l'année 1970. (En juillet
1978, 1 160 000 PCA étaient en service. )
Des alternatives aux PCA commençaient à apparaître,
bien que plusieurs années se soient écoulées depuis
que le PCA avait dû être interdit, utilisé et largement
diffusé. Les opposants à AT&T affirmaient que ces alternatives
étaient moins chères et meilleures, prouvant ainsi une fois
de plus l'entente illicite d'AT&T. (Deux exemples en sont le système
de connexion vocale STC, développé par AT&T - ironiquement
- et le programme de Rochester.)
Il y a également eu des affirmations selon lesquelles AT&T
aurait dû mettre en uvre un programme d'enregistrement, comme
celui dont discute la FCC.
Le 1er janvier 1974, Walter R. Hinchman succède à Stassburg
à la tête de CCB. En mars 1974, quelques mois seulement après
son départ à la retraite, Stassburg prend la parole lors
d'une réunion de la North American Telephone Association (NATA),
association de fabricants indépendants d'équipements de
télécommunications (CPE) fondée par Tom Carter de
Carterfone. Il leur conseille d'envisager d'autres solutions que la réglementation.
Compte tenu de l'expertise et de la perspicacité d'une personnalité
aussi respectée, il n'est guère surprenant que des actions
antitrust privées aient été intentées en nombre
record. (Voir l'annexe 2.21 : Nombre d'affaires antitrust en cours contre
AT&T.)
Début 1974, la FCC a agi pour protéger la compétence
fédérale en rendant une décision déclaratoire
dans la procédure de location Telerent, affirmant :
l'autorité primordiale en matière de modalités
et de conditions régissant l'interconnexion des équipements
fournis par le client au réseau téléphonique national.
Les commissions des services publics des États ne pouvaient prendre
aucune mesure annulant ou incompatible avec les décisions fédérales
antérieures relatives à l'interconnexion des équipements
et systèmes appartenant aux clients au réseau téléphonique
indivisible. La commission des services publics de Caroline du Nord a
immédiatement interjeté appel de cette décision devant
la Cour d'appel des États-Unis pour le quatrième circuit
- North Carolina Utilities Commn c. FCC, 537 F.2d 787 (4th Cir.). La NARUC
et d'autres États se sont joints à cet appel.
Pendant que le tribunal prenait son temps pour rendre une décision
dans le différend relatif à la compétence, la procédure
conjointe a recueilli des témoignages.
En 1974, deux autres litiges tarifaires furent portés devant la
FCC : Phonemate et Mebane Telephone Company. La société
Phonemate souhaitait commercialiser un répondeur téléphonique
alimenté par quatre piles. AT&T exigeait l'utilisation d'un
circuit intégré de protection (PCA). La FCC engagea une
procédure judiciaire, partant du principe que quatre piles ne pouvaient
présenter aucun danger. Or, le produit était défectueux
et pouvait, dans certaines circonstances, causer des dommages. Lorsque
l'affaire fut révélée, AT&T reconnut l'absurdité
de sa position et Phonemate, soucieux de dissimuler son incompétence,
accepta qu'AT&T fournisse un circuit de protection que Phonemate intégrerait
à chaque appareil. Bien qu'apparemment anodin, cet accord allait
démontrer que les fabricants étaient capables de fournir
leurs propres circuits de protection, c'est-à-dire des PCA, permettant
ainsi à leurs produits de se connecter directement au réseau
téléphonique. Le cas de Mebane était légèrement
différent. La petite entreprise indépendante Mebane Telephone
Company, basée en Caroline du Nord, soutenait que la FCC n'était
pas habilitée à imposer la tarification d'équipements
fournis par les clients. Pas de tarif, pas d'interconnexion. En mai 1975,
la FCC a délibérément étendu la politique
de Carterfone (article 507) pour rejeter la position tarifaire de Mebane
- Mebane devait facturer les équipements clients fournis par le
client.
En octobre 1975, la FCC a rendu sa première décision à
l'issue de la procédure conjointe. La connexion directe des équipements
clients fournis par le client était autorisée, sous réserve
d'enregistrement auprès de la FCC ou d'autocertification. Si ces
équipements répondaient à des critères techniques
rigoureux - le programme d'enregistrement de la Commission comprenait
112 pages de procédures et de spécifications techniques
-, aucune autorisation de connexion préalable ( PCA ) n'était
requise. Les PCA restaient obligatoires pour les équipements non
enregistrés. Les parties qui avaient fait appel de la décision
concernant Telerent Leasing ont alors interjeté appel du programme
d'enregistrement de la FCC.
Début 1976, la Cour d'appel du quatrième circuit, dans l'affaire
Telerent Leasing, a statué par deux voix contre une en faveur de
la FCC. La FCC pouvait ainsi prévaloir sur la compétence
des États pour imposer des normes téléphoniques nationales.
Avant la fin de l'année, un pourvoi devant la Cour suprême
a été rejeté sans autre commentaire. L'autorité
de la FCC était désormais établie.
En mars 1977, la Cour d'appel du quatrième circuit a jugé
que l'enregistrement/la certification des équipements par la FCC
était légal. Six mois plus tard, la Cour suprême a
de nouveau rejeté un pourvoi en cassation. Le pouvoir de la FCC
était ainsi réaffirmé.
Fin mars, lors d'une audition devant la sous-commission des communications
du Sénat, Paul Henson, président du conseil d'administration
d'United Telecommunications, proposa le concept d'instrument primaire
: tout service téléphonique de base à ligne unique
incluait un téléphone appartenant à l'opérateur
et entretenu par celui-ci. Ce concept était justifié par
de nombreux arguments, notamment le maintien de la responsabilité
de bout en bout de l'opérateur, la contribution à la maîtrise
des tarifs locaux, les questions de sécurité et des avantages
transitoires.
Le 3 octobre 1977, le président et le membre le plus haut placé
de la majorité demandèrent à la FCC d'examiner la
mise en uvre du concept d'instrument primaire. La FCC ouvrit une
enquête le 6 février 1978 et, le 2 août, publia un
rapport rejetant la proposition.
Les clients avaient le droit de connecter l'équipement de leur
choix au réseau de Bell.
2.13 Droit de la concurrence, enquête informatique II et démantèlement
d'AT&T - 1973-1984
Lorsque John D. deButts devint président-directeur
général d'AT&T le 1er avril 1972, il hérita,
à l'instar de Vail en 1907, d'une entreprise démoralisée,
en manque de direction et de leadership. Les décisions concernant
Carterfone et SCC révélaient des dérives qui corrompaient
l'essence même de ce qui faisait la spécificité d'AT&T.
DeButts en était profondément conscient, car sa carrière
s'était déroulée au sein des filiales opérationnelles,
où la concurrence était inconcevable pour l'éthique
du service public, et non une expérience qu'on pouvait rationaliser
par la seule force de l'esprit, comme seul Romnes, fort de son expérience
chez Bell Labs et Western Union, aurait pu le faire. Mettre fin à
toute tolérance envers les changements en cours devint une priorité
pour deButts.
Il souhaitait redonner à AT&T sa splendeur d'antan, celle de
l'époque de Vail, où un système unique, une politique
unique et un service universel insufflaient une nouvelle dynamique au
travail. Mais deButts n'avait pas anticipé, et peut-être
n'avait-il pas pu anticiper, que l'époque exigeait un nouvel esprit
et une nouvelle pratique du service public, une perspective qui s'avérerait
difficile à atteindre pour un deButts de plus en plus combatif.
En septembre 1973, deButts prononça un discours révélateur
intitulé " Une obligation inhabituelle " devant les membres
de la National Association of Regulatory Utility Commissioners (NARUC).
Dans des termes on ne peut plus clairs, il rejeta la concurrence et s'engagea
à se battre jusqu'au bout : défendre publiquement le principe
du transporteur commun et, par conséquent, s'opposer à la
concurrence et prôner le monopole. Il savait que son discours risquait,
voire allait, exaspérer les membres du gouvernement farouchement
partisans du changement. Qu'importe ! Il était prêt à
tout pour se battre.
AT&T et deButts obtinrent gain de cause lorsqu'en mars 1974, MCI déposa
une plainte pour pratiques anticoncurrentielles, invoquant vingt-deux
chefs d'accusation. MCI était loin d'être la seule, car dès
1980, soixante plaintes privées pour pratiques anticoncurrentielles
furent déposées contre AT&T.
De toute évidence, les entreprises souhaitant être compétitives
dans le secteur des télécommunications en avaient assez
de la lenteur de la FCC. Trois accusations étaient les plus fréquentes
: le refus persistant d'AT&T d'autoriser le raccordement de réseaux
étrangers et l'utilisation obligatoire de PCA, le refus d'autoriser
l'interconnexion des opérateurs concurrents et le monopole des
achats auprès de WE .
Le Congrès s'est également fait connaître. En 1974,
le sénateur Phillip A. Hart, président de la sous-commission
sénatoriale chargée des questions antitrust et de monopole,
a tenu des auditions sur sa loi de réorganisation industrielle,
qui visait à restructurer sept secteurs industriels américains,
dont les télécommunications, afin de les rendre plus compétitifs.
Devant cette sous-commission, Clay T. Whitehead, directeur du Bureau de
la politique des télécommunications, a témoigné
: " Les lois antitrust doivent être appliquées afin
de garantir que les mécanismes de réglementation ne puissent
pas servir de refuge à ceux qui cherchent à se soustraire
à la concurrence
Enfin, une restructuration du secteur des
communications pourrait s'avérer nécessaire pour que concurrence
et monopole puissent coexister de manière constructive. "
Les grandes entreprises se sont retrouvées une fois de plus sous
le feu des projecteurs. Mais cette fois, le gouvernement lui-même
a été stigmatisé. Des échecs comme la guerre
du Vietnam, la destitution du président Richard Nixon (le Watergate)
et une inflation galopante - même le contrôle des salaires
et des prix s'étant révélé inefficace - ont
contribué à instaurer un climat social sceptique quant à
la capacité des grandes organisations et institutions à
résoudre quoi que ce soit. Au sein du gouvernement fédéral,
cela a eu pour effet d'affaiblir l'autorité des nominations politiques
et de renforcer le pouvoir des fonctionnaires permanents. Au ministère
de la Justice, les employés qui nourrissaient du ressentiment envers
le décret de consentement de 1956 y ont vu une occasion de prendre
l'initiative et de gagner devant les tribunaux ce qui avait été
perdu lors de négociations privées menées par des
agents politiques. Le fait que le ministère de la Justice envisageait
une telle action a fuité dès décembre 1973, lorsque
Business Week a rapporté qu'AT&T avait été assignée
à comparaître pour fournir des documents et que de nombreux
acteurs du secteur des communications étaient convaincus qu'il
s'agissait d'un prélude à d'autres actions : une action
antitrust ou la réouverture du décret de consentement de
1956. Le président Ford a encore encouragé cette action
lorsqu'il a prononcé, le 20 octobre, un discours appelant à
une application plus stricte des lois antitrust.
Le 20 novembre 1974, le ministère de la Justice lança sa
quatrième offensive majeure contre AT&T en déposant
une plainte pour pratiques anticoncurrentielles : États-Unis contre
AT&T Co. Plus exhaustive que la plainte de 1949, cette vaste accusation
reprochait à AT&T d'avoir monopolisé et conspiré
pour monopoliser divers marchés des télécommunications,
y compris celui des équipements fournis par les clients. AT&T
demandait la cession de WE, la scission de WE en plusieurs sociétés
et la séparation de tout ou partie des sociétés d'exploitation
Bell d'AT&T Long Lines. La question des Bell Labs fut reportée.
Les réactions immédiates du monde financier furent majoritairement
négatives ; le Wall Street Journal écrivait : " Quel
est le problème qui justifie de risquer de nuire à l'efficacité
d'une composante essentielle de l'infrastructure américaine ?
" Le président deButts écrivit aux actionnaires qu'AT&T
n'enfreignait pas la loi, que la plainte était contraire à
l'intérêt public et qu'AT&T se battrait jusqu'au bout.
Un porte-parole du ministère de la Justice a répondu : "
Je ne crois pas que nous puissions promettre que gagner ce procès
entraînera une baisse des tarifs, mais cela sous-entend que la loi
doit être appliquée. "
Alors que l'affaire était confiée au juge Joseph C. Waddy,
du tribunal fédéral du district de Columbia, AT&T préparait
sa réponse. La stratégie retenue comportait trois volets
: contester la légalité de la plainte, employer des manuvres
dilatoires et demander réparation au Congrès.
La réponse officielle d'AT&T détaillait l'historique
de la réglementation, remontant à l'Engagement Kingsbury.
L'entreprise soutenait ensuite que la plainte était illégale
en vertu du principe de l'autorité de la chose jugée : le
décret de consentement de 1956 interdisait toute action en désinvestissement,
le ministère de la Justice ayant approuvé la structure d'AT&T
par ce même décret. Fondamentalement, le tribunal était
incompétent, les mêmes questions étant déjà
soumises à la FCC. Rejetant le premier argument, le juge Waddy
demanda alors à la FCC de se prononcer sur la question de la compétence.
Plus d'un an plus tard, le dernier jour de 1975, la FCC déposa
son mémoire : la loi sur les communications n'autorise pas explicitement
la Commission à modifier la structure d'AT&T. De plus, rien
ne justifiait de déclarer la politique antitrust inapplicable de
plein droit. La FCC avait transféré la compétence
principale au ministère de la Justice exactement l'inverse de l'affaire
Carterfone. Le juge Waddy a confirmé son opinion le 24 novembre
1976 : AT&T était soumise au droit de la concurrence et non
protégée par la réglementation. Cependant, il a également
fait savoir aux avocats d'AT&T qu'il jugeait leurs arguments fragiles.
AT&T a interjeté appel, sollicitant une décision plus
favorable et retardant ainsi la procédure.
Un an plus tôt, en novembre 1975, lorsque deButts apprit que les
préparatifs étaient terminés pour tenter de légiférer
afin de contourner l'incertitude des tribunaux, il déclara : "
Il s'agit peut-être de l'effort de politique publique le plus
important que nous ayons jamais entrepris. " Présenté
dans les deux chambres du Congrès comme un projet de loi modifiant
la loi sur les communications de 1934, il portait le titre officiel de
Loi de réforme des communications des consommateurs (CCRA), également
connue sous le nom de loi Bell. Il visait à ramener les télécommunications
et AT&T à l'état idéal qui prévalait avant
l'affaire Carterfone et autres. Autoritaire et inflexible, il reçut
néanmoins un soutien honorable. Seules les erreurs commises lors
de sa présentation lui aliénèrent de puissants adversaires,
comme le président de la sous-commission des communications de
la Chambre des représentants, Lionel Van Deerlin. Ce dernier annonça
des auditions sur la concurrence dans les télécommunications,
faisant ainsi dérailler la CCRA.
La FCC ne voulait pas se laisser distancer par le ministère de
la Justice. Ayant modifié les règles institutionnelles,
elle souhaitait avoir son mot à dire sur leur application, même
si cela soulevait des questions structurelles. Pour accroître son
autorité, elle devait affirmer ses droits et clarifier les questions
de compétence réglementaire laissées en suspens par
l'enquête Computer Inquiry I.
Fin 1975, il était devenu évident que les ordinateurs et
les communications convergeaient plus rapidement que prévu. En
1969, 10 % des ordinateurs pouvaient communiquer via le réseau
téléphonique - pour les communications de données.
En 1976, ce chiffre atteignait 45 %, et le nombre d'ordinateurs avait
été multiplié par neuf. De plus, AT&T venait
d'annoncer un nouveau terminal informatique interactif, le Dataspeed 40/4
: la FCC devait-elle le taxer ?
Les services hybrides et d'autres questions en suspens nécessitaient
des règles plus précises définissant ce qui était
soumis à la réglementation et ce qui ne l'était pas.
Un avis d'enquête et un projet de réglementation furent donc
lancés le 29 juillet 1976 et officiellement publiés le 9
août. Il s'agit de l'enquête Computer Inquiry II. Il faudra
trois ans, jusqu'en 1979, avant que la FCC soit prête à proposer
sa décision provisoire.
En novembre 1977, la Cour suprême refusa d'examiner la décision
du juge Waddy, invoquant sa compétence, mettant ainsi fin à
la procédure d'appel d'AT&T. Le juge ordonna alors à
AT&T et au ministère de la Justice d'entamer la phase de communication
des pièces - la collecte auprès de l'autre partie des documents
et éléments nécessaires à la preuve de leurs
arguments respectifs. En février 1978, il statua qu'ils ne pouvaient
pas partager les éléments de preuve avec les parties ayant
intenté des actions antitrust privées - une décision
favorable à AT&T. Ce fut la dernière décision
importante du juge Waddy, car, dès l'été 1978, sa
santé déclinante l'obligea à se voir confier tous
ses dossiers. L'affaire AT&T fut confiée à un juge de
district nouvellement nommé, Harold H. Greene. Contrairement au
juge Waddy, le juge Greene était un juge actif et, en septembre,
il fixa la date du procès à septembre 1980. Celle-ci fut
finalement repoussée au 15 janvier 1981 ; un délai encore
bien plus court que sous le juge Waddy. Il a également annulé
la règle de Waddy selon laquelle les informations ne pouvaient
pas être partagées avec ceux qui avaient intenté des
poursuites antitrust privées, une décision contre laquelle
AT&T allait faire appel - en juin 1979, la Cour suprême a refusé
d'examiner l'affaire, confirmant ainsi la décision de Greene.
En février 1979, Charles L. Brown succéda
à deButts à la tête d'AT&T. Lassé des rivalités,
il savait qu'il était temps d'accepter les nouvelles règles
du jeu. L'une de ses premières décisions fut d'annoncer
une philosophie de gestion reconnaissant et acceptant la concurrence :
" Un nouveau réalisme : je suis un concurrent, et j'envisage
l'avenir du marché avec anticipation et confiance. "*
. Cette confiance reposait en partie sur son expérience de la restructuration
d'AT&T menée en 1978, qui reprenait celle de 1973 - la première
depuis 1909. L'organisation de Vail était axée sur les fonctions,
celle de deButts sur les services, et la nouvelle organisation de Brown
serait axée sur les groupes de clients. En segmentant sa structure
pour répondre aux besoins spécifiques des différents
groupes de clients, tels que les entreprises et les particuliers, AT&T
abandonna le principe du service public selon lequel tous les clients
devaient être traités de manière égale. Cette
réorganisation reflétait également les fortes tensions
qui pesaient sur l'organisation interne d'AT&T en raison des incertitudes
liées à sa mission et à son ou ses environnements
concurrentiels.
Pour mettre en uvre son " Nouveau Réalisme ", Brown
s'efforça rapidement de trouver un compromis avec la FCC, le Congrès
et les parties ayant intenté des poursuites antitrust privées.
Ses efforts furent peu fructueux. À la FCC, il sollicita des conseils
sur la manière de structurer des tarifs acceptables, mais on lui
répondit qu'il ne comprenait pas le fonctionnement du processus.
AT&T proposait des tarifs que la FCC acceptait ou rejetait ; il n'appartenait
pas à la FCC de dicter sa conduite à AT&T. Avec le Congrès,
Brown savait qu'il devait agir avec prudence et que la position d'AT&T
était intrinsèquement incohérente : tout en souhaitant
conserver la réglementation du réseau avec une exemption
aux lois antitrust, il désirait également pouvoir concurrencer
sur les marchés non réglementés. Brown comprit que
la législation ne correspondrait pas aux attentes d'AT&T et
qu'elle pourrait même ne jamais voir le jour. Quant aux poursuites
antitrust privées, il obtint quelques progrès, mais insuffisants
pour changer le fait qu'AT&T était assiégée.
En mai, la FCC a publié sa décision provisoire concernant
l'enquête informatique II. L'un des principaux objectifs était
de mieux définir les services hybrides, c'est-à-dire les
services combinant des composantes informatiques et de communication.
L'enquête informatique II distinguait les services vocaux, les services
non vocaux de base et les services non vocaux améliorés.
Les services vocaux devaient être réglementés, tandis
que les services non vocaux de base ne l'étaient pas. Les opérateurs
dominants pouvaient proposer des services non vocaux de base, mais uniquement
par l'intermédiaire de filiales distinctes. Les services de ces
filiales ne devaient pas être réglementés, même
s'ils étaient proposés par un opérateur général.
AT&T s'est opposée à la création de filiales
distinctes, arguant que les avantages liés aux synergies économiques
seraient perdus. Le ministère de la Justice s'est opposé
au principe même de l'extension des pouvoirs de la FCC, en vertu
de la loi sur les communications, aux questions structurelles, faisant
valoir que cette loi ne lui conférait pas une telle autorité.
La FCC a pris ces observations, ainsi que d'autres, en délibéré
.
L'action législative, suspendue en raison d'auditions visant notamment
à désamorcer les pressions d'AT&T, reprit de l'élan
en 1978 lorsque les représentants Van Deerlin et Louis Frey, respectivement
démocrate et républicain, évoquèrent quelques
idées préliminaires. Cependant , peu de progrès furent
réalisés. En 1979, le Sénat examinait plusieurs projets
de loi. L'ensemble du processus s'enlisa considérablement. Durant
l'été, le sénateur Ernest F. Hollings (démocrate,
Caroline du Sud), président de la sous-commission du commerce et
des communications du Sénat, avertit : " Il serait regrettable
qu'il soit impossible de légiférer ", ajoutant que
ni lui ni les membres de la sous-commission ne subiraient de préjudice
personnel en l'absence de législation. (La législation resterait
en suspens jusqu'en 1985 , date à laquelle elle fut de facto abandonnée,
servant au mieux de prétexte à une action de la FCC ou des
tribunaux.)
En septembre 1979, AT&T reçut une nouvelle encourageante dans
le cadre du procès antitrust Litton Systems, Inc. contre AT&T.
Litton avait poursuivi AT&T en 1976, l'accusant de pratiques commerciales
prédatrices et anticoncurrentielles, ainsi que d'entente illicite
visant à maintenir un monopole illégal sur les équipements
destinés aux clients. Litton soutenait que le PCA constituait un
nouvel exemple des pratiques monopolistiques d'AT&T. Le tribunal sollicita
l'avis d'expert du magistrat Ken Sinclair Jr., qui conseilla : "
Cette action devrait être rejetée en raison de l'immunité
implicite dont bénéficie AT&T en vertu des lois antitrust.
" Il ajouta : La poursuite de cette action constitue une application
rétroactive envisagée des lois antitrust à des comportements
précédemment évalués selon des normes réglementaires
fondées sur des notions d'intérêt public incompatibles
avec le modèle de concurrence pure et parfaite imposé par
la loi Sherman. Ce conflit, ainsi que la réglementation exhaustive
incarnée par les programmes fédéraux et étatiques,
exigent l'arrêt de cette action.
Deux mois plus tard, un tribunal saisi d'une autre action antitrust privée
intentée contre AT&T par Essential Communications, Inc. est
parvenu à la conclusion inverse : ni la loi sur les communications
ni les réglementations étatiques ne prévoient d'exemption
implicite. Les tribunaux étaient aussi perplexes que le reste du
monde.
Le 2 mai 1980, la FCC a rendu sa décision finale concernant l'enquête
informatique II.
Elle avait simplifié sa décision provisoire en ne distinguant
que deux catégories de services : la transmission de base et les
services améliorés. Les services améliorés
étaient ceux qui incluaient le traitement informatique du contenu,
du code, du protocole et d'autres aspects des informations de l'abonné.
Les opérateurs AT&T et GTE pouvaient proposer des services
améliorés non réglementés, mais uniquement
par l'intermédiaire de filiales distinctes ; GTE allait faire appel
et obtenir une exemption. La commission a débattu de l'opportunité
de traiter le téléphone lui-même différemment
des autres équipements de télécommunications, mais
a finalement décidé de ne pas faire de distinction. Tous
les équipements de télécommunications, d'une valeur
d'environ 4 milliards de dollars, devaient être transférés
à une nouvelle filiale avant le 1er mars 1982. La FCC a également
affirmé son autorité, telle que décrite dans la décision
provisoire, pour interpréter le décret de consentement de
1956 et a informé AT&T qu'elle la soutiendrait dans son litige
avec le ministère de la Justice. Trente-quatre participants à
la procédure d'enquête informatique II ont déposé
des avis d'appel auprès des tribunaux.
Le simple fait de déposer un recours ne suffisait pas au ministère
de la Justice. Estimant que la FCC n'avait pas le pouvoir de modifier
les termes du décret de consentement de 1956, le ministère
de la Justice a intenté une action en justice devant le tribunal
de district des États-Unis pour le district du New Jersey, juridiction
qui avait initialement rendu ce décret, afin d'empêcher AT&T
de concurrencer sur les marchés non réglementés.
Toutes les entreprises qui ne souhaitaient pas voir AT&T devenir un
nouveau concurrent se sont rangées du côté du ministère
de la Justice, tandis qu'AT&T soutenait la FCC. Deux juridictions
différentes délibéraient désormais sur la
légalité de la décision finale de la FCC.
Ces tribunaux n'étaient pas les seuls à être impliqués
dans la bataille pour redéfinir les règles du jeu dans le
secteur des communications. Le nombre de poursuites antitrust privées
semblait sans fin, atteignant un pic de soixante en 1981 (voir l'annexe
2.21 : Nombre d'affaires antitrust en cours contre AT&T).
Au fur et à mesure que les tribunaux rendaient leurs décisions,
AT&T en sortait perdante. L'opinion publique, telle qu'elle se reflétait
dans les décisions de justice, était clairement favorable
à la concurrence. AT&T et Brown en étaient bien conscients,
car dans le rapport annuel de 1979, publié juste avant la décision
finale de la FCC, Brown écrivait : " Notre troisième
préoccupation est la nécessité, à l'ère
d'une concurrence en plein essor, de libérer le système
Bell des contraintes du décret de consentement de 1956. Il n'est
plus logique de priver le système Bell de la possibilité
de concurrencer sur les marchés non réglementés.
"
Pièce 2.20 Nombre de procédures antitrust en cours contre
AT&T

Source : Alan Stone, Wrong Number : The Breakup of AT&T (New York
: Basic Books, Inc., 1989) 154. (Antitrust at a Glance (AT&T Report)
(15 décembre 1982), dans les archives d'AT&T.)
Tout comme AT&T, le ministère de la Justice avait perçu
des signes indéniables.
En septembre 1980, le juge Greene, déterminé à lancer
le procès États-Unis contre AT&T Co. le 15 janvier 1981,
fit clairement savoir au ministère qu'il ne croyait pas en leur
dossier et qu'il était exaspéré par ce qu'il considérait
comme leurs manuvres dilatoires. Une intense activité s'ensuivit,
non pas à cause de ses propos, mais parce que Ronald Reagan accéda
à la présidence cet automne-là, fort d'une victoire
écrasante et d'un mandat clair. Un nouveau président signifiait
une nouvelle administration et de nouveaux responsables de la politique
antitrust. Si le ministère de la Justice sortant de Carter voulait
obtenir gain de cause, un accord à l'amiable devait être
conclu avant son départ - coïncidence troublante, juste avant
la date prévue pour le procès. D'intenses négociations
s'ensuivirent et, en décembre, les parties adverses s'adressèrent
au juge Greene, demandant un report du procès afin de se concentrer
sur la recherche d'un accord. Le juge Greene encouragea leurs efforts,
mais refusa de lever l'incitation à éviter un procès.
Une semaine plus tard, ils demandèrent à nouveau au juge
Greene de reporter le procès, affirmant être sur le point
de parvenir à un accord. Cette fois, il accéda partiellement
à leur requête, non pas en reportant les plaidoiries d'ouverture,
mais en reportant la présentation des pièces du dossier
au 2 février.
En février 1981, William F. Baxter devint le nouveau procureur
général adjoint chargé de la concurrence. Professeur
de droit à Stanford, il était animé de fortes convictions
et possédait une vision réfléchie de l'économie
et de la concurrence. À sa prise de fonctions, ses deux supérieurs
se récusèrent dans l'affaire AT&T pour cause de conflit
d'intérêts. Baxter devint ainsi le principal responsable
du ministère de la Justice dans ce dossier, sous l'autorité
directe de la Maison-Blanche. Les résultats allaient cependant
être très différents de ceux obtenus lors de la récusation
du procureur général en 1886. Baxter décida de gérer
l'affaire lui-même, afin de s'affranchir des précédents
et des contraintes qui en découlaient. Il envisageait cette affaire
comme un prolongement du travail entrepris par la FCC : distinguer, dans
le cadre de l'affaire AT&T, ce qui relevait de la réglementation
de ce qui était mieux maîtrisé par les forces de la
concurrence. 541 Lors de sa première rencontre avec le négociateur
en chef d'AT&T, Howard Trienans, le conseiller juridique principal
d'AT&T - qui venait d'un cabinet d'avocats externe et n'était
donc pas, lui aussi, influencé par les pratiques passées
- Baxter déclara que les négociations précédentes
étaient terminées et que, selon lui, AT&T devait se
séparer de ses filiales opérationnelles et se concentrer
sur la concurrence avec Long Lines, Bell Labs et WE. Point final.
Le 3 septembre, le juge Vincent Biunno du tribunal de district du New
Jersey a statué que la décision finale de la FCC, autorisant
AT&T à opérer sur des marchés non réglementés,
mais uniquement par le biais de filiales distinctes, constituait une modification
légale du décret de consentement de 1956. AT&T a immédiatement
interjeté appel.
En décembre, AT&T, incitée par l'activité du
Congrès à adopter une loi sur les communications - une loi
potentiellement bien plus défavorable que l'offre de Baxter - accepta
l'offre. Un communiqué de presse conjoint, publié le 31
décembre, annonça des négociations susceptibles de
mener au règlement du litige en cours. Baxter s'attela alors à
obtenir le soutien de l'Administration à cet accord, un accord
qui ne tenait pas pour acquis. Le 8 janvier, le ministère de la
Justice et AT&T, Baxter et Brown signèrent un décret
mettant fin à la procédure antitrust. Puis , au terme d'une
série complexe de manuvres juridiques, l'affaire devait être
transférée du tribunal de district du New Jersey au tribunal
du juge Greene, et le règlement devait modifier le décret
de consentement de 1956 et clore le litige. Du moins, c'est ce qui était
prévu. Cependant , le juge Biunno accepta l'accord au lieu de le
renvoyer au juge Greene, ce qui permettait un appel et le rendait donc
non définitif.
Dans les deux chambres du Congrès, des projets de loi ont commencé
à émerger, visant à modifier les termes de l'accord
afin de mieux garantir le maintien de tarifs téléphoniques
locaux bas et le respect du principe de service universel. Des élus,
préoccupés par cette question, considéraient toujours
le service téléphonique longue distance comme un monopole,
un monopole qui nécessitait d'être réglementé,
notamment pour que les subventions puissent continuer à être
transférées des recettes interétatiques aux recettes
intra-étatiques, contribuant ainsi au maintien de tarifs locaux
bas. Le ministère de la Justice, AT&T et désormais un
juge Greene furieux, qui estimait que son autorité avait été
bafouée par le tribunal du New Jersey, souhaitaient tous que leur
accord soit définitif et non compliqué par une action législative.
AT&T a lancé une campagne de publicité incitant à
la protestation publique contre le projet de loi, campagne qui s'est avérée
fructueuse, et les trois parties ont obtenu le transfert de la compétence
judiciaire au tribunal du juge Greene. Ce dernier a alors introduit dix
modifications, toutes acceptées, et l'accord a été
finalisé le 24 août 1982. L'un de ces dix amendements stipulait
que les sociétés d'exploitation pouvaient fournir des équipements
clients, mais ne pouvaient pas en devenir les fabricants. Ils devraient
l'acheter auprès d'entreprises concurrentes, dont AT&T.
Le 1er janvier 1984, AT&T s'est séparée de vingt-trois
filiales, regroupées en sept sociétés d'exploitation
régionales Bell (RBOC). Ces RBOC sont restées soumises à
la réglementation, tandis qu'AT&T - Long Lines, Bell Labs et
WE - n'en bénéficiait pas et pouvait ainsi investir librement
des marchés concurrentiels, comme celui de l'informatique. (AT&T
a d'ailleurs commencé à vendre des ordinateurs, allant jusqu'à
racheter son concurrent National Cash Register. Puis, en 1995, là
où la législation antitrust avait échoué,
la concurrence a opéré : AT&T a scindé WE et
Bell Labs, ne conservant que Long Lines et toutes ses autres activités.)
La réponse institutionnelle à la convergence des ordinateurs
et des communications, observée pour la première fois en
1965, a mis dix-neuf ans à se concrétiser. Entre-temps,
la dynamique de la concurrence sur le marché informatique a donné
naissance à trois générations d'ordinateurs. L'ordinateur
personnel IBM, lancé en août 1981, allait bientôt mettre
fin à la domination des ordinateurs centraux, amorcée par
la série IBM 360 en 1964. Tandis que cette dynamique institutionnelle
évoluait, les technologies de communication ne stagnaient pas,
mais continuaient de progresser. Au moment du démantèlement
d'AT&T, le 1er janvier 1984, l'une de ces technologies, la commutation
de paquets, était sur le point de provoquer une rupture technologique
majeure, sonnant le glas du paradigme de la commutation de circuits, hérité
de la première commercialisation du téléphone de
Graham et Bell. Ce récit occupera la suite de cet ouvrage
2.14 Conditions préalables
Au début de la Seconde Guerre mondiale, l'ordinateur n'existait
qu'à l'état de théorie, quelques calculateurs de
grande envergure et un certain nombre de projets de recherche disparates.
À la fin du conflit, un ordinateur avait été construit,
mais trop tard pour contribuer à l'effort de guerre, et une communauté
d'organisations et d'individus déterminés à faire
progresser l'informatique s'était constituée. Curieusement,
tout cela se déroula avec un impact minime de la part d'entreprises
telles qu'IBM, Remington Rand, Burroughs ou NCR, dont les produits partageaient
la même histoire conceptuelle que les ordinateurs et qui allaient
par la suite dominer la commercialisation de ces derniers.
Les idées initiales des concepteurs des premiers ordinateurs n'étaient
ni nouvelles ni abouties, et trouvèrent leur expression la plus
aboutie dans les produits commercialisés par les entreprises du
secteur des machines de bureau. Les deux courants de pensée les
plus influents furent ceux des machines à calculer et des moteurs
de calcul.
Au XVIIe siècle, Blaise Pascal créa la première machine
à calculer et Gottfried Leibniz développa la première
logique des dispositifs de calcul, qu'il mit ensuite en pratique. Leurs
recherches aboutirent aux technologies intégrées à
divers appareils de calcul tels que les additionneuses, les calculatrices
et les caisses enregistreuses.
En 1833, Charles Babbage, désireux d'améliorer ses tables
astronomiques, conçut une machine à vapeur qui, selon lui,
mécanisait la pensée. Il inventa la " machine à
différences " et la " machine analytique ". Cette
dernière utilisait un système de cartes perforées
pour contrôler les procédures de calcul des différences.
En 1890, Herman Hollerith concrétisa ces idées en un produit
novateur et révolutionnaire : la tabulation mécanique. Hollerith
avait consacré sa thèse de doctorat aux machines à
tabuler. Alors qu'il travaillait au Bureau du recensement des États-Unis,
il conçut et construisit la première machine à tabuler,
qui lisait électriquement les données sur des cartes perforées.
En 1896 , Hollerith fonda la Tabulating Machine Company (TMC) afin de
développer les ventes, la première étant conclue
avec la compagnie ferroviaire New York Central.
En 1911, Hollerith fusionna son entreprise avec quatre autres fabricants
d'équipements de mesure et d'information pour former la Computing-Tabulating-Recording
Company (CTR). En 1914, suite à une action en justice pour monopole
intentée par le ministère de la Justice, Thomas J. Watson
quitta National Cash Register pour devenir directeur général
de CTR. Un an plus tard, il en devint le président. CTR changea
de nom pour devenir International Business Machines (IBM) en 1924.
Accounting Machine Corporation (AMC) était le principal concurrent
d'IBM. AMC doit également ses débuts au gouvernement américain.
En 1905, le Bureau du recensement passa commande de machines à
tabuler auprès de James Powers et de sa jeune entreprise AMC, plutôt
qu'auprès de Hollerith. L'avance technologique d'AMC ne put cependant
compenser les nombreux autres atouts d'IBM, et en 1927, AMC chercha à
fusionner avec Remington Rand, qui regroupait plusieurs autres fabricants
de machines de bureau. Les deux entreprises dominèrent le marché
des machines à tabuler : IBM avec des machines électriques
et mécaniques, et Remington Rand uniquement avec des machines mécaniques.
Dans les années 1930, IBM prit une avance de huit contre un sur
Remington Rand, principalement en devenant le principal fournisseur de
machines à tabuler pour un gouvernement américain en pleine
expansion sous la présidence de Roosevelt et le Congrès
du New Deal.
Le besoin reconnu de machines pour effectuer des calculs scientifiques
incita Watson, animé d'un profond sens civique, et IBM à
financer le développement du premier ordinateur au monde en 1939.
Le Mark I, conçu par le professeur Howard Aiken de l'université
Harvard, n'était pas électronique. Watson Jr. le décrivit
comme " à peu près deux tonnes de machines à
tabuler IBM synchronisées sur un seul axe ". IBM fit don du
Mark I à Harvard en 1944.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale engendra le besoin de machines de calcul
plus performantes pour créer et décrypter des codes de chiffrement
ainsi que pour calculer des trajectoires balistiques, le gouvernement
américain s'inspira de ces idées et de ces efforts pour
construire le premier ordinateur au monde. Malgré cela, les considérations
informatiques restèrent marginales dans l'action stratégique.
Puis, en 1949, l'Union soviétique fit exploser une bombe atomique.
Les États-Unis ne pouvaient plus compter uniquement sur la production
de masse pour assurer leur sécurité. L' information, et
avec elle l'ordinateur, devint la source d'un avantage concurrentiel et
de la victoire.
2.15 L'émergence des ordinateurs de première génération
1946-1959
Fin 1945, des chercheurs de la Moore School de l'Université de
Pennsylvanie mirent en marche une machine de 30 mètres de long,
3 mètres de haut et 90 centimètres de profondeur. Elle contenait
17 000 tubes à vide, environ 70 000 résistances, 10 000
condensateurs et 6 000 interrupteurs.
L'ENIAC (Electronic Numerical Integrator and Calculator) fut le premier
ordinateur entièrement électronique. Conçu et développé
par J. Presper Eckert et John W. Mauchly sous la supervision du lieutenant
Herman Goldstine, l' ENIAC était financé par le Laboratoire
de recherche balistique de l'armée américaine à Aberdeen.
L'ENIAC présentait un défaut majeur : bien qu'il pût
calculer plusieurs centaines de fois plus vite qu'une machine électromécanique
ou à relais , il nécessitait un recâblage pour chaque
nouveau problème, une opération qui prenait de 30 minutes
à une journée entière. Néanmoins, en réalisant
le premier ordinateur électronique, Eckert, Mauchly et Goldstine
ont fait progresser la trajectoire des ordinateurs au-delà du simple
stade d'idée.
Une fois la conception de l'ENIAC achevée, l'équipe dut
relever un nouveau défi : concevoir l'ordinateur suivant, nettement
plus performant, de préférence sans la contrainte impossible
d'un recâblage. Durant l'été 1944, le lieutenant Goldstine
rencontra par hasard John von Neumann en attendant un train. Goldstine
commença à parler de l'ENIAC à von Neumann, le plus
éminent mathématicien appliqué de son temps. Von
Neumann était lui-même impliqué dans plusieurs projets
secrets nécessitant une puissance de calcul supérieure à
celle disponible à l'époque, mais ignorait tout de l'ENIAC.
Le 7 août 1944, von Neumann visita la Moore School et commença
immédiatement à y apporter ses idées. La collaboration
entre von Neumann, Eckert, Mauchly et Goldstine s'avéra fructueuse
lorsqu'ils mirent au point le concept de stockage des instructions logiques
en mémoire - l'ordinateur à programme enregistré
. Au lieu de réinitialiser manuellement les commutateurs, ou pire
encore, de recâbler, pour configurer les calculs d'un nouveau problème,
le programmeur pouvait modifier le programme arithmétiquement.
Grâce à ces nouvelles idées architecturales, ils conçurent
le successeur de l'ENIAC, l'EDVAC (Electronic Discrete Variable Automatic
Calculator).
Ailleurs, Thomas J. Watson Jr. avait réintégré IBM
après avoir servi dans l'armée de l'air. Début 1946,
Eckert et Mauchly lui firent visiter la Moore School et l'ENIAC. Bien
que Watson Jr. ait senti qu'Eckert et Mauchly pensaient avoir trouvé
un produit capable de surpasser IBM, il resta de marbre. " En vérité,
ma réaction face à l'ENIAC fut comparable à celle
de certains face à l'avion des frères Wright : elle ne m'a
absolument pas touché. Je ne comprends pas pourquoi je ne me suis
pas dit : "Mon Dieu, voilà l'avenir d'IBM !" "
Le financement du développement de systèmes informatiques
tels que l'ENIAC et l'EDVAC ne représentait qu'un des moyens utilisés
par le gouvernement pour faire progresser la compréhension des
technologies informatiques. Les agences gouvernementales organisaient
également des réunions et des formations visant à
développer la théorie, à diffuser les connaissances
et à former le personnel nécessaire à l'évolution
de l'informatique. La diffusion des connaissances et des pratiques informatiques
croissantes garantissait au gouvernement un vivier de personnel capable
de concevoir et de construire les ordinateurs dont l'armée aurait
besoin.
Durant l'été 1946, la Moore School organisa un cours de
six semaines intitulé " Théorie et techniques de conception
des ordinateurs numériques électroniques ", sous l'égide
de l'Office of Naval Research et du département de l'armement de
l'armée de terre. Six mois plus tard, la Marine parraina une conférence
de quatre jours à Harvard, qui réunit 350 participants.
Des représentants d'agences gouvernementales, d'universités
et d'un large éventail d'entreprises assistèrent à
ces deux événements importants. Bien que de nombreuses entreprises
s'intéressassent aux ordinateurs, aucune ne fut la première
à passer à l'action ; cet honneur revint à une start-up
fondée par Eckert et Mauchly en mars 1946.
En 1946, l'Université de Pennsylvanie licencia Eckert et Mauchly
en raison de leur intérêt pour la commercialisation de l'ENIAC
et de l'EDVAC. Les deux hommes, flairant une opportunité économique
dans la vente d'ordinateurs, fondèrent ensemble l'Electronic Control
Company. Le Bureau du recensement leur attribua leur premier contrat en
juin, devançant ainsi Raytheon. En 1947, la société
changea de nom pour devenir l'Eckert-Mauchly Computer Corporation.
Deux contrats supplémentaires pour la construction d'ordinateurs
furent signés - avec AC Nielsen et Prudential Life Insurance Company
- assortis d'avances de trésorerie indispensables au financement
des investissements continus dans les produits. Henry Straus, propriétaire
d'un hippodrome du Delaware et vice-président d'American Totalizer,
s'engagea à investir un demi-million de dollars pour 40 % des actions
ordinaires d'Eckert-Mauchly. Mais Straus mourut dans un accident d'avion,
et les institutions financières locales refusèrent d'honorer
les billets à ordre qu'il avait remis à la société.
En 1949, malgré ses trois contrats, la société était
au bord de la faillite .
Eckert et Mauchly contactèrent tous leurs contacts susceptibles
d'être intéressés par un financement ou une acquisition
: NCR, Remington Rand, IBM, Philco, Burroughs, Hughes Aircraft, et d'autres.
Leur acquisition par Remington Rand fut conclue en février 1950.
Remington Rand tenta alors d'annuler les trois contrats. Nielson et Prudential
acceptèrent à contrecur. Mais le Bureau du recensement
refusa d'annuler. Il était déterminé à contraindre
Remington Rand à livrer l'ordinateur convenu. Cet acte, de toute
évidence, influença l'histoire économique de l'informatique
en imposant la mise en uvre du produit.
Au printemps 1951, la division Eckert-Mauchly de Remington Rand expédia
le premier UNIVAC I au Bureau du recensement. Les cinq UNIVAC I suivants
furent également livrés au gouvernement : à la Commission
de l'énergie atomique, à l'Armée de l'air, à
l'Armée de terre et à la Marine.
Cependant, une autre start-up s'est vu décerner l'honneur de commercialiser
le premier ordinateur. Les fondateurs d'Engineering Research Associates
(ERA), après avoir démissionné de la Naval Communications
Supplementary Activity, ont signé un contrat avec la Marine pour
développer l'ordinateur Atlas I. Ils bénéficiaient
du droit de revendre cette technologie. L'ordinateur Atlas I, sous la
désignation ERA 1101, a été livré en décembre
1950.
En 1952, Remington Rand, reprenant le modèle de développement
organisationnel déjà appliqué dans le secteur des
machines de bureau, acquit sa deuxième entreprise informatique,
ERA. Cette fois, Remington Rand possédait les deux entreprises
leaders du marché, et non des entreprises souhaitant être
rachetées en raison de difficultés concurrentielles. Remington
Rand contrôlait la structure émergente du marché informatique,
mais restait loin derrière IBM dans le secteur des machines de
bureau, notamment celui des tabulations. En 1954, Remington Rand vendit
son premier UNIVAC à un client commercial : General Electric
2.16 L'entrée d'IBM - 1952
En 1950, il était loin d'être évident que les ordinateurs
deviendraient une force économique capable de restructurer en profondeur
le fonctionnement des entreprises et des économies entières.
En réalité, leur utilité pour les entreprises n'était
même pas clairement établie. Nombreux étaient ceux
qui pensaient que leur rôle se limiterait aux applications scientifiques.
Le magazine Business Week de février 1963 rapportait que, selon
l'opinion générale en 1950, huit ou dix de ces gigantesques
" cerveaux électroniques " suffiraient à satisfaire
tous les besoins. Thomas J. Watson, président-directeur général
d'IBM - l'entreprise qui dominait le marché des machines de bureau
avec une part de marché d'environ 90 % - aurait dû le savoir.
Thomas J. Watson Jr. écrira plus tard : " Mon père
pensait initialement que l'ordinateur n'aurait aucun impact sur les activités
d'IBM, car pour lui, les machines à cartes perforées et
les ordinateurs géants appartenaient à des univers totalement
différents. "
Après la démonstration publique de l'ENIAC en 1944, la presse
annonça que ses " électrons agiles rendaient possible
l'idée que les ordinateurs permettraient de franchir le mur du
son, de prédire la météo, de percer les secrets de
la génétique et de concevoir des armes encore plus terrifiantes
que la bombe atomique " .²¹ En apprenant l' existence de
l'ENIAC, Watson père réunit ses meilleurs ingénieurs
et leur annonça qu'il souhaitait une machine plus performante sous
huit mois.²² Il accepta même d'utiliser des tubes à
vide à la place des dispositifs mécaniques du Mark I. Le
résultat fut le Selective Sequence Electronic Computer (SSEC),
un monstre électromécanique de 37 mètres de long,
doté de 12 500 tubes et de 21 400 relais mécaniques. Non
destiné à la commercialisation, IBM le dédia "
au service de la science dans le monde entier ". Il s'avéra
essentiel au développement des bombes atomiques qui mirent fin
à la Seconde Guerre mondiale. Un exemplaire, installé en
évidence dans les bureaux d'IBM, au rez-de-chaussée de la
Cinquième Avenue à New York, aux murs de verre, pouvait
être utilisé par tous, sans profit pour IBM. Bien qu'il s'agisse
de la première calculatrice à fonctionner par logiciel,
IBM souffrait encore d'une réputation d'" entreprise conservatrice,
attachée aux cartes perforées et au passé ",
selon Watson Jr.
En apprenant en septembre 1947 qu'Eckert-Mauchly avait signé un
contrat pour vendre un UNIVAC à Prudential, Watson entra dans une
colère noire et ordonna à ses meilleurs ingénieurs
de concevoir un ordinateur supérieur à l'UNIVAC en une semaine.
Lorsqu'ils proposèrent un modèle utilisant le stockage sur
bande magnétique, l'attachement indéfectible de Watson aux
cartes perforées bloqua toute action, mettant ainsi un terme, pour
le moment, à toute tentative d'IBM de vendre des ordinateurs .
En 1949, Watson Jr., récemment promu vice-président exécutif
et frustré par le refus de son père de prendre en compte
les progrès de l'électronique, et notamment de l'informatique,
reçut une aide inattendue. Al Williams, un cadre financier, présenta
les résultats d'une étude comparant les dépenses
de recherche et développement chez RCA, General Electric et d'autres
entreprises prospères. En moyenne, ces dernières consacraient
3 % de leur chiffre d'affaires à la R&D, tandis qu'IBM n'y
consacrait qu'environ 2,25 %. Instinctivement, Watson ordonna à
Watson Jr. d'accroître les investissements dans la recherche. En
mai 1950, Watson Jr. nomma Wally McDowell à la tête d'un
projet de création d'un centre de recherche en électronique,
avec pour consigne de recruter " peut-être quelques milliers
" d' ingénieurs et de scientifiques.
Mais c'est la guerre, et non une initiative de la direction, qui a finalement
poussé IBM à se lancer sur le marché informatique.
Lorsque la guerre de Corée éclata, Watson " mit les
ressources d'IBM "* 26* à la disposition du président
Truman. Après avoir étudié la situation à
Washington, James Birkenstock, directeur du département des Besoins
futurs, et le scientifique Cuthbert Hurd recommandèrent à
Watson Jr. qu'IBM construise un ordinateur " scientifique à
usage général ". Ils estimaient pouvoir trouver des
clients pour trente machines.
Cela représentait une avancée majeure à deux égards
: d'une part, tous, hormis Eckert-Mauchly, construisaient des machines
uniques ; d'autre part, Birkenstock recommanda à IBM de financer
les conceptions en interne afin de détenir les éventuels
brevets. Ils estimèrent que la conception et le prototype coûteraient
trois millions de dollars et le programme trois à quatre fois plus.
Le nouvel ordinateur - nom de code : Defense Calculator - devint le projet
le plus coûteux de l'histoire de l'entreprise, dix fois plus cher
que SSEC.
En 1951, tandis que le développement du calculateur de défense
progressait, la direction craignait une action en justice du ministère
de la Justice de l'administration Truman, farouchement opposé aux
grandes entreprises - IBM représentait en effet environ 90 % du
marché très médiatisé des cartes perforées.
Leurs craintes étaient justifiées. Le 21 janvier 1952, le
ministère de la Justice déposa une plainte antitrust contre
IBM, l'accusant de monopole. Pour Watson, dont l'expérience passée
chez NCR avec le ministère de la Justice lui avait laissé
un goût amer, il ne faisait aucun doute qu'IBM contesterait ces
accusations injustifiées. Selon lui, IBM ne représentait
qu'un très faible pourcentage de tous les " calculs numériques
effectués dans le monde des affaires ", ce qui, à ses
yeux, prouvait suffisamment qu'IBM ne constituait pas un monopole. (Ce
ne serait pas la dernière plainte pour monopole déposée
par le ministère de la Justice contre IBM.)
Début 1952, IBM disposait d'un prototype fonctionnel de la calculatrice
de défense, mais les coûts de production étaient nettement
supérieurs aux prévisions. Pour couvrir ces coûts,
IBM dut doubler le loyer mensuel. À la " totale stupéfaction
" de Watson Jr., les clients acceptèrent de payer le prix
plus élevé. De toute évidence, la demande pour ce
produit existait. " Les clients désiraient tellement des ordinateurs
que nous pouvions doubler le prix sans pour autant les faire fuir ",
déclara Watson Jr.
Lors de l'assemblée générale annuelle des actionnaires
d'avril 1952, IBM annonça en grande pompe la sortie d'une machine
électronique, désormais appelée IBM 701. Parmi les
150 scientifiques et chefs d'entreprise de renom présents à
la cérémonie figurait J. Robert Oppenheimer. Il décrivit
la 701 comme " un hommage à la splendeur de l'esprit. Dans
les documents promotionnels, IBM affirmait que la nouvelle machine "
allait révolutionner le travail des techniciens sur des projets
de défense essentiels, en leur permettant de gagner un temps précieux
".
Pourtant, avant même que l'IBM 701 ne sorte des chaînes de
production en décembre 1952, il acquit un autre nom, non pas de
son propre chef, mais grâce à la puissance du nouveau média
qu'était la télévision. Le soir des élections
de novembre 1952, CBS diffusa publiquement les résultats des élections
grâce à un ordinateur UNIVAC. Ce soir - là, le public
fit d'UNIVAC un synonyme d'ordinateur. L'IBM 701 devint alors connu sous
le nom d'UNIVAC d'IBM.
Cependant, le 701 souffrait d'un problème encore plus important
: il était inférieur à l'UNIVAC. Au moment de la
première installation du 701 au printemps 1953, l'UNIVAC était
commercialisé depuis 20 mois. Malgré cela, l'UNIVAC s'avéra
plus compétitif que ne l'espérait la direction d'IBM. Le
tableau suivant montre que le 701 était largement supérieur
en termes de vitesse de calcul interne, mais comme il utilisait des cartes
perforées, et uniquement des cartes perforées, contrairement
à l'UNIVAC qui utilisait des bandes magnétiques, les transferts
de données entre l'ordinateur et le système étaient
considérablement plus lents. (" Sur les premiers ordinateurs,
un dixième du temps était consacré à la résolution
d'un problème, tandis que les neuf dixièmes du temps étaient
généralement occupés par les entrées/sorties
et l'impression des cartes. ") .
En juillet 1953, sous la pression croissante de vendre un ordinateur commercial,
IBM lança l'IBM 650, disponible à partir de décembre
1954. Conçu par le groupe Applied Science, le 650 s'adressait aux
clients qui " ne souhaitaient pas passer directement d'un système
à cartes perforées à un ordinateur de grande envergure
" plus facile à prendre en main et à utiliser, le 650
" transforma l'image d'IBM, passant de simple fabricant d'"
IBM UNIVAC " à leader du secteur.
Tableau 2.21 TEMPS DE CALCUL TYPIQUES (EN MILLISECONDES)
En septembre 1953, IBM annonça la version commerciale du 701, le
702, dont la livraison était prévue pour 1955. Cependant,
le 702 souffrait lui aussi de la comparaison avec l'UNIVAC, car il utilisait
des cartes perforées et non des bandes magnétiques, et sa
mémoire était insuffisante. " Nos ingénieurs
et responsables de production ne savaient pas comment procéder
", se souvient Watson Jr. Une solution vint d'un autre projet gouvernemental
mené chez IBM depuis 1952 : le projet SAGE.
2.17 Informatique en temps réel - Le projet SAGE - 1952-1958
La fin de la Seconde Guerre mondiale n'a pas mis un terme à l'impact
des conflits armés sur le développement des technologies
informatiques.
Suite à l'explosion de la bombe atomique par l'Union soviétique
en 1949, la nécessité de développer un système
de défense aérienne continental capable d'assurer l'alerte
précoce et l'interception des avions ennemis est devenue une priorité
absolue. La branche militaire la plus concernée, l'US Air Force,
s'est tournée vers le MIT et le tout nouveau Laboratoire Lincoln
au sein de cet institut pour obtenir de l'aide. Le projet, baptisé
SAGE (Semi-Automatic Ground Environment), englobait l'ensemble des opérations,
depuis les stations radar du nord du Canada jusqu'au système de
transmission des données radar aux ordinateurs situés aux
États-Unis, en passant par les ordinateurs chargés d'interpréter
ces données, de déterminer si une attaque était en
cours et d'y apporter une riposte appropriée.
L'analyse des méthodes d'identification des avions ennemis dans
les données radar volumineuses et en constante évolution
a mis en évidence la nécessité de capacités
de calcul en temps réel. Or, à l'époque, aucun ordinateur
capable de répondre à ces exigences n'existait, et l'on
ignorait comment en concevoir un. Les ordinateurs étaient tout
simplement trop lents.
À l'été 1952, le moment était venu de concevoir
le système informatique. L'armée de l'air autorisa le MIT
à lancer un appel d'offres afin de " fabriquer, installer
et maintenir plusieurs dizaines de systèmes - des systèmes
d'une complexité sans précédent, utilisant des technologies
encore jamais éprouvées. Le scientifique du MIT chargé
de l'acquisition, Jay Forrester, avait dirigé le développement
de l'ordinateur Whirlwind, le modèle le plus avancé de son
époque. (Whirlwind était l'ancêtre direct de l'ordinateur
SAGE.) Il eut des discussions approfondies avec Remington Rand, IBM, RCA,
Raytheon et Sylvania.
Après de longs débats, IBM décida de soumettre une
offre et obtint le contrat pour collaborer avec les laboratoires Lincoln
du MIT à la conception du système informatique du projet
SAGE en octobre 1952. L'été suivant, tout doute quant à
l'importance - ou à l'urgence - du projet s'évanouit lorsque
l'Union soviétique fit exploser sa première bombe à
hydrogène. En septembre 1953, IBM, la RAND Corporation, Burroughs
et Western Electric furent désignés maîtres d'uvre
- IBM étant chargé de " concevoir, fabriquer, assurer
le support et la maintenance de deux prototypes d'ordinateurs pour le
système SAGE ".
Pour IBM, SAGE représentait l'opportunité d'apprendre les
technologies informatiques de pointe auprès du laboratoire de développement
informatique le plus avancé au monde. Cela impliquait également
l'embauche de centaines, puis de milliers, d'ingénieurs et d'employés
de production spécialisés en électronique et en informatique
- des compétences et une expérience essentielles à
sa transformation de fabricant de cartes perforées en fabricant
d'ordinateurs. Mais pendant qu'IBM apprenait, le personnel des laboratoires
Lincoln en souffrait. Habitué à un environnement qui valorisait
l'initiative individuelle et la créativité, il devait désormais
travailler au sein d'une bureaucratie, et qui plus est, d'une bureaucratie
en pleine mise en place. Norman Taylor, l'un des gestionnaires les plus
fiables de Forrester, se souvient : " IBM nous paraissait terriblement
stupide. Ils concevaient encore des circuits comme ceux de la radio et
de la télévision. "
L'impact de SAGE sur le destin d'IBM fut quasi immédiat. Durant
l'été 1954, les ingénieurs d'IBM s'efforçaient
de rendre le 702 compétitif. Un problème apparemment insurmontable
concernait la mémoire : comment en augmenter la capacité
? Un problème auquel tous les concepteurs d'ordinateurs étaient
confrontés. Mais Forrester avait imaginé la solution : la
mémoire à tores magnétiques. Informée de cette
innovation majeure, IBM annonça en 1954 deux nouveaux ordinateurs,
les 704 et 705, tous deux équipés de mémoire à
tores magnétiques. Salué comme un " chef-d'uvre
d'ingéniosité ", le 704 fit d'IBM le leader technologique.
Parmi ses innovations figuraient la mémoire à tores magnétiques,
le stockage sur bande et le premier langage de programmation commercial
de haut niveau, FORTRAN.
À l'été 1955, IBM acheva le prototype de l'ordinateur
SAGE. L'AN/FSQ-7, plus connu sous le nom de Q7, pesait 300 tonnes et occupait
une surface au sol de 1 658 mètres carrés. Sans aucune garantie
d'obtenir le contrat de production, Watson Jr. se souvient : " J'ai
travaillé plus dur pour décrocher ce contrat que pour n'importe
quelle autre vente de ma vie. " Il savait que cela impliquait un
financement gouvernemental pour la production en série d'ordinateurs
au sein d'IBM. Tirant parti de tous ses atouts, Watson Jr. accepta de
construire une usine sans contrat en poche, sur la seule base d'une poignée
de main de Forrester.
Bien que le système SAGE ait été " célébré
comme l'une des plus grandes réussites techniques de son époque
", il était déjà obsolète avant même
d'être pleinement opérationnel en 1958. En effet, en août
1957, l'Union soviétique avait lancé un missile intercontinental
qui avait traversé la Sibérie, puis, en octobre 1957, Spoutnik
I. L'Union soviétique possédait donc manifestement la technologie
nécessaire pour lancer des missiles armés d'ogives nucléaires
sur les États-Unis depuis des sites situés en Russie. Or,
le système SAGE n'avait jamais été conçu pour
détecter et intercepter des missiles*48 *
Le programme SAGE n'a peut-être pas rencontré le succès
escompté par l'armée de l'air, mais IBM a réalisé
un véritable coup de maître. Non seulement le transfert de
technologie et l'apprentissage ont permis le succès du 704, qui
a clairement imposé IBM comme leader sur le marché des ordinateurs
commerciaux, mais SAGE a également incité IBM à construire
des usines et à former des milliers d'employés avant tous
ses concurrents. IBM est ainsi passée du statut d'entreprise "
ennuyeuse " de Watson Sr. à celui de leader technologique,
en grande partie grâce aux financements publics.
Avec les ordinateurs IBM 704 et Q7, la technologie informatique a connu
une progression significative. Les innovations de SAGE, telles que la
mémoire à tores magnétiques, la réponse en
temps réel à plusieurs utilisateurs, les terminaux à
clavier, la communication entre ordinateurs, la fabrication de circuits
imprimés et les systèmes de diagnostic et de maintenance,
sont devenues des fonctionnalités standard de tous les ordinateurs
ultérieurs. Malgré cela, les technologies informatiques
restaient à leurs balbutiements, car elles reposaient encore sur
des tubes à vide.
Deux autres événements survenus en 1956 ont marqué
durablement IBM. En janvier 1956, IBM signa un accord avec le ministère
de la Justice, mettant fin au procès antitrust de 1952. IBM accepta
de " céder une partie de son matériel de fabrication
de cartes perforées ; de vendre et de louer ses machines de bureau
; de s'abstenir de tout accord de vente liée pour les cartes et
les machines ; et de transférer ses activités de centre
de services de tabulation à une filiale (Service Bureau Corp.),
interdite d'utiliser les marques déposées d'IBM. "Elle
dut également " accorder des licences à ses concurrents
pour l'utilisation de ses brevets, moyennant des redevances raisonnables.
Au moment où IBM se conforma à cet accord, les cartes perforées
étaient devenues une technologie, une catégorie de produits
et une structure de marché insignifiantes - ne justifiant guère
quatre années de négociations interminables avec le ministère
de la Justice. Mais personne n'avait anticipé le caractère
révolutionnaire des ordinateurs.
Un second événement eut un impact plus durable. En mai,
Thomas Watson Jr. devint PDG d'IBM. Il entreprit immédiatement
une réorganisation de l'entreprise, qui ressemblait alors à
une pyramide où tous les employés étaient rattachés
au PDG. " IBM n'avait pas seulement grandi sous l'égide d'un
fondateur dominant. Avec l'essor de l'informatique, toute sa base technologique
était déséquilibrée. L'entreprise devait passer
des équipements électromécaniques - en somme, le
monde de l'usinage, en constante évolution - à l'essor fulgurant
de l'électronique ", expliquait un article de Business Week
paru à l'époque.
Watson Jr., Albert L. Williams, président, et Louis H. LaMotte,
président du comité exécutif et financier, ont restructuré
IBM durant l'été. Williams se souvient plus tard : "
Nous nous sommes retrouvés avec environ 110 cases vides dans un
nouvel organigramme hiérarchique. Ils ont sélectionné
110 cadres d'IBM pour occuper ces cases et les ont invités à
une retraite de trois jours. Watson se rappelle : " Nous sommes
arrivés comme un bloc monolithique et nous en sommes ressortis
trois jours plus tard comme une organisation moderne, relativement décentralisée,
avec des divisions responsables des profits et des lignes hiérarchiques
clairement définies. "
Fin 1957, la structure organisationnelle d'IBM se composait de quatre
divisions informatiques, dont le chiffre d'affaires devait atteindre 700
millions de dollars en 1958 - un montant supérieur à celui
de l'ensemble d'IBM avant sa restructuration - et de quatre divisions
plus petites. Les quatre divisions informatiques répartissaient
les responsabilités entre les gros ordinateurs, les petits ordinateurs
et les machines à cartes perforées, la recherche et le développement,
et l'ensemble des autres activités : ventes, installation et maintenance.
Les divisions produits étaient responsables de l'innovation et
de la fabrication des produits. La distinction entre gros et petits ordinateurs
devint par la suite un problème majeur - une distinction artificielle,
fruit des deux trajectoires de développement historiques d'IBM.
Entre 1956 et 1958, alors qu'IBM s'imposait sur le marché des ordinateurs,
la technologie des tubes à vide, fondement de tous les ordinateurs
de première génération, était sur le point
de devenir obsolète en tant que composant logique. La première
rupture technologique dans l'informatique, le transistor, était
imminente.
2.18 Le transistor - 1947
Le transistor fut la première de trois ruptures technologiques
à bouleverser radicalement la dynamique et la structure du marché
informatique. Chacun savait qu'il fallait trouver une alternative aux
tubes à vide pour rendre les ordinateurs plus fiables, plus rapides,
plus petits, moins énergivores et moins générants
de chaleur. C'est l'armée qui a impulsé et financé
la recherche de cette alternative.
Un transistor est un dispositif qui accomplit les deux tâches essentielles
de commutation et d'amplification. La commutation a permis la conversion
d'un signal analogique, l'électricité, en 0 et 1, constituant
un signal numérique. L'amplification avait deux objectifs : permettre
à un courant très faible de contrôler un courant très
fort, et amplifier les signaux pour compenser le bruit du circuit et ainsi
permettre la détection de signaux porteurs d'information. Et, fondamentalement
différent d'un tube à vide, un transistor ne fonctionne
pas par circulation d'électrons à travers un gradient de
tension, mais par canalisation de ces électrons dans des matériaux
semi-conducteurs .
Mais les chercheurs manquaient de matériaux suffisamment purs pour
créer des semi-conducteurs. Une fois de plus, l'État joua
un rôle majeur pour faire passer la théorie à la pratique.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il augmenta considérablement
le financement de la recherche sur les semi-conducteurs aux laboratoires
Bell, dans les universités et les entreprises industrielles, et
créa le Laboratoire de rayonnement du MIT pour coordonner ces recherches.
La culture scientifique en temps de guerre favorisa également la
communication et la coopération entre tous les chercheurs ; à
titre d'exemple, une " Réunion sur les cristaux de germanium
" se tint aux laboratoires Bell le 9 avril 1945, réunissant
des scientifiques universitaires et des chercheurs de laboratoires industriels.
Trois mois plus tard, les laboratoires Bell publièrent une "
Autorisation de travaux " pour étudier la fabrication de transistors
à partir de matériaux à l'état solide.
Il fallut plus de deux ans, mais le 23 décembre 1947, le premier
transistor fut présenté aux Laboratoires Bell. Walter H.
Brattain et John Bardeen, respectivement expérimentateur et théoricien,
firent la démonstration d'un transistor amplificateur rudimentaire,
mais fonctionnel, composé de germanium et de fils conducteurs.
Leur démonstration incita William B. Shockley à élaborer,
au cours des cinq semaines suivantes, le principe fondamental du transistor
à semi-conducteurs. ( Pour cette découverte, tous trois
reçurent le prix Nobel.) L'annonce publique fut cependant retardée
jusqu'à la fin de l'année 1948.
Dès l'annonce publique, les laboratoires Bell, et par conséquent
AT&T, ont uvré sans relâche pour une large diffusion
et une utilisation généralisée de la technologie
des transistors. Par exemple, l'armée n'a été informée
qu'une semaine avant l'annonce publique afin d'éviter qu'elle ne
bloque sa diffusion au nom de la sécurité nationale ; des
séminaires ont été organisés au début
des années 1950 pour partager toutes les connaissances acquises
sur cette technologie ; et en 1952, des licences d'exploitation ont été
accordées à tous moyennant une redevance minimale de 5 %
sur les ventes. Les analystes de cette importante politique de transparence
concluent que les laboratoires Bell savaient que le transistor était
trop important pour être gardé secret ; qu'ils avaient plus
à gagner qu'à perdre d'une utilisation généralisée
; qu'ils pouvaient soupçonner que le gouvernement aurait de toute
façon imposé une telle politique, notamment au vu de la
plainte antitrust déposée par le ministère de la
Justice en 1949 ; et que cette politique était conforme à
leurs pratiques antérieures. Dans le cas d'AT&T, le fait qu'il
s'agisse d'un monopole importait, compte tenu des pratiques historiques,
mais surtout, les dirigeants d'AT&T se considéraient véritablement
comme une entreprise de services. Cette question sera largement abordée
dans le chapitre suivant.
Si le transistor avait été perfectionné par une organisation
déterminée à s'approprier tous les avantages de son
innovation, et non à en faire une " propriété
publique ", alors la croissance ultérieure du secteur des
semi-conducteurs, et de tous les secteurs connexes, y compris l'informatique,
aurait certainement été très différente.
Le transistor n'était pas la seule alternative possible au tube
à vide ; et là encore, le gouvernement finança des
recherches comparatives. Parmi les alternatives les plus prometteuses
figuraient les thyratribs (tubes à gaz à filament chaud),
les tronodes (tubes à gaz néon bistables miniatures) et
les amplificateurs magnétiques (inductances à noyau de fer
ou de ferrite). Les amplificateurs magnétiques furent développés
avec le plus d'ardeur par Remington Rand, puis par Sperry Rand, mais aussi
par IBM, Burroughs, Raytheon et Logistics Research Corporation. Dans un
communiqué de presse de 1956, Sperry Rand saluait la mise au point
d'amplificateurs magnétiques à haute vitesse, commercialisés
sous la marque FERRACTORS, et déclarait : " L'ordinateur
ouvre une ère où les tubes à filament et les transistors
seront remplacés par des dispositifs de ce type. " Les
ordinateurs commercialisés par Sperry Rand en 1960 (UNIVAC SS80/90)
et 1961 (UNIVAC SS80/90 II) étaient équipés d'amplificateurs
magnétiques. Ce n'est qu'en décembre 1961 que Sperry Rand
lança son premier ordinateur transistorisé (l'UNIVAC 490),
deux ans après IBM (l'IBM 7070). L'obstination de Sperry Rand à
privilégier les amplificateurs magnétiques s'avéra
une stratégie infructueuse. Dans son cas, elle contribua à
son incapacité persistante à reconquérir sa position
de leader sur le marché.
En 1952, Western Electric (et quelques autres entreprises) avait fabriqué
environ 90 000 transistors à contact ponctuel, vendus principalement
à l'armée. Les données de 1955 à 1960 illustrent
clairement l'importance des achats publics. Voir le tableau ci-dessous.
Deux facteurs importants ont alimenté la demande : l'engagement
précoce de l'armée de l'air américaine à utiliser
des semi-conducteurs dans le missile Minuteman en 1958, et la croissance
d'IBM, principal client de toutes les entreprises de semi-conducteurs.
(Remarque : le tableau concerne tous les dispositifs, et pas seulement
les transistors, pour lesquels le pourcentage d'achats publics était
beaucoup plus élevé.)
Pièce justificative 2.22 Achats de dispositifs
semi-conducteurs par le gouvernement, 1955-1960

Source : Richard R. Nelson, Government and Technical Progress: A Cross-Industry
Analysis (Pergamon Press, 1982),
Outre la fabrication de transistors destinés à la vente,
les laboratoires Bell d'AT&T ont construit le premier ordinateur transistorisé,
le TRADIC, achevé en janvier 1954 et financé par l'armée
de l'air américaine. Les laboratoires Bell ont présenté
le TRADIC lors d'une conférence en décembre 1954.
Comment IBM a-t-elle maîtrisé les transistors ? La réponse,
sans surprise, est : avec l'aide du gouvernement, mais avec une nuance.
En septembre 1955, IBM fut devancée par Remington Rand dans l'appel
d'offres pour la construction d'un ordinateur ultrarapide - censé
être 100 fois plus rapide que l'UNIVAC I - pour le Laboratoire de
rayonnement de l'Université de Californie (UCRL) [aujourd'hui le
Laboratoire national Lawrence Livermore . À cette époque,
Remington Rand était une division de Sperry Rand . Nom de code
: LARC. Sperry Rand prévoyait de livrer l'ordinateur en février
1958. (Il fallut attendre 1960 et le coût s'éleva à
19 millions de dollars, au lieu des 2,85 millions estimés. Une
erreur majeure fut l'utilisation d'amplificateurs magnétiques ;
une nouvelle conception, utilisant des transistors, dut être envisagée.)
Si LARC devait représenter la prochaine architecture informatique
de pointe, la plus récente et la plus rapide, basée sur
un composant autre que les tubes à vide, comment IBM pourrait-elle
rester compétitive sans investir dans l'apprentissage et la maîtrise
des innovations technologiques nécessaires ? Quelle serait la meilleure
architecture informatique utilisant des transistors ? Et quelles seraient
ses performances ?
IBM entreprit de vendre un projet d'ordinateur à un laboratoire
gouvernemental concurrent, le Laboratoire scientifique de Los Alamos,
aujourd'hui connu sous le nom de Laboratoire national de Los Alamos (LANL),
au Nouveau-Mexique, spécialisé dans les calculs intensifs
liés à la recherche nucléaire. Un an plus tard, en
novembre 1956, le LANL accepta leur proposition. Le projet, baptisé
STRETCH (pour repousser les limites de l'informatique de pointe), offrait
l'opportunité de repenser et de reconcevoir l'architecture d'un
ordinateur à transistors, sans contrainte de compatibilité
avec les architectures existantes. L'objectif : un ordinateur 100 fois
plus puissant que le 704.
Entre-temps, le premier ordinateur à transistors opérationnel,
le Burroughs Atlas Mod 1-J1 Guidance Computer construit pour l'armée
de l'air, avait été livré en avril 1955, bien qu'il
ne soit devenu opérationnel qu'en septembre 1957. Le premier ordinateur
à transistors commercial disponible fut le General Electric 210
en juin 1959. IBM annonça le sien, le 7070, en septembre 1958 ;
RCA, le sien, le 501, en décembre 1958.
Le marché des ordinateurs centraux de première génération
(1950-1959) se composait de seulement sept entreprises et de 31 modèles.
D'autres entreprises développaient des ordinateurs, mais ne les
commercialisaient pas. Le financement de la recherche et du développement
provenait presque exclusivement du gouvernement américain. Plus
de 100 ordinateurs furent " réalisés à titre
expérimental ou sous contrat pour des usages spécifiques
" Bien qu'un marché de l'informatique commerciale existât,
son potentiel économique restait incertain.
Le transistor, en tant que rupture technologique, comme l'aurait décrit
l'économiste Joseph Schumpeter, frapperait "non pas les marges
des profits et des productions des entreprises existantes, mais leurs
fondements et leur existence même ". Dans le cas des transistors,
une fois que les entreprises ont commencé à fabriquer des
ordinateurs avec des transistors, elles n'ont plus jamais utilisé
de tubes à vide.
2.19 Informatique de deuxième génération - 1959-1963
La deuxième génération d'ordinateurs différait
de la première sur plusieurs points importants. Premièrement,
les entreprises informatiques dépendaient toujours des subventions
publiques pour financer l'innovation, mais avec la deuxième génération,
elles cherchaient également à commercialiser leurs ordinateurs.
Deuxièmement, les efforts déployés pour vendre des
ordinateurs ont stimulé la demande et la concurrence. Troisièmement,
les ventes d'ordinateurs ont connu une croissance fulgurante, passant
d'environ 600 millions de dollars en 1960 à 7 milliards de dollars
en 1968 (voir l'annexe 1 : Ordinateurs et terminaux).
Les achats d'ordinateurs par les gouvernements et le financement de la
recherche et du développement ne dominaient plus l'économie
informatique.
En novembre 1959, IBM lança l'IBM 7090. Commercialisé avant
le 7070, le 7090 devint le premier ordinateur de deuxième génération
d'IBM, et un modèle à succès. Le 7090 bénéficia
grandement du projet STRETCH (qui allait donner naissance à l'IBM
7030), notamment grâce à l'utilisation de transistors à
la place des tubes à vide. Parmi les autres composants influencés
par STRETCH figuraient les circuits de transmission, les nouveaux modèles
de circuits imprimés, les châssis, les alimentations et les
mémoires. En concevant le 7090 pour qu'il soit compatible avec
ses autres ordinateurs, en particulier les 1620 et 1401 à transistors,
IBM donna naissance au concept de " famille ". Rapidement, IBM
consolida son avantage concurrentiel en lançant une série
de modèles : (à l'exception des 7070, 7080 et 1410), les
7040 et 7044, tous parfaitement compatibles entre eux.
IBM domina ainsi la concurrence grâce à des ordinateurs adaptés
à chaque marché.
STRETCH, pourtant, semblait être un échec à l'époque.
Lors de sa livraison en 1961, il aurait coûté à IBM
plus de 40 millions de dollars. Watson Jr. écrit :
Avec le recul, je pense que STRETCH était tellement ambitieux qu'on
se demande comment nous avons pu le construire. Mais lorsqu'il est sorti
en 1961, en retard sur le calendrier et avec seulement 60 % de la puissance
prévue, j'étais déçu et furieux. Je pensais
que nos ingénieurs devaient être sensibilisés à
l'importance de ne pas décevoir les clients. Aussi, lors d'une
conférence de presse à un salon professionnel, j'ai annoncé
que le nouvel ordinateur ne répondait pas aux spécifications
et que, par conséquent, je baissais son prix de 13,5 millions à
8 millions de dollars pour tenir compte de ses performances. À
ce prix-là, nous ne pouvions pas dégager de bénéfices
et, très vite, le projet a été abandonné.
Faire de STRETCH un exemple a certes secoué les ingénieurs,
mais cela s'est avéré être une grave erreur. Ils ont
compris que je disais : " Plus de ces grosses machines par ici ",
et il est vrai que j'aurais été très irritable envers
quiconque aurait abordé le sujet. Ainsi, pendant deux ans, IBM
n'a pratiquement rien fait dans le domaine du supercalcul, laissant le
champ libre à Norris et à son équipe Control Data
Corporation .
Malgré une perte financière et la création involontaire
des conditions propices à de futurs problèmes liés
au concept de famille, l'opération STRETCH a engendré de
nombreux développements technologiques au sein d'IBM, notamment
: de nouvelles architectures et conceptions, des transistors plus performants,
une méthode d'assemblage des transistors en modules standardisés
appelés circuits intégrés micro-modules (MMIC), l'utilisation
d'un octet de huit bits et une méthode partagée d'utilisation
des périphériques. IBM a également renforcé
ses compétences organisationnelles, telles que la gestion de projets
de développement de grande envergure, et a poursuivi l'acquisition
de ressources pour la production en série d'ordinateurs.
Le marché des ordinateurs centraux de deuxième génération
était composé de seize entreprises. Aux sept entreprises
de la première génération s'ajoutèrent un
groupe diversifié de nouveaux entrants, parmi lesquels Philco,
Control Data Corporation, Digital Equipment Corporation, Sylvania, Bendix,
TRW, Scientific Data Systems, General Precision, Hughes Aircraft et, bien
sûr, General Mills ! Quarante-huit modèles d'ordinateurs
différents furent lancés par les principaux acteurs. IBM,
l'entreprise dominante, en commercialisa onze, soit près de 25
%. Sperry Rand lança huit nouveaux modèles. Chaque concurrent
sérieux en présenta au moins deux.
Concernant la nature de la concurrence sur le marché, un article
intitulé " IBM peut-elle maintenir le rythme ? " paru
dans Fortune le 2 février 1963 indiquait :
IBM engrange des profits considérables dans le secteur informatique.
Ses concurrents, en revanche, peinent à s'en sortir. Elle détient
environ 70 à 80 % du marché - seule l'entreprise elle-même
le sait avec certitude. IBM a déjà eu des démêlés
avec la justice pour domination du marché des cartes perforées.
L'histoire antitrust va-t-elle se répéter ?
L'article poursuit en indiquant qu'il existe des différences importantes
entre les conditions du marché des équipements de tabulation
et celles du marché des ordinateurs.
D'une part, ses concurrents sont aujourd'hui bien plus puissants, et deux
d'entre eux - General Electric Co. et Ford Motor Co., propriétaire
de Philco Corp. - sont beaucoup plus importants. Des concurrents très
diversifiés et à peine plus petits, tels que RCA, Sperry
Rand Corp. et Litton, font preuve d'une remarquable capacité de
résistance. National Cash Register Co. et Burroughs Corp. bénéficient
toutes deux d'une position marketing solide et voient leurs ventes augmenter.
Control Data Corp., l'une des rares entreprises indépendantes du
secteur, est rentable. À moins de la faillite de plusieurs de ces
concurrents - une éventualité que personne, chez IBM ou
ailleurs, ne juge très probable -, il est difficile d'imaginer
une action antitrust contre IBM seule qui ne serait pas extrêmement
punitive .
L'amélioration des performances des ordinateurs de première
à deuxième génération a été
décuplée. Mesurée en milliers de transactions commerciales
par seconde, l' IBM 7094 (1962), le meilleur ordinateur de deuxième
génération, en effectuait cent mille, tandis que l'IBM 709
(1958), le meilleur ordinateur de première génération,
en réalisait dix mille. À titre de comparaison, l'ordinateur
STRETCH effectuait six cent trente mille transactions.
L'histoire a prouvé que les ordinateurs n'avaient fait qu'amorcer
leur ascension en termes de performances. Quant à l'équilibre
des pouvoirs sur le marché, la rupture technologique suivante,
le circuit intégré, allait entraîner la domination
totale d'IBM.
2.20 Le circuit intégré - 1959
Les transistors représentaient une avancée majeure par rapport
aux tubes à vide, mais n'étaient pas exempts de problèmes.
Ils étaient conditionnés à raison d'un transistor
par petit potentiomètre. Ces potentiomètres étant
beaucoup plus petits que les tubes à vide, on pouvait intégrer
davantage de composants dans un même espace. Cependant, à
mesure que la complexité des interconnexions augmentait, le câblage
de tous ces petits composants devenait un véritable casse-tête,
et très coûteux. De 1952 à 1959, entreprises et gouvernements
du monde entier ont cherché une solution à ce problème
d'interconnexion.
L'histoire de la solution révolutionnaire qu'est le circuit intégré
commence aux laboratoires Bell, dans les années qui ont suivi l'invention
du transistor. Comme nous l'avons vu, les laboratoires Bell ont mené
une politique ouverte de diffusion de la technologie du transistor. Sans
le savoir, ils ont également constitué la principale source
de personnel qualifié, un personnel qui avait perçu les
implications économiques du transistor. Parmi les plus célèbres
à avoir quitté les laboratoires, on compte Gordon Teal en
1952 et William Shockley en 1956.
Patrick Haggerty, PDG de Texas Instruments (TI), recruta Teal en 1953
pour diriger le Laboratoire central de recherche de TI. Sa mission consistait
à innover en matière de transistors bon marché produits
en masse. Teal , qui avait mis au point certaines des premières
techniques de purification du germanium, entreprit immédiatement
de développer du silicium suffisamment pur et, par conséquent,
de fabriquer des transistors en silicium. En 1954, TI commença
à vendre du silicium à des tiers et, dès 1956, avait
perfectionné un transistor en silicium relativement bon marché.
( En 1954, un transistor en silicium coûtait 23,95 $, tandis que
la seule alternative, un transistor en germanium, coûtait 3,56 $.
L'objectif de TI, un transistor à 2,50 $, ne fut atteint qu'en
1963. )
En 1958, TI prit la décision judicieuse d'embaucher Jack Kilby.
En deux mois seulement, il conçut la solution pour interconnecter
un grand nombre de transistors et autres composants. L'idée de
Kilby allait devenir le concept monolithique : un circuit complet serait
constitué d'une seule pièce, un bloc unique (" monolithique
") de matériau semi-conducteur contenant tous les composants
et toutes les interconnexions des circuits les plus complexes. En septembre
1958, Kilby avait fabriqué à la main un circuit intégré.
TI déposa une demande de brevet en février 1959. Mais Kilby
n'était pas seul. C'est à Robert Noyce que revient le mérite
de cette innovation révolutionnaire.
L'histoire de Robert Noyce commence également aux Bell Labs. Début
1956, William B. Shockley quitte les Bell Labs pour fonder Shockley Transistor
Laboratories à Palo Alto, en Californie - la future Silicon Valley.
Shockley recrute alors des figures légendaires de l'histoire des
semi-conducteurs, dont Robert Noyce, Gordon Moore et Jean Hoerni, pour
rejoindre son entreprise. Mais Shockley n'est pas un dirigeant, et très
vite, huit des recrues sont profondément insatisfaites et font
savoir qu'elles préfèrent un autre environnement. Ce nouvel
environnement ne se présente cependant pas par le biais d'un emploi
dans une entreprise existante, mais en tant que propriétaires d'une
nouvelle société, financée par du capital-risque.
Ce sera la légendaire Fairchild Semiconductor Corporation, véritable
pépinière de futures entreprises de semi-conducteurs, créée
début 1957 .
Noyce est considéré comme le père du circuit intégré
car, à l'instar de Kilby, il a non seulement conçu le concept
monolithique, mais aussi le procédé de fabrication : la
technologie planaire. Le brevet de Fairchild a été déposé
en juillet 1959. Le problème de l'interconnexion des transistors
était résolu. Depuis lors, l'innovation s'est concentrée
sur la miniaturisation des composants et des interconnexions, et l'agrandissement
du circuit intégré, ou puce.
Le circuit intégré n'a pas connu un succès immédiat
pour une raison simple : son coût de fabrication était prohibitif.
En mai 1961, le président John F. Kennedy lança un défi
à l'imagination du public américain : envoyer un homme sur
la Lune. Pour y parvenir, il était indispensable d'utiliser des
circuits intégrés. Tout au long de l'année 1964,
les achats de circuits intégrés pour l'ordinateur de bord
du vaisseau spatial Apollo et pour le système de guidage du missile
balistique intercontinental Minuteman de l'US Air Force ont dynamisé
le marché. ( Voir tableau ci-dessous.) Une fois encore, le soutien
gouvernemental s'est avéré essentiel au décollage
du marché.
Pièce justificative 2.23 Achats de circuits intégrés
par le gouvernement 1962-1968
Source : Richard R. Nelson, Gouvernement et progrès technique :
une analyse intersectorielle,
Bien que le gouvernement ait consacré deux programmes essentiels
aux circuits intégrés, un vif débat persistait encore
en 1963 quant à savoir si ces derniers constituaient la solution
ultime. Cependant, à cette date, les coûts de fabrication
des circuits intégrés avaient fortement diminué grâce
aux achats massifs effectués par le gouvernement, et tout doute
quant à leur production ou leur fiabilité était dissipé.
La jeune entreprise informatique Scientific Data Systems, fondée
en 1961 par Max Palevsky, fut la première à commercialiser
un ordinateur utilisant des circuits intégrés. Le SDS 92
fut livré en 1964. IBM ne commercialisa son premier ordinateur
à circuits intégrés qu'en 1969. Les raisons qui ont
poussé SDS et IBM à adopter les circuits intégrés
seront détaillées ci-dessous .
Parallèlement, les dirigeants d'entreprise - les clients qui louent
ou achètent des ordinateurs sur un marché informatique en
pleine expansion - étaient incités à repenser leur
gestion de l'entreprise " moderne " et leur utilisation des
ordinateurs à cette fin. Nous aborderons ce sujet plus loin.
2.21 Systèmes d'information de gestion - 1959-1972
La transition d'un marché informatique dominé par l'État
à un marché régi par la concurrence s'est produite
au début des années 1960.
Jusque-là, l'État créait la demande en achetant des
produits et stimulait l'innovation technologique en finançant la
R&D. Il exerçait ainsi une influence à la fois motrice
et incitative sur le marché. Mais au milieu des années 1960,
les interactions locales entre des clients commerciaux de plus en plus
informés et des entreprises informatiques dynamiques ont dicté
la dynamique du marché. Pour mieux comprendre les changements à
venir dans la structure du marché informatique au cours des années
1980, il est nécessaire de comprendre pourquoi et comment les entreprises
se sont informatisées. C'est dans les années 1960 que les
organisations ont commencé à intégrer les ordinateurs
à leur fonctionnement même, ce qui a permis de faire passer
les revenus informatiques de 600 millions de dollars en 1960 à
7 milliards de dollars en 1968, soit un taux de croissance annuel composé
de 36 % .
Aucune entreprise ne s'est informatisée exactement de la même
manière. Chacune différait par ses besoins, ses objectifs,
l'année de son lancement, les systèmes informatiques utilisés
et, bien sûr, ses compétences et ressources humaines et organisationnelles
propres. Cependant, une fois qu'une entreprise commençait à
utiliser des ordinateurs, les modes d'utilisation ultérieurs étaient
sensiblement les mêmes pour toutes. Invariablement, la réduction
des coûts constituait la première justification de l'informatisation.
Venait ensuite la volonté de prendre de meilleures décisions.
Une fois les dirigeants devenus dépendants des ordinateurs, ils
souhaitaient accéder à l'information en ligne. Enfin, au
début des années 1970, les systèmes intégrés
sont devenus le principal moteur de l'informatisation. Ces quatre justifications,
ou étapes d'utilisation, vont maintenant être examinées.
La première raison de s'informatiser, la réduction des coûts,
considérait l'ordinateur comme un simple équipement. Si
le retour sur investissement (RSI), calculé à partir des
coûts et des économies réalisées, dépassait
le seuil de rentabilité fixé par l'entreprise, l'investissement
était consenti. Les grandes organisations bureaucratiques, employant
un grand nombre de personnes et générant d'importants volumes
de données opérationnelles courantes, ont facilement identifié
les économies potentielles sur les coûts de personnel. C'est
ainsi que les banques et les compagnies d'assurance ont été
les premières à s'informatiser, tout comme elles avaient
été les premières à utiliser massivement les
systèmes à cartes perforées.
L'argument des économies était convaincant à une
époque où le personnel administratif de l'industrie américaine
connaissait une croissance rapide. D'après les données du
Bureau du recensement, en 1958, une personne sur sept occupait un emploi
administratif, contre une sur vingt en 1910 et une sur dix en 1940.
En 1958, neuf millions de personnes travaillaient dans des emplois administratifs.
Les études de temps et de mouvements, fondées sur les principes
de l'organisation industrielle et notamment sur les travaux de Frederick
W. Taylor, ont permis d'identifier les sources d'économies potentielles
dans les processus administratifs répétitifs.
Lors des premières informatisations, les services concernés
conservaient généralement l'entière responsabilité.
Mais rapidement, des services de traitement des données (TD) ont
été créés, dotés d'une responsabilité
à l'échelle de l'entreprise, afin d'assurer une utilisation
optimale et partagée des ordinateurs. L'émergence de ces
services indiquait clairement que les dirigeants commençaient à
considérer les ordinateurs comme indispensables à la conduite
des affaires. Cependant, ces premiers efforts visaient à conserver
l'information, et non à l'utiliser.
L'un des effets de l'informatisation sur les entreprises a été
théorisé comme une tendance à la " recentralisation
", c'est-à-dire un contrôle accru de la direction. Ce
phénomène contrastait avec la " décentralisation
" amorcée avant la Seconde Guerre mondiale. Avec les ordinateurs
centraux installés au siège social, les dirigeants n'avaient
plus besoin de déléguer leur autorité aux services
d'archivage. Grâce aux informations stockées sur ces ordinateurs,
ils pouvaient exercer une influence directe sur l'ensemble de leur organisation.
Une fois les coûts d'acquisition d'un ordinateur amortis, la motivation
était d'étendre son utilisation à de nouveaux problèmes
ou opportunités. (D'un point de vue économique, les nouvelles
applications informatiques ne nécessitaient d'être justifiées
qu'à partir des coûts variables, les coûts fixes de
l'ordinateur étant déjà pris en compte.)
Parallèlement au traitement d'un volume croissant de données
d'entreprise, une nouvelle justification de l'utilisation de l'informatique
a émergé : l'amélioration des décisions. L'idée
était que les dirigeants pouvaient prendre de meilleures décisions
grâce à des méthodes formelles. Ces méthodes
permettaient de segmenter, d'analyser et de résoudre les problèmes,
augmentant ainsi la probabilité de prendre de meilleures décisions.
Ces meilleures décisions engendraient un avantage concurrentiel,
une innovation supérieure, des profits accrus, etc., autant de
justifications pour investir davantage dans l'informatique et ces méthodes.
L'amélioration des décisions a considérablement élargi
la conception de l'utilisation de l'informatique, bien au-delà
de la simple réduction des coûts opérationnels.
Ces nouvelles techniques étaient connues sous le nom de "
recherche opérationnelle ". La recherche opérationnelle
remonte à la Seconde Guerre mondiale et, plus que tout autre, à
John von Neumann, celui-là même qui a conçu le concept
d'ordinateur à programme enregistré. En 1944, von Neumann
et Oskar Morgenstern ont publié " Théorie des jeux
et comportement économique ". Aucun autre événement
n'a autant contribué à l'essor de la recherche opérationnelle.
La théorie des jeux applique les mathématiques à
la compréhension et à la résolution des problèmes
de conflit d'intérêts. Pendant la guerre, des problèmes
tels que la conception des convois maritimes ou la détermination
du nombre de chars que les Allemands pouvaient construire étaient
au cur des préoccupations. Après la guerre, la théorie
des jeux a trouvé un écho favorable dans un monde où
l'homme se percevait comme soumis à des contraintes concurrentielles,
évoluant dans un monde de plus en plus complexe et où les
gains économiques dépendaient de décisions judicieuses.
Les premières théories supposaient que l'homme était
" rationnel " et disposait d'une " information parfaite
". Avec le temps, d'autres ont objecté, arguant que les décideurs
ne disposaient pas d'une information parfaite, mais plutôt de "
connaissances et de compétences limitées ". En 1957,
Herbert Simon a introduit le concept de satisfaction comme une approche
alternative et plus réaliste de la prise de décision, par
rapport à la recherche de la solution " parfaite ". La
notion de " rationalité limitée " apparaîtra
plus tard. La recherche opérationnelle comprend de nombreuses techniques,
outre la théorie des jeux, telles que la théorie de la décision,
la programmation linéaire, la programmation dynamique, l'analyse
bayésienne, la méthode PERT et la méthode CPM.
L'alliance des techniques et de l'informatique a rapidement permis d'éclairer
bien plus que la simple prise de décision. Elle a contribué
à l'émergence d'une vision globale de l'organisation. La
modélisation informatique de l'ensemble de l'organisation, suivie
d'analyses de sensibilité - permettant d'évaluer l'impact
des modifications sur l'ensemble - a rendu possible l'étude des
implications stratégiques et tactiques. Parallèlement, les
services de planification et de développement stratégique
ont vu le jour. Les organisations ont commencé à privilégier
le recrutement et la formation de personnel qualifié, notamment
pour l'encadrement*99* L'informatique et ses conséquences représentaient
une tentative de s'adapter à un monde de plus en plus complexe,
tout en contribuant paradoxalement à cette complexité. Face
à ces défis, la discipline des sciences de gestion a émergé,
profondément influencée par la recherche opérationnelle
et la place grandissante de l'informatique.
Pourtant , des protestations se sont fait entendre. Le management, rappelaient
ces critiques, était bien plus que de simples techniques et algorithmes
intégrés à des programmes informatiques. Ils exprimaient
leurs inquiétudes quant à la nature et à l'humanité
du monde du travail de demain. En bref, l'informatisation à outrance
n'avait aucun sens.
Les services informatiques ont gagné en importance et en influence
à mesure que les organisations réussissaient à utiliser
les ordinateurs pour bien plus que la simple réduction des coûts
opérationnels. Reflet de cette nouvelle importance, ces services
sont devenus des services de systèmes d'information de gestion
(SIG), marquant ainsi le passage de la simple conservation de l'information
à la gestion de son utilisation. Une sorte de " communauté
" auto-organisée a émergé parmi les vendeurs
d'ordinateurs, les professionnels des SIG, les techniciens et, souvent,
les universitaires. Cette communauté possédait son propre
langage et sa propre culture, privilégiant les compétences
techniques aux aptitudes de gestion générale - une différence
qui éloignait souvent les professionnels des SIG des dirigeants
d'entreprise. Néanmoins, rares étaient les dirigeants prêts
à prendre le risque de ne pas informatiser leurs processus, ce
qui ne leur laissait d'autre choix que de compter sur leurs professionnels
des SIG pour mener à bien la mission.
Une fois que les dirigeants ont constaté l'importance de la rapidité
d'accès à l'information, ils ont exigé un accès
immédiat et en temps réel à toutes les données,
en ligne. Or, les ordinateurs de deuxième génération
étaient trop lents et sous-dimensionnés pour assurer des
performances optimales en ligne. Ce même problème se posait
aux concepteurs de SAGE : les utilisateurs souhaitaient interagir directement
avec l'ordinateur et obtenir des résultats instantanément.
Les ordinateurs de première et de deuxième génération
fonctionnaient en mode " traitement par lots ", à l'opposé
du traitement en ligne et en temps réel.
Le traitement par lots obligeait l'utilisateur à soumettre une
tâche, ou requête, au service informatique, qui traitait chaque
requête par ordre de priorité. Les résultats étaient
communiqués à l'utilisateur ultérieurement. Pour
les dirigeants ayant besoin de réponses immédiates, le traitement
par lots était insuffisant.
Pourquoi les dirigeants d'entreprise ont-ils ressenti le besoin d'informations
en ligne ? Parce qu'au début des années 1960, le rythme
des changements dans le monde des affaires s'accélérait,
même si les dirigeants n'en comprenaient pas pleinement les raisons.
En 1965, H. Igor Ansoff écrivait dans la Harvard Business Review
: " Au cours des vingt années qui ont suivi la Seconde Guerre
mondiale, on a constaté une accélération continue
de l'évolution des produits. Stimulée par l'accumulation
de technologies et une demande latente des consommateurs, l'innovation
produit est devenue un outil de plus en plus important pour la compétitivité
et la croissance. Pour le gestionnaire d'entreprise, elle a engendré
à la fois des opportunités et des difficultés. "
Autre indicateur de cette évolution : entre 1946 et 1961, les dépenses
de recherche et développement des entreprises sont passées
de 1,2 milliard de dollars à 10 milliards de dollars. La prolifération
rapide des produits, le raccourcissement de leur cycle de vie, l'émergence
de marchés entièrement nouveaux, le ralentissement de la
croissance sur les marchés plus traditionnels et la mondialisation
généralisée. ont tous contribué au besoin
ressenti par les dirigeants non seulement d'ordinateurs, mais d'ordinateurs
capables de fournir des réponses immédiates. La force de
persuasion des vendeurs de la troisième génération
résidait dans leur capacité à répondre aux
préoccupations et aux besoins des dirigeants.
Leur salut, leur annonça IBM le 7 avril 1964, résidait simplement
dans la mise à niveau vers leur nouvelle gamme d'ordinateurs :
le System/360. Or, le System/360 se révéla être tout
le contraire. Ce fut un véritable cataclysme. Pour les utilisateurs
ayant déjà investi dans l'informatique, cela signifiait
perdre tout leur travail. Pour ceux qui découvraient tout juste
l'informatique - et la plupart des utilisateurs étaient dans ce
cas -, l' expérience fut traumatisante. Pour tous, ce fut un cauchemar.
Pour les services informatiques déjà surchargés par
la migration vers le System/360 - ce qui impliquait la maîtrise
d'un système d'exploitation, la réécriture de tous
leurs programmes applicatifs existants, le remplacement de la quasi-totalité
de leur matériel, la formation et le recrutement de personnel,
et le développement de nouvelles applications qui justifiaient
souvent la mise à niveau initiale, l' expérience fut accablante.
Le personnel formé, et encore moins expérimenté,
était introuvable. Les dirigeants, conscients des risques et des
conséquences d'un échec, ne pouvaient guère faire
plus qu'espérer, faute d'expérience en gestion informatique.
Et personne n'aurait pu anticiper les difficultés liées
à la création d'un système opérationnel face
aux modifications constantes du logiciel système. Ce n'est que
vers 1968 que le logiciel système du System/360 fut considéré
comme fiable, même s'il ne fonctionnait pas comme prévu initialement.
Au cur du chaos qu'elle avait engendré, IBM s'est lancée
en déclarant : " Nous allons y arriver. " Et elle a tenu
parole. On estime que cette entreprise lui a coûté 5 milliards
de dollars, soit le plus gros investissement jamais réalisé
dans un nouveau produit dans l'histoire des entreprises américaines
à cette époque. Aucune autre société n'aurait
pu se permettre un tel risque. Ce faisant, IBM a pris le contrôle
du marché et a tissé des liens durables avec les services
et le personnel des systèmes d'information. Les services informatiques
utilisant des ordinateurs IBM étaient surnommés les "
Big Blue Shops " (en référence au bleu, couleur emblématique
d'IBM et de ses machines).
Les liens entre IBM et les services informatiques de ses clients reposaient
sur une interdépendance mutuelle. Plus IBM réussissait à
vendre des ordinateurs aux services informatiques, plus ces derniers étaient
susceptibles de contrôler l'informatisation au sein de leur entreprise.
(Leur contrôle s'accroissait lorsqu'ils achetaient et géraient
les ordinateurs, et non les services utilisateurs.) Et plus les services
informatiques avaient de contrôle et d'influence, plus leurs budgets
étaient susceptibles d'augmenter pour acquérir davantage
d'ordinateurs auprès d'IBM. Cette interdépendance était
inhérente à la technologie vendue par IBM : des ordinateurs
imposants et coûteux, installés dans des salles climatisées
et vitrées, qui ont conduit à une centralisation de l'architecture
de l'information de l'entreprise, domaine du service informatique. IBM
a renforcé ces interdépendances par sa pratique de gestion
des comptes clients : chaque client se sentait privilégié
et capable de mobiliser l'ensemble des ressources d'IBM. Il en a résulté
une inertie structurelle qui a empêché IBM et les services
informatiques de voir l'arrivée des mini-ordinateurs, puis, plus
important encore, des ordinateurs personnels.
La création de l'informatique en ligne a nécessité
la connexion de terminaux informatiques distants à des ordinateurs
hôtes. Ce besoin a stimulé l'innovation des premiers produits
de communication informatique et l'émergence d'une structure de
marché pour les communications de données - un sujet qui
sera développé dans les chapitres suivants.
Alors que la conversion aux ordinateurs de troisième génération
par les grandes organisations s'achevait, approximativement entre 1968
et 1972, une nouvelle justification pour étendre l'utilisation
des ordinateurs a émergé, affectant la manière même
dont les entreprises allaient fonctionner et être organisées
: les systèmes intégrés.
Une étude menée en 1967 par le cabinet de conseil en management
Booz, Allen & Hamilton, et publiée en 1968, indique : "
L'ordinateur s'intègre de plus en plus à tous les secteurs
des grandes entreprises manufacturières. " L'utilisation des
ordinateurs par les grandes organisations s'étendait désormais
à toutes les opérations et activités. Sans surprise,
l'objectif suivant était de les faire fonctionner ensemble comme
des systèmes intégrés. Les services informatiques
préconisaient toujours un système d'information hiérarchisé.
La justification de l'utilisation des ordinateurs était devenue
si convaincante que lorsque des alternatives aux ordinateurs centraux
sont apparues, elles aussi ont pu être justifiées. Très
vite, le nombre considérable d'ordinateurs utilisés par
les entreprises a érodé le paradigme de l'informatique centralisée
institutionnalisé dans les services informatiques à la fin
de 1969 et au début de 1970.
L'informatique s'était tellement adaptée à de nombreuses
activités organisationnelles qu'elle était devenue indispensable.
Les organisations étaient désormais perçues comme
des centres de traitement de l'information. " Les organisations n'étaient
plus des systèmes principalement humains ", écrivent
Bonczek et al. (1981) à propos de cette période. Une fois
informatisées, les organisations existantes pouvaient faire plus
et mieux, et les plus petites pouvaient accomplir bien plus que ce que
leur effectif laissait présager. Par conséquent, les entreprises
de services aux autres organisations sont devenues un secteur en pleine
croissance, représentant un emploi sur sept en 1985 contre un sur
dix en 1969 .
L'une des indications les plus frappantes de l'importance croissante des
ordinateurs depuis 1960, date à laquelle leur utilisation visait
simplement à réaliser des économies, réside
peut-être dans le fait qu'en 1967, les dirigeants estimaient que
s'ils n'exploitaient pas les systèmes informatiques, leurs concurrents
le feraient à leur détriment. La même étude
de Booz, Allen & Hamilton conclut : " Le jour n'est peut-être
pas si loin où les analystes des faillites annuelles d'entreprises
pourront ajouter une nouvelle catégorie à leur liste de
causes : le défaut d'exploitation du potentiel informatique. "
En l'espace d'une décennie (1960-1970), l'attitude des entreprises
américaines envers les ordinateurs a radicalement changé
: d'un simple outil permettant de réduire les coûts de main-d'uvre
administrative, ils sont devenus la pierre angulaire de leur activité.
La transition vers l'objectif ultime, un système informatique "
entièrement " intégré, a nécessité
deux étapes intermédiaires : l'utilisation des ordinateurs
pour une meilleure prise de décision et l'accès à
l'information en ligne. La plupart des entreprises ont dû attendre
les années 1980 pour mener à bien cette transformation,
avant de devoir recommencer.
Les grandes entreprises, notamment celles utilisant l'informatique, ont
abordé les années 1980 avec une infrastructure d'information
à la fois centralisée et hiérarchisée.
Les services informatiques ont émergé avec l'avènement
de l'informatique au sein des entreprises modernes. Par exemple, dès
1976, les salaires représentaient le principal poste de dépenses
lié à l'informatisation. Si l'on ajoute les frais généraux,
deuxième source de coûts, le total s'élève
à 17,9 milliards de dollars, soit 46 % des dépenses totales,
ce qui correspond au coût de l'infrastructure interne. (Voir le
tableau 1.0 : Dépenses informatiques en 1976 par type d'organisation.)
Cependant, dans les années 1980, les progrès technologiques
et la compétitivité ont révélé que
la structure des services informatiques était inadaptée
à la dynamique de l'informatique distribuée.
Tableau 2.24 Dépenses informatiques des organisations utilisatrices
en 1976 (en milliards de dollars) 111

Mais passons maintenant à l'histoire d'IBM et du
System/360.
2.22 Le système IBM/360 et la troisième génération
d'informatique - 1964
Le 7 avril 1964, Thomas Watson Jr. et la direction d'IBM firent l'annonce
produit la plus importante de l'histoire de l'entreprise.
IBM commencerait à livrer six modèles d'une architecture
informatique révolutionnaire, baptisée System/360, en avril
1965. D'un coût estimé à 5 milliards de dollars pour
IBM, le System/360 marqua la transition vers la troisième génération
d'ordinateurs centraux, traumatisa les clients d'IBM et contraignit ses
concurrents à se battre pour leur survie. L'effet fut si cataclysmique
qu'IBM s'interdit par la suite de commercialiser un nouveau système
informatique incompatible avec ses ordinateurs existants.
En 1960, la structure organisationnelle interne d'IBM reflétait
la principale segmentation du marché informatique : les ordinateurs
d'entrée de gamme et les ordinateurs à usage général.
Les deux divisions informatiques d'IBM - la General Products Division
(GPD), spécialisée dans les ordinateurs d'entrée
de gamme, et la Data Systems Division (DSD), commercialisant des ordinateurs
scientifiques et professionnels à usage général -
reflétaient la segmentation du marché externe, car elles
avaient évolué de concert. Cependant, la structure organisationnelle
d'IBM était devenue source de graves problèmes.
GPD était bien installé. En 1960, le 1401 était l'ordinateur
IBM " le plus populaire " selon le magazine Fortune, 1966, 114
et la direction de la division estimait qu'elle n'aurait pas besoin d'une
version améliorée du 1401 avant 1968 - une indication forte
que la direction ne craignait aucune menace d'innovation de la part des
autres.
On ne pouvait pas en dire autant de DSD. La direction de DSD savait qu'elle
devait réagir rapidement aux progrès technologiques de la
concurrence. La gamme d'ordinateurs 7000 devait être mise à
niveau, de préférence avec une nouvelle génération
de produits. La question était : vers quoi ?
En mars 1961, les dirigeants de DSD demandèrent l'autorisation
de lancer le développement de la série 8000, conçue
pour succéder à la série 7000. Mais le comité
de direction d'IBM refusa. Pour certains de ses membres clés, la
série 8000 illustrait la poursuite de la prolifération des
produits. Or, même si IBM avait conquis le marché en partie
grâce à cette multiplication, il fallait y mettre un terme.
La multiplication des modèles, chacun fruit d'un développement
plus ou moins spécifique, était devenue ingérable.
De plus, GPD et DSD se faisaient une concurrence de plus en plus féroce.
Les dirigeants concernés souhaitaient avant tout proposer une architecture
informatique unique, capable de répondre à tous les besoins
des clients, avec les mêmes périphériques et logiciels.
Ils estimaient qu'une simplification radicale s'imposait.
La direction générale s'est d'abord tournée vers
sa division de développement des systèmes avancés,
chargée d'innover en matière de technologies pour les produits
futurs. Sa recommandation d'utiliser des technologies cryogéniques
a également été rejetée.
En août 1961, Watson Jr. et Learson, respectivement PDG et directeur
des opérations, s'inquiétaient de l'absence d'alternative
au modèle 8000. Ils lancèrent une enquête. (Leur anxiété
s'accrut sans doute lorsqu'ils surent que c'était la même
équipe dirigeante qui avait saboté le projet STRETCH.) Leurs
soupçons quant à l'absence de nouvelle architecture se confirmèrent.
En novembre, ils convoquèrent un groupe de travail composé
de treize cadres supérieurs afin de formuler des recommandations.
Le 4 janvier 1962, ce groupe remit ses recommandations à Watson
Jr. et Learson. Comme le rapporta le magazine Fortune quelques années
plus tard (1966) :
" Il existait un besoin évident pour une seule et même
gamme d'ordinateurs compatibles.
" La nouvelle gamme ne doit pas viser simplement à remplacer
les populaires séries 1401 ou 7000, mais à ouvrir de tout
nouveaux champs d'applications informatiques.
" Le système System/360 doit comporter des applications à
la fois commerciales et scientifiques. Les équipements d'entrée
et de sortie d'informations, ainsi que tous les autres périphériques,
doivent être dotés d'une interface standard.
Le rapport estimait les coûts de programmation à 125 millions
de dollars, alors qu'IBM y consacrait 10 millions de dollars par an. Après
avoir entendu les recommandations et participé à la discussion,
Learson conclut : " Très bien, nous le ferons. "
La simple déclaration - " Très bien, on le fait. "
- celle qui a coûté 5 milliards de dollars, a radicalement
transformé IBM. Selon le magazine Fortune, ce changement a "
plongé IBM dans une profonde restructuration organisationnelle
". IBM , contrainte en partie par la pression concurrentielle, mais
aussi motivée par sa confiance dans le potentiel économique
latent de l'innovation informatique, s'est métamorphosée
en une entreprise nouvelle. En s'attaquant au projet System/360, IBM a
utilisé un projet de développement pour se redéfinir,
ainsi que le monde économique et technique dans lequel elle évoluait.
L'article énumère ensuite quelques-uns des changements survenus
chez IBM :
" L'entreprise, qui était essentiellement un assembleur de
composants informatiques et une société de services aux
entreprises, est désormais également devenue un important
groupe industriel.
" On considère désormais qu'IBM est une entreprise
internationale pleinement intégrée, dans laquelle les responsables
des filiales étrangères sont présumés avoir
les mêmes compétences et responsabilités que ceux
des États-Unis.
" Pour la première fois, un nouveau groupe de cadres à
vocation technique est apparu au premier plan, diluant quelque peu le
pouvoir traditionnel des responsables marketing au sein de l'entreprise.
" Le bilan d'IBM a fait peau neuve.
En investissant dans la production à grande échelle, les
canaux de distribution et les structures de gestion, IBM s'était
assuré un avantage de " pionnier ".
L'innovation du System/360 a nécessité une ou plusieurs
nouvelles architectures informatiques ainsi que la maîtrise de nouvelles
technologies de composants importantes ; les objectifs de performance
ne pouvaient être atteints avec les technologies de composants alors
en vigueur. Les travaux antérieurs sur le STRETCH se sont avérés
inestimables.
Parmi les 122 innovations :
" Pas seulement un système d'exploitation, mais un système
commun à tous les modèles.
" Six modèles devaient être lancés simultanément.
La prise de décision interne et la coordination organisationnelle
étaient sans précédent.
" Capable de traiter les demandes commerciales et scientifiques.
" Interfaces d'entrée/sortie communes à tous les modèles.
" Normalisation sur une architecture d'octet à huit bits,
et
" Première utilisation commerciale des technologies MIMC.
Les trois derniers proviennent directement de STRETCH. Nous aborderons
ensuite MIMC. L'importance de l'octet de huit bits sera réexaminée
plus tard.
Pour atteindre les objectifs de performance, le System/360 devait être
construit avec une intégration de composants post-transistors.
IBM était parfaitement au courant des évolutions en matière
de circuits intégrés. L'entreprise possédait également
sa propre expérience dans la fabrication de circuits intégrés
hybrides pour STRETCH, appelés MIMC. Dans le MIMC, les transistors
et les diodes étaient encore fabriqués séparément,
puis soudés en modules, lesquels étaient ensuite assemblés
sur des cartes de circuits imprimés. Le groupe de travail chargé
de recommander l'utilisation de circuits intégrés ou du
MIMC a conclu qu'IBM ne pouvait pas augmenter la production de circuits
intégrés suffisamment rapidement pour respecter les calendriers
de production et a recommandé le MIMC, moins risqué.
Avant le System/360 et le MIMC, IBM achetait des composants standard auprès
de fabricants tels que Texas Instruments. IBM assemblait ensuite ces composants,
en les câblant, pour construire l'architecture de l'ordinateur et
créer un ordinateur. Avec le MIMC, IBM a dû faire un choix.
S'ils sous-traitaient la fabrication des modules MIMC à des fabricants
indépendants, ils divulgueraient un savoir-faire exclusif. L'alternative
était de fabriquer eux-mêmes les modules MIMC. " Si
nous ne le faisions pas nous-mêmes, nous risquions de confier certains
aspects essentiels de notre activité à une autre entreprise
", a déclaré Watson Jr. dans le magazine Fortune. "
Nous n'avions aucune intention de le faire. " IBM s'assurait ainsi
les bénéfices de la fabrication, une somme considérable
si le System/360 devait connaître le succès escompté
.
Avec une architecture informatique unique - rendue possible par un système
d'exploitation commun - l'organisation en divisions Produits généraux
et Systèmes de données n'avait plus de sens. Les divisions
GPD et DSD ont fusionné au sein du Groupe de traitement des données
(DP), qui, selon un article de Business Week de 1968, représentait
" 79 % du chiffre d'affaires d'IBM et au moins 85 % de ses bénéfices
". Le groupe DP était lui-même organisé en quatre
régions, avec des unités spécialisées dans
treize secteurs industriels et une unité pour chaque type majeur
d'ordinateur 360. IBM allait ainsi se positionner face à la concurrence
avec une communication unifiée, coordonnée par territoire
et soutenue par des équipes sectorielles et spécialisées
par type d'ordinateur 360. L'attention portée par IBM à
chaque vente était sans commune mesure avec celle de ses concurrents.
Preuve de sa position dominante sur le marché, IBM livrait en 1969
" plus de 1 000 systèmes modèle 360 par mois ".
Le système System/360 a eu un impact profond tant sur les clients
d'IBM que sur ses concurrents.
Pour les clients d'IBM, le System/360 fut un véritable cauchemar.
Les responsables des systèmes d'information durent justifier un
investissement initial considérable, lutter contre l'augmentation
des frais d'exploitation, réécrire la quasi-totalité
de leurs logiciels applicatifs, intégrer de nouveaux périphériques,
recruter et former du personnel, et gérer un système et
des opérations bien plus complexes. L'ensemble de ces phénomènes
fut désigné par l'expression " remise à zéro
" .
Du point de vue chronologique, l'histoire des systèmes d'information
de gestion (SIG) de cette période se résume ainsi : "
En 1969, nous avons livré ce que nous avions promis en 1967 pour
une utilisation en 1968. En 1964, nous avons commandé du matériel
de troisième génération, que nous avons installé
entre 1965 et 1966. En 1966 et 1967, nous nous sommes entièrement
consacrés à la conversion et à l'apprentissage (dans
cet ordre)."
Le problème sous-estimé par IBM était le logiciel.
Il a fallu attendre 1968 pour finaliser une version satisfaisante et stable
du système d'exploitation. Durant ces années, les services
SIG, déjà fortement sollicités, ont dû soit
adapter leurs anciens systèmes, désormais obsolètes,
soit exécuter leurs logiciels en mode émulation sur un System/360
- un mode d'émulation d'une lenteur exaspérante, il convient
de le préciser. Lors d'une conférence de presse en mars
1966, Watson Jr. a concédé que " la décision
capitale d'annoncer l'intégralité du programme 360 en une
seule fois en avril 1964 était peut-être malavisée
".
Au début, la concurrence ne pouvait guère faire plus que
se livrer à une guerre des mots. Elle affirmait qu'IBM ne serait
jamais à la hauteur, que ses produits étaient trop chers
et même dépassés - ils n'utilisaient pas de circuits
intégrés, par exemple - mais tous furent contraints de développer
des gammes de produits de troisième génération pour
rester compétitifs. L'une des stratégies employées
par les concurrents pour différencier leurs produits du System/360
consistait à utiliser le temps partagé - principalement
parce qu'IBM ne le prenait pas en charge dans les System/360 annoncés.
Cette histoire et d'autres réactions concurrentielles seront détaillées
ci-après. Il apparaîtra clairement qu'avec le System/360,
IBM a non seulement transformé son propre modèle, mais aussi
la structure du marché des ordinateurs centraux.
2.23 Temps partagé -- Projet MAC -- 1962-1968
L'idée du temps partagé a émergé à
la fin des années 1950. Frustrés par le traitement par lots,
scientifiques et informaticiens cherchaient des moyens d'interagir directement
avec l'ordinateur. En 1959, Christopher Strachey, mathématicien
britannique, présenta la première communication publique
sur le temps partagé lors d'un congrès de l'UNESCO ; et,
indépendamment, le professeur John McCarthy diffusa une note interne
sur le sujet au MIT. Sous la direction de F.J. Corbato, professeur au
MIT, le temps partagé fut démontré pour la première
fois au Centre de calcul du MIT en novembre 1961. Le temps partagé
aurait pu stagner sans la vision du Dr J.C.R. Licklider et son autorisation
d'investir des fonds publics. En octobre 1962, le Dr Licklider devint
le premier directeur du Bureau des techniques de traitement de l'information
(IPTO), nouvellement créé au sein de l'Agence pour les projets
de recherche avancée (ARPA). Sa mission : investir dans les technologies
de l'information de pointe. Fort de son expérience au MIT Lincoln
Labs et chez Bolt, Beranek & Newman (BBN), et de sa vision des interactions
homme-machine, trop brièvement résumée par le terme
d'interactivité, il a priorisé le financement des projets
de temps partagé. Et si de tels projets n'existaient pas, il les
créait. Par exemple, au MIT, il a contribué à la
création du projet MAC (machine-aided cognition ou multiple-access
computer), sous la direction du professeur Robert M. Fano. Il y a ensuite
alloué 3 millions de dollars par an - ce qui allait devenir l'initiative
la plus influente dans le domaine du temps partagé. En 1967, le
financement de l'IPTO pour plus d'une douzaine de projets de temps partagé,
dans les universités et les organismes de recherche, dépassait
les 12 millions de dollars estimés .
Le partage de temps a nécessité la création de nouveaux
logiciels et matériels par rapport à ceux utilisés
pour le traitement par lots. L'innovation la plus complexe a consisté
à concevoir et à perfectionner un système d'exploitation
capable de prendre en charge de nombreux utilisateurs simultanés,
chacun croyant disposer d'un contrôle exclusif de l'ordinateur.
Ce qui a rendu cette illusion possible, c'est la vitesse des ordinateurs
comparée à celle des humains. En alternant rapidement entre
les programmes, l'ordinateur créait l'illusion du temps réel
et de la connexion en ligne, chose impossible pour les systèmes
d'exploitation conçus pour le traitement par lots.
La première entreprise informatique à mettre l'accent sur
le temps partagé fut General Electric (GE). En mai 1964, un ordinateur
GE fut utilisé lors d'une démonstration de temps partagé
au Dartmouth College. Cet été-là, GE annonça
que tous ses ordinateurs de la série 600 prendraient en charge
le temps partagé, grâce à un logiciel développé
à Dartmouth. Et à l'automne, le MIT surprit tout le monde
en annonçant l'achat d'un ordinateur GE pour ses opérations
de temps partagé. IBM, qui avait abandonné ses efforts internes
de développement d'un système de temps partagé et
ne le prenait pas en charge dans ses premières versions du System/360,
se retrouva dans une situation délicate.
Deux ans plus tard, témoignant de la difficulté à
créer un système à temps partagé, IBM lançait
son premier ordinateur à temps partagé, le System 360/67.
Seul le 360/67 était incompatible avec les autres modèles
360, un argument de vente majeur pour la gamme 360. À cette époque
, même IBM reconnaissait l'importance du temps partagé, estimant
qu'il représenterait 30 % du marché informatique. La concurrence
s'intensifiait. GE prévoyait que d'ici 1970, 75 % des ordinateurs
seraient compatibles avec le temps partagé. Business Week tablait
sur un marché du temps partagé de 2,5 milliards de dollars
en cinq ans, contre seulement 20 millions en 1968 .
Le partage de temps a contribué à la popularité d'une
vision de l'informatique connue sous le nom de " service informatique
à la demande ". " D'ici une dizaine d'années,
les centres de données électroniques devraient vendre de
la puissance de calcul au grand public, d'une manière assez analogue
à la distribution actuelle de l'électricité ",
écrivait le Dr Manley R. Irwin en 1966. Employé à
la Commission fédérale des communications (FCC), le Dr Irwin
était bien placé pour le savoir, étant expert en
informatique et participant à l'enquête informatique en cours.
(Voir le chapitre suivant pour plus de détails.)
Le service informatique à la demande semblait une métaphore
parfaite à une époque où les ordinateurs étaient
chers, difficiles à programmer et nécessitaient du personnel
qualifié, une denrée rare. Si la plupart, voire la totalité,
des entreprises allaient utiliser des ordinateurs, le partage était
logique, surtout compte tenu du succès du concept de service à
la demande dans les secteurs de l'électricité et de la téléphonie
.
L'essor fulgurant des centres de services informatiques semblait confirmer
le concept d'utilité publique informatique. Ces centres, qu'ils
soient des organisations indépendantes ou des filiales de constructeurs
informatiques, vendaient du temps de calcul et des services informatiques
à d'autres entreprises.
En 1966, on estimait à 800 le nombre de centres de services informatiques
générant 650 millions de dollars de chiffre d'affaires,
soit une croissance annuelle de 40 %. Dans un numéro de 1969 de
Datamation, une revue informatique de référence, Ralph et
William Zani écrivaient : " En combinant les avantages des
équipements de calcul et de communication à grande échelle,
les services [des centres de services surpasseront en termes de capacités
celles offertes par la plupart des systèmes informatiques internes
utilisés seuls. "
Les centres de services n'étaient pas une nouveauté. Le
plus célèbre était la Service Bureau Corporation
(SBC) d'IBM, qui, en vertu d'un accord conclu en 1956 entre IBM et le
Département de la Justice, devait être gérée
indépendamment d'IBM. Durant cette première phase de développement,
les fabricants d'ordinateurs de première génération
utilisaient des centres de services intégrés comme outils
de vente, comme élément de leurs stratégies marketing,
comme moyen de présenter leurs produits , comme solution pour préinstaller
les logiciels clients (voire proposer un paiement à l'usage) et/ou
pour gérer le surplus de travail de leurs clients.
Au début des années 1960, des centres de services indépendants
ont vu le jour, proposant des systèmes " généralisés
" : un programme unique utilisable par de nombreuses entreprises.
Cependant, ces centres de services ne pouvaient offrir un accès
en temps réel à leurs clients qu'avec l'avènement
du temps partagé.
Ce dernier a entraîné un essor considérable des
centres de services et une demande croissante de modems et de multiplexeurs,
ainsi que la naissance de la structure de marché des communications
de données.
IBM n'avait aucune intention de rester un simple spectateur dans le secteur
des centres de services. Bien qu'elle y participât indirectement
par le biais de SBC, qui faisait toujours partie d'IBM même si elle
ne pouvait pas le divulguer, cela ne lui suffisait pas. Dès 1966,
IBM exploitait également un réseau national de centres informatiques
à temps partagé. Le Dr Irwin écrit : " Ces nouveaux
développements technologiques et de services soulèvent,
une fois de plus, la question du statut du décret de consentement
d'IBM. Le temps partagé permet-il simplement à IBM de vendre
du temps d'ordinateur via des lignes téléphoniques, ou IBM
traite-t-elle des données clients contre rémunération
? Quelle est l'activité légitime d'IBM en tant que fabricant
et d'IBM en tant que centre de services ?
Les réponses à ces questions ne sont pas claires, mais comme
pour se prémunir contre les risques antitrust à court terme,
la Service Bureau Corporation et IBM, sa maison mère, ont récemment
mis en place des réseaux nationaux de centres informatiques à
temps partagé. À long terme, cependant, IBM pourrait être
contrainte de convaincre le ministère de la Justice que les nouvelles
technologies ont invalidé des éléments essentiels
de son jugement de 1956.
IBM, imperturbable face à la menace gouvernementale, a conquis
le marché en vendant son modèle phare, le System/360, et
en devenant l'entreprise dominante d'un oligopole, détenant 70
à 80 % des parts de marché des ordinateurs centraux. Un
article de Business Week de 1968 analysait la croissance d'IBM : "
Depuis son entrée sur le marché informatique il y a 15
ans, le volume d'activité d'IBM a été multiplié
par 17 (atteignant 5,3 milliards de dollars l'année dernière
[1967 ) et son bénéfice net par 20 (s'établissant
à 651,5 millions de dollars). L'année dernière, IBM
a dépassé Texaco et US Steel pour devenir la huitième
plus grande entreprise industrielle du pays, avec un chiffre d'affaires
supplémentaire de 1,1 milliard de dollars. C'est comme créer
un nouveau Coca-Cola ou une nouvelle Celanese en une seule année.
"
Selon Wall Street, IBM est désormais l'entreprise la plus valorisée
au monde. En début de semaine, les actions ordinaires d'IBM valaient
41,5 milliards de dollars. Celles d'AT&T, dont les actifs sont huit
fois supérieurs, s'élevaient à 26,3 milliards de
dollars. Le marché boursier estime la valeur des actions IBM à
au moins la somme des actions de 21 des 30 entreprises composant l'indice
Dow Jones.
IBM a profité de l'appétit insatiable des marchés
boursiers pour les valeurs technologiques en 1967 et 1968, tout comme
des centaines, voire des milliers d'autres entreprises. La valorisation
que les investisseurs étaient prêts à accorder à
une société technologique en achetant ses actions a explosé.
Une jeune start-up, University Computing Co. de Dallas, au Texas - une
entreprise qui n'a pas survécu - a vu le cours de son action grimper
en trois ans, passant de 1,50 $ par action (après ajustement pour
les fractionnements) à 155 $. Le capital- risque est devenu plus
accessible. Les jeunes entreprises, à peine installées sur
leur marché initial, pouvaient prétendre à une introduction
en bourse. La technologie était à l'honneur - la technologie
étant ici associée à l'informatique. Parmi les start-ups
informatiques financées figuraient les entreprises de mini-ordinateurs.
Mais pour les spécialistes des mainframes, c'était comme
un événement totalement étranger
comme s'il
se déroulait sur Mars.
Puis vint janvier 1969. Le 7, les banques portèrent leur taux directeur
à un niveau record de 7 %. Le Congrès augmenta ensuite l'impôt
sur les plus-values. Ceux qui ignoraient encore la surévaluation
des actions technologiques ne tardèrent pas à s'en rendre
compte, car l'attrait de la technologie reflétait davantage la
cupidité des investisseurs que les perspectives des entreprises.
Le réveil fut brutal pour les dirigeants des sociétés
technologiques, qui ne recevaient plus d'argent à profusion et
devaient désormais se préoccuper de leur trésorerie
et de leurs ventes. Les dirigeants des entreprises privées, qui
avaient levé moins de fonds que nécessaire pour atteindre
la rentabilité ou un flux de trésorerie positif, persuadés
que l'argent serait disponible en temps voulu, mais à moindre coût
(les investisseurs valoriseraient bien davantage leurs entreprises, ce
qui se traduirait par une dilution moindre et un coût du capital
plus faible), furent sous le choc. Nombre d'entre elles, probablement
la plupart, durent se faire racheter ou, tout simplement, fermer leurs
portes. Les belles années de 1967 et 1968 se sont transformées
en années noires, celles de 1969 et 1970. 156 (Ces questions seront
approfondies dans les chapitres suivants.)
En janvier 1969, Watson Jr. annonça des bénéfices
records de 871 millions de dollars - soit une hausse de 34 % - pour IBM.
Le chiffre d'affaires avait augmenté de 1,5 milliard de dollars
pour atteindre 6,8 milliards de dollars. Le lendemain même, leur
dernier jour en fonction, le procureur général Ramsey Clark
et son chef de la division antitrust, Edwin M. Zimmerman, déposèrent
une importante plainte pour pratiques anticoncurrentielles contre IBM.
Le ministère de la Justice n'était pas le premier à
réagir : en décembre 1968, Control Data Corporation avait
porté plainte contre IBM pour violation de la loi Sherman sur les
pratiques anticoncurrentielles. Plus tôt en janvier, Data Processing
Financial & General avait également poursuivi IBM pour violation
des " lois antitrust, du décret de consentement de 1956 et
des lois étatiques sur la concurrence déloyale " .
La plainte du ministère de la Justice, qui se préparait
depuis plusieurs années, portait sur la vente et la location d'ordinateurs
numériques à usage général. L'accusation,
qui détaillait l'étendue de la domination d'IBM sur le marché
informatique, paraissait convaincante. Chaque année de 1961 à
1967, IBM représentait entre 69 % et 80 % des ventes d'ordinateurs.
En 1967, alors que les ordinateurs et les produits connexes ne représentaient
que 43 % du chiffre d'affaires d'IBM, soit 2,3 milliards de dollars, IBM
détenait 74 % du marché informatique total. Son principal
concurrent ne détenait quant à lui que 5 % de parts de marché,
soit un chiffre d'affaires de 165 millions de dollars .
Selon Business Week du 25 janvier : " En substance, la plainte déposée
en vertu de la loi Sherman accuse IBM d'avoir obtenu un " monopole
" en pratiquant des politiques de fabrication et de commercialisation
qui privent ses concurrents d'une chance suffisante sur le marché
informatique. Le ministère de la Justice, s'opposant à quatre
types d'activités spécifiques, affirme qu'IBM a : "
" Elle a freiné la croissance ou l'entrée de la concurrence
en maintenant une politique de prix unique pour les équipements,
les programmes et le " soutien connexe " (services d'ingénierie
système et pratique consistant à fournir du personnel supplémentaire
à certains clients).
" En utilisant la puissance accumulée de son " logiciel
et de son assistance associée ", elle a empêché
toute concurrence effective de la part d'autres fabricants sur différents
segments de marché.
" L'entreprise a lancé des gammes d'équipements à
faible marge et annoncé de nouveaux modèles alors qu'elle
" savait " qu'il était peu probable qu'elle puisse les
livrer à temps.
" " Il a influencé les achats futurs en dominant le marché
de l'éducation grâce à des remises tarifaires discriminatoires
accordées aux collèges et aux universités. "
Suite au dépôt de la plainte du ministère de la Justice,
les sociétés de logiciels Applied Data Research Inc. et
Programmatics Inc. ont également porté plainte. Leurs griefs
visaient notamment la pratique d'IBM consistant à ne pas dissocier
le prix du matériel et des logiciels, ni à facturer les
services de programmation. Puisque les clients étaient contraints
de payer pour les logiciels IBM, qu'ils les utilisent ou non, il devenait
extrêmement difficile de les convaincre d'acheter ensuite des logiciels
tiers. Selon eux, si les clients n'avaient pas la possibilité de
ne pas payer pour les logiciels IBM, le marché des logiciels connaîtrait
un ralentissement de sa croissance.
Tout en niant tout lien entre ses changements de politique et les poursuites
antitrust, IBM annonça le 23 juin qu'à compter du 1er janvier
1970, elle dissocierait la tarification du matériel et des logiciels,
facturerait les services de programmation, assurerait la maintenance de
ses équipements quel que soit leur mode d'acquisition par le client
et facturerait les formations. La question de la position dominante d'IBM
sur le marché demeurait, mais l'entreprise avait éliminé
nombre de ses pratiques contestables. De toute évidence, la multiplication
des procès avait, sinon modifié l'attitude de la direction
d'IBM, du moins l'avait contrainte à la rendre publique. Tous les
concurrents avaient désormais des raisons de se réjouir,
car les règles de la concurrence avaient évolué en
leur faveur. Or, ce qui ne deviendrait évident que quelques années
plus tard, c'est qu'IBM avait déjà acquis une domination
incontestable sur le marché des ordinateurs centraux.
En 1969, sept entreprises rivalisaient avec IBM sur le marché des
ordinateurs centraux : GE, RCA, Burroughs, Control Data, Honeywell, National
Cash Register et Univac (division de Sperry Rand). Connues sous le nom
des " Sept Nains ", aucune ne croyait pouvoir détrôner
IBM, et cela n'était d'ailleurs pas indispensable à leur
survie et à leur succès. Chacune devait conquérir
une part de marché suffisante, généralement estimée
à 10 %, pour devenir le numéro deux d'IBM. Et comme aucune
ne détenait plus de 5 % de parts de marché, le défi
consistait à doubler sa taille respective, non pas en s'éliminant
mutuellement, mais en gagnant des parts de marché sur IBM. Mais
comment ? Deux histoires seront racontées : celle de GE et celle
de RCA, deux géants industriels disposant des ressources et de
la détermination nécessaires pour réussir.
Au milieu de l'année 1969, la stratégie de GE reposait sur
deux piliers : dominer le marché du temps partagé et développer
une nouvelle gamme d'ordinateurs compatibles avec le System/360. Le temps
partagé était la partie la plus facile. La direction estimait
contrôler 40 % de ce marché, grâce à ses services
de temps partagé et à la location, ou à la vente
ponctuelle, d'ordinateurs centraux. Si le temps partagé devait
représenter jusqu'aux trois quarts du marché, comme elle
le pensait, il lui suffirait de maintenir sa part de marché actuelle
pour réussir. Deux hypothèses sous-tendaient sa confiance
dans le temps partagé : " à la fin des années
1970 , un tiers à la moitié de la puissance de calcul aux
États-Unis sera utilisée pour la planification stratégique
des entreprises " et " d'ici quelques décennies, il sera
aussi rare de trouver un ordinateur interne qu'une centrale électrique
appartenant à une entreprise " .
La seconde phase de la stratégie de GE fut élaborée
après mars 1969. La nouvelle direction, consciente de la nécessité
de réagir au System/360, mit au point un plan en ce sens : le projet
Shangri-La. " Le projet Shangri-La a très probablement donné
lieu au plan directeur le plus complet et le plus audacieux jamais conçu
pour contrer IBM ", écrivait W. David Gardner dans un article
de Datamation en 1970. GE était la seule des Sept Nains à
disposer des ressources et de la taille nécessaires pour affronter
IBM. La mise en uvre de ce plan directeur représentait un
investissement considérable, même pour GE. Les estimations
les plus basses s'élevaient à 450 à 500 millions
de dollars sur six ou sept ans, couvrant la conception et le développement
de la machine, ainsi que le développement marketing, mais pas les
coûts de production. En septembre 1969 , les dirigeants de GE, forts
de leur nouvelle stratégie, réaffirmèrent publiquement
leur engagement envers le secteur informatique.
RCA fondait également sa stratégie sur la conquête
de parts de marché auprès d'IBM, dans le but d'atteindre
10 % de parts de marché et la deuxième place qu'elle s'était
fixée dans le secteur. L. Edwin Donegan Jr., ancien d'IBM devenu
vice-président et directeur général de la division
Systèmes informatiques de RCA le 1er janvier 1970, un an seulement
après son arrivée dans l'entreprise, déclarait :
" Nous avons deux options si nous voulons obtenir 10 % du marché.
Soit nous grignotons des parts de marché à chacun des autres
géants du secteur, soit nous les grignotons à IBM. Il est
plus facile pour nous de nous attaquer à IBM. " Seul RCA se
distinguait de GE par sa stratégie unique : surpasser IBM.
Une fois devenu directeur général, Donegan a fait du lancement
d'une nouvelle gamme d'ordinateurs une priorité absolue. Constatant
que la recherche et le développement seraient inutiles, les ordinateurs
de pointe en cours de développement ne étant pas prêts
avant au moins deux ans, il a décidé de reprendre la gamme
Spectra existante, d'en modifier le design, d'augmenter la mémoire
et de la commercialiser comme une nouvelle gamme. Date de lancement prévue
: septembre 1970.
Le 20 mai, dans ce qui fut sans doute l'événement le plus
surprenant de l'histoire de l'informatique ( selon Datamation en juillet),
Honeywell annonça l'acquisition de toutes les activités
informatiques de GE, à l'exception de sa division de temps partagé
pour les États-Unis et le Canada. ( La direction de GE refusa de
céder son dernier bastion dans l'informatique, malgré une
offre de 200 millions de dollars pour une activité qui n'avait
jamais été rentable. ) En se retirant du marché des
ordinateurs centraux, GE reconnaissait qu'IBM détenait une avance
trop importante, une technologie trop avancée et des ressources
trop considérables. L'investissement nécessaire était
tout simplement trop conséquent et trop risqué. La consolidation
du marché, signe indéniable de la fin de la domination des
entreprises oligopolistiques, avait commencé.
Un mois plus tard, le 30 juin 1970, IBM intensifia sa concurrence en annonçant
la gamme d'ordinateurs System/370. Contrairement au 360, le System/370
n'inaugura pas une nouvelle génération d'ordinateurs, ce
qui déçut nombre d'utilisateurs. Il représentait
plutôt une amélioration progressive dans la continuité
technologique du 360. Un article de Datamation paru en 1970 et intitulé
" Le System/370 d'IBM fait son apparition, mais est-ce tout ? "
souligne que " cela n'aurait peut-être pas dû surprendre,
car il est peu probable qu'une entreprise - et encore moins IBM - bouleverse
autant les habitudes de ses utilisateurs qu'IBM l'a fait avec le lancement
de la série 360, incompatible avec le marché. " L'article
précise que RCA, Honeywell et NCR disposaient déjà
de terminaux et de systèmes prêts à répondre
à l'annonce d'IBM. Ce que l'article ne voit pas, c'est que l'ampleur
et la portée de la réponse sont insignifiantes compte tenu
des avantages qu'IBM avait accumulés depuis l'annonce du 360 en
1964.
En septembre 1970, RCA annonça sa nouvelle gamme d'ordinateurs
Spectra, persuadée d'avoir proposé des prix très
compétitifs par rapport aux produits IBM, déjà annoncés
ou à venir. Seul RCA se trompa. Les machines censées conquérir
le marché d'IBM devinrent obsolètes en moins d'une semaine
lorsque IBM annonça le System/370-145, doté de plus de mémoire
et proposé à un prix inférieur aux prévisions
de RCA. Le System/370-145 fut le premier ordinateur commercial à
intégrer non seulement de la mémoire à semi-conducteurs,
mais également de la mémoire virtuelle, ce qui augmenta
considérablement sa capacité de mémoire effective.
Sans se laisser décourager, en mars 1971, lors de l'assemblée
générale annuelle, Robert Sarnoff, président de RCA,
déclara aux actionnaires : " Nos priorités absolues
sont aujourd'hui la création d'une activité informatique
rentable et la conquête de la deuxième place du marché
national. RCA a investi davantage dans ce projet que dans aucune autre
entreprise de son histoire, et nous sommes convaincus que les retours
sur investissement seront substantiels. " Les revenus de RCA dans
le secteur informatique étaient passés de 14 millions de
dollars en 1960 à 257 millions de dollars en 1970 ; toutefois,
la croissance des ventes en 1970 fut inférieure à 10 %,
avec une perte enregistrée de 10 millions de dollars.
Le 19 novembre 1971, RCA, sans consulter sa division informatique, jeta
l'éponge. Univac racheta son portefeuille clients, soit environ
1 000 machines et 500 clients, pour 70 millions de dollars, avec un potentiel
de 30 à 60 millions de dollars supplémentaires sur les cinq
années suivantes, en fonction des revenus futurs. Cette acquisition
n'eut que peu d'incidence sur la dynamique concurrentielle du marché,
IBM conservant une position dominante.
Au début des années 1970, le marché des ordinateurs
centraux était perçu comme en pleine mutation, alors qu'il
était en réalité devenu un oligopole dominé
par IBM. Les deux alternatives envisagées, le temps partagé
ou un ordinateur central plus performant, se révélèrent
être de vains espoirs. Le temps partagé ne put jamais compenser
les coûts de communication excessifs : dès que les terminaux
se situaient à plus de 160 kilomètres de l'ordinateur, le
coût des lignes téléphoniques rendait cette solution
non rentable. Quant à l'idée d'un ordinateur central plus
performant, lorsque les concurrents comprirent la nécessité
de proposer une version supérieure au System/360, vers 1969, IBM
bénéficiait déjà de huit ans d'avance et d'un
avantage insurmontable.
Alors que l'informatique d'entreprise se résumait alors à
un ordinateur central IBM et à un service informatique, le terme
" ordinateur " ne désignait plus uniquement un ordinateur
central. En raison notamment de la frénésie boursière
de 1967-1968 et du rachat de la jeune entreprise informatique Scientific
Data Systems par Xerox Corporation pour 900 millions de dollars, soit
neuf fois son chiffre d'affaires, quatre-vingt-onze nouvelles entreprises
ont lancé des mini-ordinateurs entre 1968 et 1972. Leur histoire
est présentée ci-après.
2.24 Le mini-ordinateur - 1959-1979
Les revenus mondiaux des mini-ordinateurs devraient atteindre 2,5 milliards
de dollars en 1977, contre 835 millions en 1973, selon les projections
de l'International Data Corporation, un cabinet d'études de marché
de premier plan, publiées en 1974. " Presque toutes les dix
principales entreprises sont rentables et, malgré la poursuite
des baisses de prix, le coût des composants diminuera, permettant
à la plupart de maintenir leurs marges bénéficiaires
avant impôts de 20 %. Ce constat contraste fortement avec celui
des ordinateurs centraux, qui ne comptaient qu'une seule entreprise constamment
rentable, IBM, et seulement cinq autres entreprises leur offrant une concurrence
symbolique. IBM a tellement négligé les mini-ordinateurs
qu'elle n'en a commercialisé un qu'en 1976.
De même qu'IBM dominait les ordinateurs centraux, Digital Equipment
Corporation (DEC) allait dominer les mini-ordinateurs - malgré
le lancement de quatre-vingt-douze mini-ordinateurs par d'autres entreprises
entre 1968 et 1972. Au début des années 1980, DEC allait
défier IBM pour la première place du marché avant
que les deux ne soient victimes de l'ordinateur personnel.
L'histoire de DEC nous ramène aux mêmes laboratoires Lincoln
du MIT responsables du projet SAGE (1950-1952). Parmi les 400 ingénieurs
recrutés pour SAGE figurait Kenneth H. Olsen, alors étudiant
en master d'ingénierie au MIT. Olsen s'est rapidement distingué,
faisant preuve d'initiative et de leadership. Lorsqu'un chef d'équipe
fut nécessaire pour construire un ordinateur destiné à
tester la mémoire à tores de Forrester, Olsen fut choisi.
On lui donna neuf mois - Forrester doutait de la faisabilité en
un an - et son équipe de quinze ingénieurs livra le Memory
Test Computer (MTC) en neuf mois.
Olsen s'est épanoui au sein de la culture des Lincoln Labs, qui
encourageait et récompensait la créativité et la
compétence. L'essence même des Lincoln Labs était
de prendre des risques technologiques - des risques calculés -
mais menant à des innovations radicales, et non simplement incrémentales.
Ce qui consistait à repousser les limites, comme on le dira plus
tard, la relation unique qui existait entre les Lincoln Labs et les programmes
d'études supérieures en ingénierie du MIT, a dynamisé
les deux parties dans leur quête d'une meilleure compréhension
des technologies de l'information et de leurs applications. Les implications
de cette approche seront présentes tout au long de cet ouvrage.
En 1953, Olsen vécut une expérience d'une toute autre nature
: une expérience inoubliable qui influença profondément
sa gestion de DEC et contribua à son succès. Forrester avait
besoin d'un interlocuteur auprès d'IBM, une personne en contact
quotidien, pour assurer le bon déroulement des relations entre
Lincoln Labs et IBM. Il choisit Olsen.
IBM était l'antithèse des laboratoires Lincoln. En 1952,
IBM connaissait peu de choses sur la construction d'ordinateurs à
tubes électroniques. La principale raison pour laquelle IBM a sollicité
le projet SAGE était de se former à la construction et à
la fabrication d'ordinateurs. Il n'est donc pas surprenant qu'IBM ait
multiplié les réunions et impliqué autant de niveaux
hiérarchiques dans les décisions les plus simples. IBM embauchait
des centaines de nouveaux employés, des milliers en incluant le
personnel de production, tout en menant le projet le plus complexe et
le plus ambitieux de son histoire. IBM agissait de manière à
éviter l'échec - à l'opposé de la culture
expérimentale et audacieuse des laboratoires Lincoln. " C'était
comme aller dans un pays communiste ", se souvient Olsen.
Pendant les treize mois qu'Olsen passa à Poughkeepsie, dans l'État
de New York, Norman Taylor, son supérieur, travailla avec lui pendant
des semaines entières. Durant leurs nombreuses heures de travail
communes, Taylor partageait souvent le mal-être d'Olsen. Il tenta
de le consoler, mais sans grand succès. Fin 1953, Taylor se souvient
d'un Olsen frustré lui disant : " Norm, je peux les battre
à leur propre jeu. " Si IBM avait pu réussir avec son
organisation bureaucratique, imaginez le succès d'une entreprise
aussi libre et ouverte que Lincoln Labs. La confiance d'Olsen en l'humanité
semblait presque menacée ; il commença à penser davantage
comme un leader, un entrepreneur, que comme un simple ingénieur.
De retour aux Laboratoires Lincoln, Olsen prit la direction d'un sous-groupe
d'ingénierie avancée. Rapidement, avec Wes Clark, il proposa
de construire un ordinateur avancé utilisant des tubes à
vide. L'idée fut rejetée : tout ordinateur de pointe devait
impérativement être conçu avec des transistors - il
s'agissait des Laboratoires Lincoln, pas d'IBM. Le conservatisme avait-il
déteint sur eux ? Olsen et son équipe se mirent aussitôt
à développer des circuits à transistors afin d'acquérir
un maximum de connaissances. Ils proposèrent ensuite de construire
un ordinateur à l'architecture similaire, mais utilisant des transistors.
Leur projet approuvé, ils se lancèrent dans la création
de ce qui allait devenir l'ordinateur TX-2 - considéré par
beaucoup comme le premier ordinateur personnel et marquant
le début d'une nouvelle ère pour l'informatique.
(Cela signifie que les trois trajectoires informatiques ont débuté
simultanément dans le même laboratoire. L'ordinateur TX-2
a directement mené aux ordinateurs LINC et à la trajectoire
des ordinateurs personnels, tandis que les circuits du TX-2 ont été
utilisés dans l'ordinateur PDP-1, influençant ainsi le premier
mini-ordinateur, le PDP-8 en 1965, et donc la trajectoire des mini-ordinateurs.
Parallèlement, l'ordinateur SAGE était conçu et construit,
ce qui a conduit à l'IBM 704 et finalement au System/360 - la trajectoire
des ordinateurs centraux.)
En 1957, Olsen se sentait prêt à fonder une entreprise informatique.
En août, Olsen, âgé de 31 ans, et Harlan Anderson,
28 ans, un ami et collègue de Lincoln Labs, créèrent
DEC grâce à un investissement de 70 000 $ de la société
de capital-risque American Research & Development (ARD). Après
ce financement, ARD détenait 70 % de DEC, Olsen 12 % et Anderson
8 %. Les 10 % restants étaient réservés au recrutement
d'un troisième associé, compétent en gestion et marketing.
(Ce poste ne fut jamais pourvu.) La valeur marchande de DEC s'élevait
alors à 100 000 $. Le général Georges Doriot, le
légendaire investisseur en capital-risque qui a contribué
à la création de 150 entreprises, conseilla aux deux jeunes
entrepreneurs avant leur présentation au conseil d'administration
d'ARD : " Tout d'abord, n'utilisez pas le mot ordinateur. Le magazine
Fortune affirme que des géants comme RCA et General Electric perdent
de l'argent dans le secteur informatique. Le conseil ne croira jamais
que deux jeunes ingénieurs, à peine sortis de l'université,
puissent réussir là où d'autres, plus expérimentés,
échouent. " Ils suivirent son conseil et présentèrent
les machines qu'ils souhaitaient construire comme des modules de circuits
imprimés, et non comme des ordinateurs.
Mais ils avaient créé DEC pour construire des ordinateurs.
Aussi, afin de rester discrets, de ne pas se faire remarquer et de ne
pas provoquer de réaction de la part des entreprises informatiques
existantes, ils baptisèrent leur premier ordinateur " Programmed
Data Processor ", ou PDP-1. Lancé en 1959, le PDP-1 était
un système 18 bits, comme le TX-2, et vendu 120 000 $. Il pouvait
servir d'ordinateur personnel d'interface pour les grands ordinateurs
scientifiques tels que STRETCH et LARC. Des circuits importants du PDP-1
étaient identiques à ceux du TX-2. Cela aurait pu poser
problème, car il s'agissait d'une appropriation de la propriété
intellectuelle du gouvernement sans compensation. Mais Taylor intervint,
conseillant au MIT de ne rien faire. " S'il veut emprunter ces circuits,
quel est le problème ? " argumenta Taylor. " Il en a
conçu la moitié. "
L'interrelation entre DEC et le MIT, en particulier les laboratoires Lincoln,
était profonde. À bien des égards, il y avait peu
de différences entre les deux. Pour les ingénieurs, travailler
chez DEC revenait essentiellement à travailler aux laboratoires,
hormis la rémunération, les opportunités et, espérons-le,
la sécurité de l'emploi. Tous redoutaient le jour où
les financements publics de la recherche et du développement s'assécheraient
- et toujours pour des raisons sur lesquelles ils n'avaient que peu de
prise. DEC et les laboratoires Lincoln partageaient une culture et des
missions très similaires grâce à leurs employés
- et parmi eux, C. Gordon Bell occupait une place prépondérante
chez DEC. Bell a commencé à travailler chez DEC en juin
1960. Jusque dans les années 1980, il a participé à
la conception de tous les ordinateurs les plus importants de DEC et a
élaboré la stratégie qui a permis à DEC de
détrôner IBM de sa domination sur l'informatique d'entreprise.
Après Olsen, Bell est la figure la plus marquante du succès
et de l'histoire de DEC .
Les efforts de DEC pour devenir une entreprise informatique semblaient
voués à l'échec jusqu'en 1962, date à laquelle
International Telephone and Telegraph (ITT) commanda
quinze PDP-1 pour l'un de ses systèmes
de commutation téléphonique.
Cette commande fit d'ITT un fabricant d'équipement d'origine (OEM),
le seul type de client que les premières entreprises de mini-ordinateurs
connurent alors, peinant à conquérir des parts de marché.
Les OEM intégraient des ordinateurs à leurs produits - équipements
médicaux, instruments scientifiques ou systèmes de contrôle
de processus - avant de commercialiser l'ensemble comme produit fini auprès
des utilisateurs finaux. L'ordinateur devait être rapide, c'est-à-dire
temps réel, dédié dans la plupart des cas à
une seule fonction et peu coûteux. Sans surprise, les fabricants
d'ordinateurs centraux manifestèrent peu d'intérêt.
Les mini-ordinateurs représentaient un marché radicalement
différent, tout comme les ordinateurs l'avaient été
pour les fabricants de machines à tabuler.
Mais les fabricants de mini-ordinateurs aspiraient à plus que de
simples fournisseurs OEM. Ils rêvaient de vendre leurs ordinateurs
à de grandes entreprises utilisatrices - celles qui souhaitaient
généraliser les avantages de l'informatisation au sein de
leur organisation - ou à des structures trop petites pour justifier
l'acquisition d'un ordinateur central. Pour les grandes entreprises, le
coût des mini-ordinateurs se justifiait souvent par les seules économies
réalisées sur les frais de télécommunications.
Quant aux avantages économiques des mini-ordinateurs par rapport
aux ordinateurs centraux : en 1968, Hewlett-Packard a lancé un
mini-ordinateur prenant en charge le temps partagé pour seize utilisateurs
maximum, au prix de 89 500 $. Le système de temps partagé
le moins cher commercialisé par GE à l'époque coûtait
527 000 $, soit six fois plus .
DEC s'intéressait également au temps partagé. Après
avoir conçu quatre autres ordinateurs, dont seulement deux furent
commercialisés, DEC annonça en 1964 le PDP-6, affiché
à 300 000 $. Malgré l'optimisme initial, seuls vingt-trois
exemplaires furent vendus, ce qui en fit l'ordinateur le moins vendu de
l'histoire de DEC. Plus inquiétant encore, le chiffre d'affaires
de DEC n'augmenta que de 10 % pour atteindre 11 millions de dollars en
1964. Les bénéfices, qui reposaient sur une hausse des ventes,
chutèrent de 1,2 million de dollars à 900 000 $. Olsen savait
qu'il fallait remédier à la situation, mais à quoi
?
Olsen soupçonnait de plus en plus la structure organisationnelle
hiérarchique existante, combinée à une culture dominée
par l'ingénierie, d'être à l'origine des problèmes
de DEC. On trouvait toujours des moyens d'améliorer un produit,
d'ajouter de nouvelles fonctionnalités, ou des excuses de manque
de temps, les ingénieurs s'efforçant de corriger un problème
ancien (surtout lorsqu'il était déjà en production).
Cette même culture et cette même structure organisationnelles,
si attrayantes pour les ingénieurs, nuisaient à la rentabilité
et à l'ordre des opérations. Il lui fallait changer cette
culture et cette structure, inventer un nouveau style de management pour
DEC, un style propice à la réussite et non un frein au progrès,
comme c'était le cas actuellement.
Olsen sollicita l'avis de ses deux conseillers les plus influents, Forrester,
désormais membre du conseil d'administration, et Doriot, son investisseur.
Ses avis furent contradictoires. C'est alors qu'il eut l'idée de
confier la responsabilité de chaque gamme de produits à
un seul dirigeant. Chacun agirait comme un entrepreneur, assumant l'entière
responsabilité des profits et des pertes. Ils piloteraient le produit
du développement jusqu'à sa rentabilité. Cette organisation,
baptisée " matricielle ", est considérée
comme l'un des principaux facteurs du succès de DEC. L' enthousiasme,
la créativité et la productivité qui avaient marqué
les débuts de DEC et inspiré la vision d'Olsen se concrétisèrent.
L'effet fut immédiat et spectaculaire. En deux ans, DEC entra en
bourse avec une capitalisation boursière de 77 millions de dollars,
soit 770 fois sa valorisation initiale.
Le moteur de la croissance des ventes et des bénéfices de
DEC durant cette période, le PDP-8, fut lancé à l'automne
1965. Plus que tout autre ordinateur, il est considéré comme
le premier véritable mini-ordinateur. Doté d'une architecture
12 bits, il fut conçu par Bell et mis en uvre par Edson deCastro.
Vendu 18 000 dollars, il tenait sur un bureau ou une paillasse de laboratoire.
Personne n'avait anticipé un tel succès commercial, avec
50 000 exemplaires vendus. Ce succès prouva l'existence d'un marché
pour les ordinateurs autres que les gros systèmes et contribua
à l'essor fulgurant des mini-ordinateurs à partir de 1968.
Malgré cela, les fabricants d'ordinateurs centraux ont à
peine prêté attention à DEC et aux mini-ordinateurs.
Ils étaient engagés dans une lutte acharnée pour
leur survie face à IBM et son System/360. Mais pourquoi IBM n'a-t-elle
pas innové dans le domaine des mini-ordinateurs ? Ce n'était
certainement pas par manque de ressources : le financement de DEC s'élevait
à seulement 70 000 $. Ce phénomène, où des
entreprises établies innovent dans une technologie qui aurait dû
leur permettre d'anticiper et de comprendre les nouvelles applications
de cette technologie - comme les fabricants d'ordinateurs centraux découvrant
les mini-ordinateurs et étant les premiers à les commercialiser
- est si fréquent qu'une explication s'impose. Voir le graphique
1.2 : Évolution des technologies et demande.
Graphique 2.25 : Trajectoires technologiques et demande d'achat

Du point de vue d'une entreprise d'ordinateurs centraux en 1965, les mini-ordinateurs
ne représentaient même pas une concurrence. On ne les rencontrait
jamais sur le marché, et la location d'un ordinateur central coûtait
20 000 $ par mois. Le PDP-8 coûtait 18 000 $. Mais les progrès
des technologies des semi-conducteurs, de l'intégration à
moyenne échelle (MSI) à l'intégration à grande
échelle (LSI) puis à l'intégration à très
grande échelle (VLSI), ainsi que les logiciels et les périphériques,
tels que les disques durs Winchester, ont permis de vendre, en 1979, un
mini-ordinateur DEC VAX-11/780 offrant une puissance de calcul supérieure
à celle de l'ordinateur central IBM System/360 en 1965. Et dès
1988, les ordinateurs personnels constituaient une alternative aux ordinateurs
centraux et aux mini-ordinateurs.
En 1967, DEC savait qu'il lui fallait concevoir son mini-ordinateur de
nouvelle génération, successeur du PDP-8. Une décision
était cependant déjà prise : l'architecture serait
de 16 bits, soit deux octets de 8 bits. Bien que DEC n'ait jamais développé
d'ordinateur basé sur un octet de 8 bits (le PDP-8 étant
un ordinateur 12 bits), son nouveau PDP-X serait un modèle 16 bits.
Cette standardisation technologique avait été imposée
par IBM lors de la conception du System/360, basé sur un octet
de 8 bits. Pour tirer pleinement parti de la puissance d'achat d'IBM et
de la vague d'innovations qui en découlerait, il était indispensable
d'adopter l'octet de 8 bits. (Un excellent exemple de la relation entre
la structure du marché et les résultats technologiques.)
Le PDP-X serait le premier ordinateur depuis le PDP-1 à être
conçu par quelqu'un d'autre que Bell, qui avait quitté DEC
fin 1966 pour enseigner à l'université Carnegie-Mellon.
De Castro, promu responsable de la conception, présenta le projet
du PDP-X à la direction fin 1967.
La recommandation reprenait nombre des thèmes abordés lors
de la présentation du groupe de travail d'IBM six ans plus tôt,
dont les recommandations avaient conduit au System/360 :
" Une gamme de produits compatibles destinés à remplacer
les produits incompatibles de DEC. Ces produits représentent 85
% du marché des mini-ordinateurs.
" Un parcours de mise à niveau permettant aux clients de tirer
profit de leurs investissements antérieurs.
" Conversion à la technologie des semi-conducteurs la plus
récente (MSI), et
" Utilisation partagée de tous les logiciels et périphériques.
Les responsables de gamme de produits, qui voyaient leurs rôles
diminuer dans le cadre de la nouvelle structure organisationnelle matricielle,
et la haute direction, qui jugeait le concept trop risqué, ont
rejeté les recommandations du PDP-X.
Pour de Castro, qui nourrissait des ambitions entrepreneuriales, la décision
d'abandonner le PDP-X lui donna toutes les raisons nécessaires
pour commencer à planifier sa nouvelle entreprise. Le 15 avril
1968, de Castro, Henry Burkhardt et Dick Sogge démissionnèrent
de DEC pour fonder Data General Corporation (DG). Leur premier produit,
le Nova 16 bits, fut lancé en 1969. DG devint immédiatement
le concurrent le plus sérieux et le plus stimulant de DEC ; de
nombreux membres de la direction de DEC, y compris Olsen, ne purent jamais
pardonner à de Castro et à son équipe leur départ
.
Bell écrit plus tard, en 1984 : " DG proposait un mini-ordinateur
16 bits simple à construire, mais moderne, basé sur des
circuits intégrés, ce qui lui permettait d'être proposé
à un prix inférieur à celui de tous les produits
existants malgré son arrivée tardive sur le marché.
En réalité, cette arrivée tardive s'est avérée
un avantage, car elle a permis d'utiliser des composants plus modernes
et de tirer parti de l'expérience des autres acteurs du secteur.
La simplicité du produit DG a permis une distribution rapide, notamment
auprès des équipementiers. "
La question du moment où la définition du produit, son architecture
finale et ses composants sont fixés revêt une importance
capitale en raison des rythmes d'innovation différents des technologies
intégrées au produit et dont il dépend. Le choix
de la mémoire constituait une décision évidente.
Dans le domaine des mémoires à semi-conducteurs, le rythme
d'évolution, passant de mille bits (1K) en 1972 à un million
de bits (1M) en 1987, a été phénoménal. La
technologie de mémoire utilisée dépendait de l'année
de finalisation de la conception d'un ordinateur. Un an plus tard, une
mémoire quatre fois plus performante pouvait être disponible.
Le graphique 1.3 ci-dessous, intitulé " Trajectoires de la
mémoire ", vise à illustrer la nature à la fois
discontinue et rapide de ces changements.
Annexe 2.26 Trajectoires de mémoire

Après la défection des fondateurs de DG en avril 1968, Olsen
promut Nick Mazzarese à la tête du projet PDP-X. Pendant
un an et demi, ils s'efforcèrent de finaliser une conception 16
bits. En décembre 1969, Mazzarese, désespéré
et en quête d'aide, organisa une réunion avec Bell à
Pittsburgh. Accompagné d'une douzaine d'autres personnes clés,
il présenta l'architecture et les technologies des composants du
PDP-X. Interrogés sur leur avis, Bell et son collègue, le
professeur William Wulf, furent tous deux unanimes : ils n'appréciaient
pas le projet .
Qu'ont-ils fait ? Cette douzaine d'informaticiens, sous la direction architecturale
de Bell et influencés par les travaux intellectuels de l'un de
ses étudiants, Harold MacFarland, ont travaillé un long
week-end à la conception du PDP-11, l'ordinateur 16 bits le plus
performant. Les ingénieurs de DEC travaillaient sur cet objectif
depuis plus de deux ans. Bell se souvient du PDP-11 comme étant
" tout juste assez bon pour battre le Nova de Data General ".
Quelques semaines plus tard, le 5 janvier 1970, DEC annonçait le
PDP-11, tout en sachant qu'il ne s'agissait encore que d'un prototype.
Prix de vente : 10 800 $. Plus de 250 000 PDP-11 furent vendus, faisant
de lui le mini-ordinateur 16 bits le plus vendu - et conçu en un
week-end.
Pour DEC, il était crucial de réaffirmer son leadership
technologique, car entre 1968 et 1972, 92 concurrents potentiels ont fait
leur entrée sur le marché. Parmi les plus importants figuraient
DG, HP, Prime et, enfin, IBM. La convergence de plusieurs facteurs a rendu
l'avenir incertain, notamment :
" Circuits intégrés : une évolution technologique
rapide, des circuits MSI (fin des années 60) aux circuits LSI (milieu
des années 70) puis aux circuits VLSI (début des années
80). Les gains de performance - fonctionnalités accrues et coûts
réduits - ont été considérables.
" Économie du temps partagé - Les coûts prohibitifs
de l'utilisation du système téléphonique ont favorisé
l'essor rapide du mini-ordinateur. " Ces petites machines intelligentes
vont proliférer à une vitesse folle ", a déclaré
un cadre.
" Technologies des mini-ordinateurs - Non seulement les composants
des circuits intégrés s'amélioraient, mais le stockage,
les systèmes d'exploitation, les systèmes de bases de données,
les communications, et bien d'autres aspects progressaient également.
Un article de Datamation paru en 1971 indiquait : " Les prix des
mini-ordinateurs devraient continuer de baisser au cours des trois à
cinq prochaines années à un rythme d'environ 20 % par an,
comme ce fut le cas ces cinq dernières années. "
" Disponibilité des capitaux - La forte hausse des investissements
privés amorcée en 1967 a engendré une concurrence
accrue, tant au niveau des entreprises que des produits. Cette concurrence
a incité à une exploration plus approfondie des solutions
possibles, accélérant ainsi la recherche de la meilleure
conception. Cependant, la réforme fiscale de 1969 a relevé
le taux d'imposition des plus-values des particuliers de 25 % à
35 %, et en trois ans seulement, le taux effectif a atteint 49 %, freinant
ainsi l'essor capitalistique de 1967-1968.
" Ressources humaines - En seulement quatre ans, le nombre d'entreprises
spécialisées dans les mini-ordinateurs a dépassé
celui des ordinateurs centraux de deuxième génération
(92 contre 16). Nombre d'entre elles n'auraient pu exister sans une diffusion
considérable des connaissances et une formation approfondie du
personnel.
" Croissance rapide de la demande d'achat - Les organisations découvraient
et s'adaptaient aux opportunités économiques offertes par
l'utilisation des ordinateurs (dont il est question plus haut en tant
que systèmes d'information de gestion).
En 1984, Bell a analysé le succès des start-ups de mini-ordinateurs
créées entre 1968 et 1972. Le tableau suivant examine la
corrélation entre l'origine d'une entreprise et sa situation en
1983.
Pièce justificative 2.27 : Participants au concours de mini-ordinateurs
(1968-1983)

*Des entreprises non informatiques construisent des mini-ordinateurs pour
l'intégration verticale en amont ou des systèmes de niche
spécifiques : Bell, encore une fois.
L'oligopole des mini-ordinateurs était composé de quatre
entreprises, soit 5 % de l'ensemble des nouveaux entrants (DEC, IBM, DG
et Prime).
Plus de 60 % des nouveaux entrants étaient des start-ups. En 1983,
53 % des entreprises avaient fait faillite et avaient disparu.
Les mini-ordinateurs ont connu trois générations successives
avant de se stabiliser : les architectures 8 bits, 16 bits et 32 bits.
À chaque génération, une nouvelle entreprise a signé
son premier succès commercial : DEC, DG et Prime respectivement.
DEC a su relever le défi posé par ces nouvelles architectures
et a dominé le marché avec un modèle phare : le PDP-11
et le VAX, dont l'histoire reste à écrire.
En 1976, les mini-ordinateurs n'étaient plus les parents pauvres
des ordinateurs centraux, mais constituaient un segment de marché
à forte croissance à part entière. Cette année-là,
le chiffre d'affaires des mini-ordinateurs s'élevait à 1,8
milliard de dollars, un montant encore largement inférieur aux
10 milliards de dollars générés par les ordinateurs
centraux, mais déjà égal à celui des centres
de services informatiques (1,9 milliard de dollars).
Les mini-ordinateurs et les systèmes informatiques dédiés
(OEM) représentaient sept ordinateurs installés sur dix.
Les OEM conservaient une part importante du marché, avec 40 % du
chiffre d'affaires et 66 % des ventes d'unités, mais leur influence
était nettement moindre qu'une décennie auparavant, où
ils représentaient la quasi-totalité des ventes de mini-ordinateurs.
Le secteur public représentait désormais moins de 5 % du
parc informatique installé, contre plus de 90 % au milieu des années
1950.
IBM a lancé son premier mini-ordinateur, le Series 1, en 1976.
Cette initiative n'était pas motivée par une menace de concurrence
immédiate, car IBM réalisait un chiffre d'affaires de 7
milliards de dollars, dix fois supérieur à celui de DEC
ou de son principal concurrent sur le marché des mainframes , Honeywell.
Cependant, tout comme IBM avait réagi par le passé lorsque
les compagnies d'assurance avaient signé des contrats pour l'achat
d'UNIVAC, ce sont les compagnies d'assurance et les banques - deux des
clients les plus importants et les plus rentables d'IBM - qui ont contraint
l'entreprise à agir en commençant à utiliser des
mini-ordinateurs. (Les statistiques sectorielles de 1976 montrent que
l'assurance et la banque étaient les deux secteurs les plus informatisés,
avec respectivement 76 % et 71 % de taux d'informatisation. )
En 1976, DEC dut une fois de plus rattraper son retard, cette fois-ci
en commercialisant un ordinateur 32 bits. Malgré une part de marché
de 40 %, DEC accusait désormais un retard de quatre ans sur Prime
Computer, le premier à avoir commercialisé avec succès
un mini-ordinateur 32 bits. Et tous pensaient, à juste titre, que
la croissance future des mini-ordinateurs reposerait sur les architectures
32 bits, comme ce fut le cas auparavant pour les architectures 8 et 16
bits.
Bell, de retour chez DEC depuis 1975 en tant que vice-président
de l'ingénierie, nourrissait une vision plus ambitieuse que celle
de simplement lancer le meilleur mini-ordinateur 32 bits. Il souhaitait
remodeler radicalement toute la gamme de produits DEC. À l'instar
des stratégies d'IBM avec le System/360 ou de de Castro avec le
PDP-X, son objectif était de concevoir une architecture informatique
unique capable de répondre à tous les besoins des clients.
Au printemps 1975, Bell proposa la construction du VAX-11 ( Virtual Address
Extension). Le " 11 " rendait hommage au PDP-11 et visait à
créer une famille d'ordinateurs cohérente. L'adressage virtuel
avait été introduit commercialement avec le System/370-145
d'IBM en septembre 1970 et, de fait, avait évincé RCA du
marché informatique. En juin 1975, Bell réorganisa l'ingénierie,
passant d'un groupe central de R&D et de groupes d'ingénierie
pour chaque gamme de produits à un département entièrement
dédié au développement du VAX .
En octobre 1977, DEC lança le VAX-11/780, présenté
comme un " supermini-ordinateur " 32 bits. Son développement
avait nécessité deux ans et demi, et bien que six ans après
la sortie de l'ordinateur 32 bits de Prime, le VAX-11/780 intégrait
les dernières avancées en matière de logique et de
mémoire à semi-conducteurs et prenait en charge la mémoire
virtuelle. DEC s'empara rapidement de la première place du marché.
222 Bien, mais ce n'était pas encore terminé. La vision
de Bell impliquait l'arrêt du développement de toutes les
architectures de produits autres que VAX. Bell était convaincu
que la capacité des ordinateurs à communiquer à haut
débit entre eux allait révolutionner leur conception et
leur fonctionnement. L'utilisation d'une architecture unique simplifiait
considérablement leur mise en réseau, ce qui donnerait à
DEC l'avantage concurrentiel nécessaire pour surpasser IBM.
D'autres pressentaient également les transformations à venir
dans le domaine de l'informatique. En 1977, lors de l'un des plus grands
salons informatiques, la National Computer Conference de Dallas, Mark
Shepard Jr., président-directeur général de Texas
Instruments Inc., prononça le discours d'ouverture. Lui aussi constatait
une révolution en marche, mais celle dont il parlait concernait
l'impact de l'ordinateur sur la société et l'avenir.
Le fait remarquable est qu'en matière de technologie informatique
nous nous situons aujourd'hui à mi-chemin d'une transformation
radicale, d'un facteur 12, de la nature même du monde informatique.
Il nous est impossible d'imaginer ce que signifie réellement un
tel changement. Lorsque des progrès majeurs et fulgurants sont
réalisés, leur potentiel se concrétise généralement
par étapes successives. D'abord, nous améliorons ce que
nous faisions déjà. Ensuite, nous réalisons de nouvelles
choses. Enfin, ces progrès imprègnent et transforment notre
mode de vie et deviennent une composante essentielle et intrinsèque
de notre société. La révolution informatique atteint
tout juste le seuil de cette troisième étape.
Shepard ajoute : " Les États-Unis sont clairement en avance
sur les technologies fondamentales qui permettent de distribuer la puissance
de calcul jusqu'au point d'utilisation. Grâce à cette capacité,
nous pouvons mener une révolution intellectuelle qui aura un impact
plus important sur le niveau de vie que la révolution industrielle.
" Vingt ans plus tard, la prédiction apparemment audacieuse
de Shepard allait devenir une réalité.
À l'automne 1978, Bell était prêt à présenter
sa vision à la direction. Il envisageait trois niveaux d'ordinateurs
: les ordinateurs centraux, les mini-ordinateurs et les ordinateurs personnels.
Les nouvelles technologies de communication informatique - les réseaux
- permettraient de les faire fonctionner ensemble. L'utilisateur pourrait
ainsi se déplacer sans difficulté entre les ordinateurs
de l'entreprise et, un jour, peut-être même entre ceux du
monde entier - le " réseau intergalactique " imaginé
par le Dr Licklider au début des années 1960.
Bell a plaidé pour un changement de stratégie d'entreprise
chez DEC :
L'essence de cette stratégie réside dans la simplicité,
grâce à l'adoption d'une architecture unique. Bien qu'il
semble possible, à première vue, de disposer de nombreuses
architectures segmentées par taille et par marché, les besoins
des utilisateurs, qui doivent transcender ces deux frontières,
sont considérables. De fait, étant donné qu'IBM segmente
ses produits selon ces deux critères, le principal atout de cette
stratégie est de proposer une architecture unique et intuitive,
sans être limité par une segmentation propre à un
fabricant. Outre l'excellence technique du produit, la raison la plus
convaincante de fonder cette stratégie sur une architecture VAX
unique est la conviction qu'il est impossible de construire un système
informatique véritablement distribué, tel que celui des
années 80, avec des architectures hétérogènes
.
En décembre 1978, le conseil d'administration de DEC a approuvé
la stratégie VAX et, avec elle, la vision d'avenir de Bell.
L'histoire donnera raison à Bell, tout en confirmant son manque
de radicalité, en grande partie à cause de la troisième
rupture technologique : le microprocesseur.
2.25 Le microprocesseur -- 1971
Le 5 novembre 1971, Intel Corporation, une jeune entreprise de trois ans
seulement, annonçait le premier " ordinateur microprogrammable
sur puce " au monde : le microprocesseur 4004. Affirmant qu'il inaugurerait
" une nouvelle ère de l'électronique intégrée
", la publicité relevait de l'hyperbole avec une modestie
déconcertante. Personne n'imaginait alors le potentiel révolutionnaire
du microprocesseur. Comment l'aurait-on pu imaginer ? Un dispositif aussi
petit que les trois premières lettres du mot ENIAC, et pourtant
d'une puissance de calcul équivalente à celle du premier
ordinateur de trente tonnes. La direction d'Intel a même hésité
à lancer le 4004 face à l'incertitude du marché (dans
une année où le parc informatique installé s'élevait
à seulement 88 000 ordinateurs). Huit ans plus tard seulement,
en 1979, 75 millions de microprocesseurs furent vendus dont 329 000 sous
forme de micro-ordinateurs soit quatre fois plus que de mini-ordinateurs
(81 300) et quarante-cinq fois plus que d'ordinateurs centraux (7 300).
Avec le temps, ni IBM ni DEC ne purent résister à la rupture
technologique qu'elles engendrèrent et représentèrent.
Les premiers microprocesseurs n'étaient pas de véritables
ordinateurs sur une puce, mais seulement des unités centrales de
traitement (CPU) - la CPU étant le centre où les instructions
de programmation et les données étaient combinées
pour être exécutées. Pour que ces microprocesseurs
soient considérés comme des ordinateurs, des puces supplémentaires
étaient nécessaires. Dans le cas du 4004, trois autres puces
étaient requises : deux puces mémoire, l'une pour le transfert
de données et l'autre pour le transfert d'instructions. Le 4004
est ensuite devenu le MCS-4, un système micro-informatique, également
présenté le 15 novembre. Les microprocesseurs ont trouvé
leur place soit dans des systèmes micro-informatiques, soit comme
intelligence embarquée dans des produits OEM, à l'instar
des mini-ordinateurs.
Les microprocesseurs ont inauguré une nouvelle ère technologique,
le modèle 4004 en étant la première application concrète.
Avant leur apparition, des progrès étaient nécessaires
dans plusieurs technologies fondamentales, notamment la fabrication de
semi-conducteurs, les logiciels et la conception informatique.
Le 4004 exigeait la fabrication de 2 250 composants de circuit sur une
seule puce, ce qui nécessitait l'intégration à grande
échelle (LSI), une technologie qui commençait tout juste
à se développer au début des années 1970.
La LSI a permis d'atteindre des densités de puces allant jusqu'à
10 000 composants, contre seulement 1 000 pour la génération
précédente, l'intégration à moyenne échelle
(MSI). Des avancées logicielles étaient indispensables pour
implémenter la logique par logiciel, et non plus par matériel
(transistors). Enfin, des progrès en conception informatique étaient
nécessaires pour comprendre comment réduire l'architecture
d'un ordinateur à l'essentiel ; un processus de développement
qui englobe toute la conception informatique depuis l'ENIAC.
L'innovation du microprocesseur a été motivée par
l'explosion du nombre de puces de circuits intégrés, tout
comme le circuit intégré avait été motivé
par l'impossibilité de connecter des milliers de transistors entre
eux. À partir de 1965 environ, la création d'un ordinateur
impliquait de choisir une architecture, puis de la mettre en uvre
sous forme d'unités logiques à l'aide de circuits intégrés.
Face à un nombre illimité d'architectures informatiques
et d'unités logiques, le nombre de circuits intégrés
différents a explosé. Cependant, à mesure que le
nombre de circuits intégrés uniques augmentait, le volume
de production de chaque circuit diminuait, ce qui a orienté la
production non pas vers des puces à bas coût et à
grande échelle, mais vers l'inverse : des puces coûteuses.
Et comme aux débuts des circuits intégrés, la croissance
de la demande nécessitait des coûts bas, rendus possibles
par des volumes de production élevés, eux-mêmes stimulés
par une forte demande - un autre cercle vicieux.
Presque tous les fabricants proposèrent différentes solutions.
La plus prometteuse associait la standardisation des puces de circuits
intégrés à des logiciels de conception sophistiqués.
Sans surprise, les entreprises fabriquant des circuits intégrés
privilégièrent cette solution. Mais cette approche ne promettait
ni des conceptions plus simples, ni une réduction du nombre de
puces, à moins que tous n'adoptent la même conception, une
perspective peu probable dans un contexte concurrentiel. Ce fut précisément
le cas pour les calculatrices. Les circuits intégrés révolutionnèrent
ces dernières, transformant les calculatrices, ces monstres électromécaniques
à peine transportables, en appareils portables alimentés
par piles. En 1968, toute entreprise de calculatrices souhaitant rester
compétitive se devait d'utiliser des circuits intégrés.
Il convient de s'arrêter un instant. 1968 s'avérera une année
charnière. Elle marque, par exemple, le début de l'histoire
plus vaste des communications informatiques. Parmi les événements
qui ont rendu 1968 si particulière, on peut citer la fondation
d'Intel Corporation. Les fondateurs d'Intel ont perçu l'opportunité
d'innover dans le domaine des mémoires à semi-conducteurs,
ce qu'ils ont fait. Intel a ensuite innové avec le microprocesseur.
Cette capacité d'innovation radicale dans deux technologies confère
à Intel un caractère exceptionnel : rares sont les entreprises
qui innovent aussi radicalement à plusieurs reprises. Il se trouve
également que ces deux innovations, ainsi que les logiciels, sont
essentielles aux produits des technologies de l'information. Les chapitres
suivants aborderont la dynamique concurrentielle du marché des
semi-conducteurs et son influence sur la dynamique émergente des
communications informatiques.
En 1968, Robert N. Noyce et Gordon E. Moore quittèrent Fairchild
Semiconductor, entreprise qu'ils avaient contribué à fonder,
pour créer Intel Corporation. Ils quittèrent Fairchild,
alors une société pesant 150 millions de dollars, car ils
se sentaient englués dans la bureaucratie d'une grande entreprise
- Noyce gérait 15 000 employés - et parce qu'ils souhaitaient
participer plus directement à l'innovation dans les technologies
des semi-conducteurs. Ils ciblèrent les mémoires à
semi-conducteurs, convaincus de l'existence d'une demande pour ce type
de mémoire plutôt que pour la mémoire à tores
magnétiques, et que la conception de la mémoire serait la
première à bénéficier des progrès à
venir des procédés de fabrication des semi-conducteurs vers
la technologie LSI. En bref, ils y virent une opportunité économique.
Ils levèrent ensuite facilement 2,5 millions de dollars et se lancèrent.
Lorsque la vision s'allie à l'expérience et à la
détermination de concrétiser son projet, à la volonté
d'agir, naît l'entrepreneur - ou, comme dans ce cas, renaît.
Avant la fin de l'année, Intel annonça une puce de mémoire
vive (RAM) de mille bits (1K) nommée 1103, ou RAM 1103 1K. Bien
qu'elle ne fût pas la première RAM 1K commercialisée,
la 1103 allait rapidement s'imposer. Son succès était dû
à plusieurs facteurs, notamment : la compétence et la créativité
du personnel d'Intel, la qualité de la conception, le recours à
des fournisseurs alternatifs et le savoir-faire en matière de fabrication
.
Durant l'été 1969, Busicom, une entreprise japonaise de
calculatrices aujourd'hui disparue, cherchait un fournisseur de circuits
intégrés pour fabriquer des calculatrices avant que ses
modèles électromécaniques existants ne deviennent
obsolètes. (Pour le marché des calculatrices, le circuit
intégré représentait une rupture technologique, tout
comme pour celui des ordinateurs.) Busicom contacta Intel. L'entreprise
souhaitait la conception et la fabrication de douze puces différentes.
Marcian E. " Ted " Hoff Jr., jeune diplômé de Stanford
et douzième employé d'Intel, fut chargé de diriger
le projet. Il jugea la conception trop complexe, nécessitant des
puces de 3 000 à 5 000 transistors, et dépassant les capacités
de production d'Intel. L'histoire aurait pu s'arrêter là
sans la persévérance et la créativité de Hoff.
Alors que Hoff s'efforçait de concilier la simplicité de
conception d'une architecture suffisamment simple pour être fabriquée,
et la complexité nécessaire pour répondre aux exigences
de Busicom, il repensa à l'architecture du mini-ordinateur DEC
PDP-8 qu'il utilisait. Le PDP-8 disposait d'un nombre très limité
d'instructions, mais sa grande capacité de mémoire permettait
des opérations de contrôle et de logique complexes. S'il
parvenait à reproduire cette architecture - quelques instructions
et une mémoire suffisante -, peut-être que la conception
satisferait à la fois Busicom et serait suffisamment générique
pour répondre à d'autres objectifs. Pour Hoff, le fait que
Busicom détienne les droits exclusifs sur cette conception n'entravait
en rien sa recherche d'une solution optimale.
Noyce et Moore, parfaitement conscients du dilemme auquel était
confronté le développement des circuits intégrés,
apprécièrent l'idée de Hoff et l'autorisèrent
à poursuivre. Parallèlement, les services de production
d'Intel perfectionnaient un nouveau procédé permettant de
fabriquer des puces fiables de 2 000 transistors. Tandis que Hoff persévérait,
sachant qu'il devait limiter la conception à environ deux mille
transistors par puce, l'équipe de conception de Busicom continuait
de suivre la voie initiale. À la fin de l'automne, les deux conceptions
furent présentées aux dirigeants de Busicom, qui choisirent
celle de Hoff.
Vint ensuite le défi de transposer la conception architecturale
sur silicium - des puces fonctionnelles. Peu de progrès furent
réalisés jusqu'à l'arrivée de Federico Faggin,
en provenance de Fairchild, au printemps 1970. En moins de neuf mois,
des prototypes des quatre puces du MCS-4 étaient fonctionnels.
Cependant, la concurrence accrue sur le marché des calculatrices
avait fait chuter les prix pour le consommateur final à des niveaux
inattendus, et Busicom n'eut d'autre choix que de renégocier le
contrat avec Intel afin d'acquérir les puces à un prix nettement
inférieur. Lors de cette renégociation, Intel recouvra le
droit de vendre les puces à des tiers pour des applications autres
que les calculatrices .
Le fait de posséder ces droits ne garantissait pas leur mise en
uvre, d'autant plus que de nombreux membres de la direction et du
conseil d'administration doutaient de l'existence d'une demande suffisante
pour justifier l'investissement de ressources organisationnelles et financières
nécessaires au lancement et au support du produit. Ed Gelbach,
récemment arrivé chez Intel en provenance de Texas Instruments
en tant que vice-président senior en charge du marketing, soutenait
que le véritable enjeu résidait dans les nouvelles applications,
et non dans les deux mille unités calculées sur la base
d'une part de marché de dix pour cent du marché des mini-ordinateurs.
Ses arguments, ainsi que ceux d'Arthur Rock, président du conseil
d'administration, se révélèrent déterminants.
Intel lança le premier microprocesseur et le premier système
micro-informatique le 15 novembre 1971. En février 1972, les ventes
de puces MCS-4 atteignaient déjà un montant encourageant
de 85 000 dollars .
Durant cette même période, Intel développait également
un microprocesseur 8 bits. Fin 1969, Computer Terminals Corporation (CTC),
qui deviendra plus tard Datapoint Corporation, contacta Intel pour concevoir
et fabriquer une puce LSI destinée à un nouveau terminal
CRT intelligent. Intel proposa une conception monopuce . CTC sollicita
également une proposition de TI. En mars 1971, TI fit la démonstration
de sa puce à CTC. Ni la puce Intel ni celle de TI ne furent utilisées
; CTC se sentait pressée de commercialiser son terminal avant que
les quantités de production de l'une ou l'autre puce ne soient
disponibles. (TI obtint un brevet en 1978 pour sa conception, prouvant
ainsi que les circuits essentiels d'un micro-ordinateur pouvaient tenir
sur une seule puce. ) Intel poursuivit son programme de développement
et, en avril 1972 , présenta le premier microprocesseur 8 bits
: le 8008.
Le défi auquel Intel était confrontée n'était
plus le développement, mais l'accompagnement des entreprises et
des ingénieurs intrigués par l'utilisation des microprocesseurs,
mais dépourvus d'expérience et de formation. Dès
1972, Intel lança un flux constant de logiciels et de matériels
pour aider les développeurs d'applications destinées à
ses microprocesseurs. Cela ne suffit cependant pas. En 1973, afin de promouvoir
l'idée de substituer les microprocesseurs à la logique matérielle,
Intel lança une campagne de promotion visant à expliquer
les avantages des microprocesseurs et à inviter les ingénieurs
à participer à des séminaires et des formations clients.
(Les cursus d'ingénierie des grandes universités commencèrent
à proposer des cours sur les microprocesseurs et les micro-ordinateurs
durant cette période.)
Intel a certes ouvert la voie, mais dès juillet 1974, l'entreprise
était loin d'être seule. Dix-neuf microprocesseurs étaient
alors disponibles ou annoncés. Parmi les premiers concurrents à
suivre Intel figuraient Rockwell, Fairchild, National Semiconductor, Signetics,
Toshiba, AMI, Teledyne Systems et, bien sûr, TI. À la mi-1975,
quarante microprocesseurs étaient commercialisés et, en
1976, ce nombre atteignait cinquante-quatre. Le marché des microprocesseurs
était clairement entré dans une phase concurrentielle. Comme
l'écrivent Noyce et Hoff à propos de ces années en
1981 : " Ce fut une période d'expérimentation intense
en matière d'architectures, de procédés et de conditionnement.
" Ces années 1973-1974 furent également marquées
par l'incapacité des fabricants à répondre à
la demande, puis par la nécessité de s'adapter à
une mini-récession en 1974-1975. Malgré cela, l'adoption
des microprocesseurs continua de progresser. En mars 1974, DEC lança
une série de modules de microprocesseurs utilisant des Intel 8008.
Le chiffre d'affaires des microprocesseurs s'éleva à 37,7
millions de dollars en 1974, année où le parc installé
de microprocesseurs dépassa celui des mini-ordinateurs et des ordinateurs
centraux. Les prévisions de chiffre d'affaires étaient de
50 millions de dollars en 1975, 150 millions en 1976 et 450 millions en
1980 .
En 1974, Intel annonçait le premier microprocesseur 8 bits de deuxième
génération : le 8080. Son développement n'était
pas intentionnel, du moins à ses débuts. Il visait plutôt
à déterminer si les récentes avancées technologiques
en matière de fabrication de mémoire permettraient d'améliorer
les performances du 8008. Mais il devint rapidement évident que
cela nécessitait des modifications importantes de l'architecture
du 8008. Conscients des graves défauts de conception de la puce,
les dirigeants décidèrent alors de la repenser afin de décupler
ses performances. Avant même le début de la fabrication du
8080, ils savaient qu'ils tenaient un produit gagnant et, pour la première
fois, annoncèrent un produit en avant-première. Son succès
immédiat prouva que la demande pour un microprocesseur 8 bits haute
performance était plus importante que prévu. Deux puces
menaçaient la domination du 8080 sur le marché : le Motorola
6800 et le Zilog Z-80.
Le Motorola 6800, lancé mi-1974, s'est avéré important
pour au moins deux raisons. Premièrement, il a inauguré
une lignée de puces qui allait devenir le concurrent le plus sérieux
d'Intel, même si personne ne le savait à l'époque.
(Cependant, la famille de puces Motorola ne sera que brièvement
mentionnée dans cet ouvrage, car elle a trouvé son public
non pas sur le marché bureautique, mais sur le marché technico-scientifique,
et a eu peu d'impact direct sur l'évolution des communications
informatiques.) Deuxièmement, le 6800 a instauré la pratique
consistant à commercialiser simultanément les outils de
développement de microprocesseurs et les puces de support, et non
plus progressivement comme c'était alors le cas. Ce changement
a considérablement augmenté les coûts d'entrée
sur le marché et a culminé les investissements dans le développement
de produits.
Bien que le Zilog Z-80 n'ait été commercialisé qu'en
1976, il a failli révolutionner l'histoire des microprocesseurs.
Tout commence en 1972 , lorsqu'Intel embauche Ralph Ungermann, celui-là
même qui fondera plus tard Ungermann-Bass. Intel cherchait quelqu'un
pour élaborer sa stratégie d'entrée sur le marché
des puces de communication vocale, et Ungermann, qui avait travaillé
pour Collins Radio et Western Digital, était prêt à
accepter n'importe quel poste chez Intel, il accepta même une rémunération
inférieure à celle qu'il percevait auparavant. Une fois
embauché, Ungermann convainquit rapidement la direction de lui
confier la responsabilité des systèmes de développement
de microprocesseurs, en étroite collaboration avec Faggin. En 1974,
à court d'argent, Ungermann exerça une partie de ses options
d'achat d'actions avant de partir en vacances pour le 4 juillet. À
son retour, il constata que le cours de l'action Intel avait chuté
bien en dessous du prix qu'il avait payé pour exercer ses options.
Les intérêts de l'emprunt contracté pour acquérir
les actions étant désormais supérieurs à son
salaire, Ungermann n'avait d'autre choix que de quitter Intel pour trouver
un emploi mieux rémunéré.
Le premier réflexe d'Ungermann fut de rejoindre la société
de logiciels de simulation logique qu'il avait contribué à
fonder quelques années auparavant ; en faire un succès améliorerait
sans aucun doute sa situation financière. Mais quelques jours plus
tard, Faggin contacta Ungermann pour lui annoncer qu'il avait lui aussi
quitté Intel. Serait-il intéressé par une collaboration
? Presque avant qu'ils ne puissent se rencontrer, ils reçurent
un appel d'Exxon Enterprises, une nouvelle division d'Exxon, la plus grande
multinationale du monde. Ayant appris leur départ d'Intel dans
l'hebdomadaire spécialisé Electronic News, Exxon souhaitait
qu'ils créent une entreprise de composants semi-conducteurs pour
soutenir leurs projets dans le domaine des systèmes bureautiques.
Ungermann se souvient : " Exxon nous a approchés et nous
a demandé : "Vous ne souhaitez pas vous lancer dans le secteur
des semi-conducteurs ?" Nous avons répondu : "Non, nous
ne le souhaitions pas", et Exxon a finalement réussi à
nous convaincre de créer Zilog. " Exxon détiendrait
la moitié de l'entreprise et les deux fondateurs un quart chacun.
La stratégie initiale de Zilog consistait à innover en développant
un microprocesseur 8 bits et certaines puces périphériques
de haute valeur nécessaires à son fonctionnement, notamment
des puces de communication. Faggin prit en charge le microprocesseur et
Ungermann le reste. Masatoshi Shima, concepteur principal du 8080 et contributeur
à la conception du 8008, contacta Faggin et rejoignit rapidement
l'équipe. Le choix de l'architecture du microprocesseur était
évident : créer une puce compatible avec le 8080, mais plus
performante. La conception de la puce et la mise au point d'un procédé
de fabrication par un tiers prirent dix-huit mois. En 1976, Zilog annonça
le Z-80, un microprocesseur 8 bits. L'argument de vente : remplacer votre
8080 par une puce plus performante sans avoir à réécrire
une seule ligne de code. Le succès fut au rendez-vous.
Mais dès 1976, la génération suivante de microprocesseurs,
ceux à architecture 16 bits, était déjà sur
le marché. National Semiconductor fut le premier, annonçant
sa puce Pace en 1974. En 1976, TI (9900) et General Instruments (CP1600)
firent également leur entrée sur le marché. Intel,
qui avait commencé à développer une conception 16
bits en 1975 , présenta sa puce, la 8086, fin 1978. La 8086 surpassait
la 8080 en termes de performances - par exemple, elle pouvait adresser
un mégaoctet de mémoire au lieu de 64 Ko - et pourtant,
avec 29 000 transistors, sa puce n'était que 27 % plus grande que
celle de la 8080 .
Entre-temps, le Z-80 commença à surpasser le 8080 en termes
de ventes. Zilog semblait avoir l'avantage et tout allait se jouer sur
la question de savoir qui, d'Intel ou de Zilog, proposerait la meilleure
puce 16 bits. Mais avant même que Zilog ne puisse commercialiser
son produit, des conflits internes éclatèrent. Ungermann
et Faggin étaient en désaccord, et il semblait que l'un
d'eux devait partir. En décembre 1978, le conseil d'administration
de Zilog choisit Faggin à condition qu'un nouveau président
soit nommé. Le 1er janvier 1979, Manny Fernandez, alors directeur
du groupe Produits discrets chez Fairchild, devint président de
Zilog. Peu après, Zilog annonça son microprocesseur 16 bits
: le Z-8000. Seul le Z-8000 n'était pas compatible avec le Z-80.
Bien que très compétitif à bien des égards
face au 8086, si les clients devaient réécrire leur logiciel
pour passer à un processeur 16 bits, leur choix était simple
: Intel plutôt que Zilog. Ungermann résume succinctement
: " Cela a tué l'entreprise. Ce fut l'erreur fatale : rendre
le Z-8000 incompatible avec le Z-80. "Personne n'a été
plus surpris que la direction de Zilog, qui pensait avoir approuvé
une conception du Z-8000 compatible avec le Z-80. (Techniquement, Zilog
n'a pas disparu ; en fait, des années plus tard, elle deviendra
une société cotée en bourse. Ce que le Z-8000 a anéanti,
c'est toute chance de dépasser Intel sur le marché des microprocesseurs
- un événement qui aurait de toute façon été
improbable.)
En s'imposant comme leader avec le 8086, Intel a véritablement
institutionnalisé son expertise en matière de microprocesseurs
: il s'agissait d'une compétence organisationnelle et non plus
seulement de celle de quelques individus. Intel avait perdu les deux personnes
qui avaient dirigé la conception de ses deux derniers microprocesseurs
- les 8008 et 8080 - et même si ces personnes ont collaboré
à l'innovation pour concevoir la puce compétitive de nouvelle
génération, Intel a continué à produire la
meilleure puce. La transition des organisations d'un fonctionnement collectif
à un fonctionnement où la somme des parties est plus que
la somme de ses parties sera un sujet d'intérêt récurrent
dans ce travail.
Intel avait remporté la bataille des processeurs 16 bits. En 1979,
la société lança le 8088, un processeur 8 bits doté
d'une architecture 16 bits, le rendant compatible avec les logiciels 8080
8 bits tout en offrant des performances proches de celles d'un processeur
16 bits. L'année suivante, IBM décida que le 8088 deviendrait
le processeur dominant, entraînant dans son sillage les microprocesseurs
d'Intel.
Mais avant qu'IBM n'annonce l'IBM Personal Computer (PC), une autre vision
de l'informatique restait à concrétiser : l'informatique
personnelle distribuée. Une histoire qui commença bien avant
même l'invention des microprocesseurs.
2.26 Informatique personnelle distribuée -- Xerox PARC -- 1980
En 1979, rares étaient ceux qui pressentaient l'impact des microprocesseurs
sur les systèmes d'information des entreprises.
Les informaticiens du centre de recherche de Palo Alto (PARC) de Xerox,
qui avaient développé le système informatique Alto,
faisaient exception. Pour Xerox, Alto s'avéra décevant,
contrairement au projet SAGE pour IBM. Mais pour le monde informatique
à venir, il allait définir l'informatique distribuée.
En moins d'une décennie, cette nouvelle vision - l'informatique
personnelle distribuée - concrétisée par Alto, propulsa
l'innovation et la rentabilité des ordinateurs personnels et de
leur utilisation. Cette vision ne fut pas immédiatement ou volontairement
adoptée par les directions informatiques des grandes entreprises,
et lorsqu'elle le fut enfin, la maîtrise de la communication de
l'information au sein des organisations n'était plus de leur ressort.
La vision joue un rôle essentiel dans la concrétisation des
technologies informatiques. Le besoin de calculatrices rapides a été
à l'origine de la première vision de l'informatique. Puis,
cette vision s'est orientée vers des ordinateurs capables d'effectuer
des calculs en temps réel. Cette vision était motivée
par les besoins du projet SAGE, financé par l'Armée de l'Air.
Pour les innovateurs de SAGE, le temps réel offrait la perspective
d'une interaction directe avec l'ordinateur, d'une communication en ligne,
et non plus d'un traitement par lots, mode d'interaction alors en vigueur.
Mais au milieu des années 1950, les ordinateurs étaient
volumineux et coûteux, ce qui limitait leur utilisation. Rendre
l'informatique interactive plus accessible, disponible et surtout abordable
devint l'objectif principal. L'idée était de concevoir un
ordinateur prenant en charge plusieurs utilisateurs simultanés
: le temps partagé. Ce concept fut mis en pratique au MIT dans
le cadre du projet MAC, financé à nouveau par le gouvernement,
cette fois-ci par l'ARPA. Conçu initialement pour les gros ordinateurs,
le temps partagé s'avéra non rentable pour les mainframes
en raison des coûts de communication. Il trouva néanmoins
un écho favorable auprès des mini-ordinateurs.
Le Xerox PARC a suivi. Les personnes et la culture qu'elles ont créées
ont donné naissance à l'idée révolutionnaire
d'offrir à chacun un ordinateur haute performance, conçu
pour être facile d'utilisation et connecté de manière
transparente à tous les autres ordinateurs. Quelle idée
saugrenue ! En 1972, les ordinateurs et les logiciels coûtaient
des centaines de milliers de dollars, la communication entre ordinateurs
était quasi inexistante et les ordinateurs étaient loin
d'être faciles à utiliser. La vision de l'informatique personnelle
distribuée a bouleversé le paradigme des ordinateurs rapides
et des utilisateurs lents, instaurant ainsi une dynamique d'innovations
qui a transformé à jamais la nature même de l'informatique.
Début 1969, Peter McColough, président de Xerox, convaincu
de la nécessité pour Xerox d'acquérir une entreprise
informatique existante, prit rendez-vous avec Max Palevsky, fondateur
et président de Scientific Data Systems (SDS). Les convictions
de McColough n'avaient rien de nouveau ni de surprenant. Dès 1965,
McColough et Joe Wilson, président de Xerox, avaient approché
plusieurs entreprises informatiques, dont SDS et Digital Equipment Corporation,
pour les convaincre des avantages d'une intégration à Xerox
- en vain. Leur motivation reposait sur la crainte de la concurrence d'IBM
sur le marché des photocopieurs et sur l'importance croissante
des technologies numériques, alors étrangères à
leur industrie. Pour être compétitif sur ce marché
émergent et potentiellement gigantesque qu'on appelait " le
bureau du futur ", Xerox, pensaient-ils, devait impérativement
vendre des ordinateurs. Alors que McColough s'apprêtait à
rencontrer Palevsky, il avait de bonnes raisons de croire que c'était
peut-être la meilleure, et peut-être la dernière, chance
pour Xerox d'acquérir une entreprise informatique - et sa propre
chance de se forger une réputation de dirigeant aussi audacieux
que Wilson.
McColough ne perdit pas de temps. Il annonça à Palevsky
que Xerox paierait 900 millions de dollars en actions Xerox pour SDS,
soit neuf fois le chiffre d'affaires de SDS en 1968, qui s'élevait
à 100 millions de dollars. Pour Palevsky, qui cherchait à
réduire son engagement envers SDS, les paroles de McColough durent
ressembler à un rêve devenu réalité. L'affaire
fut conclue en deux semaines. Xerox faisait ainsi son entrée dans
le secteur informatique, à la surprise générale des
principaux responsables techniques de l'entreprise et des analystes de
Wall Street, qui peinaient à croire le prix d'achat. McColough
mit immédiatement SDS au défi de se développer activement
sur les marchés commerciaux, sans craindre IBM ni se laisser décourager
par l'inadéquation des produits existants de SDS aux besoins du
marché, ni par les difficultés rencontrées par les
concurrents d'IBM.
En apprenant le rachat, Jack Goldman, directeur technique de Xerox, recommanda
la création d'un centre de recherche en technologies de l'information.
Fort de son expérience réussie dans l'exploitation des innovations
issues de la recherche - notamment la xérographie -, McColough
accepta sans hésiter et chargea Goldman de trouver la personne
qui dirigerait ce projet. Début 1970, Goldman recruta un vieil
ami, le physicien George Pake, avec pour mission de bâtir un centre
de recherche équivalent aux Bell Labs d'AT&T. Les dirigeants
de SDS s'y opposèrent, arguant que cet argent serait mieux investi
dans le développement de produits commercialisables, mais leurs
arguments furent rejetés.
Dans un discours prononcé en mars 1970 devant la Société
des analystes de sécurité de New York, McColough, alors
PDG, déclara avec emphase : " La raison d'être de Xerox
Corporation est de trouver les meilleurs moyens d'organiser et de discipliner
davantage l'information. Ainsi, notre orientation fondamentale, notre
dénominateur commun, a évolué vers l'établissement
d'un leadership dans ce que nous appelons "l'architecture de l'information".
En juin, Pake inaugura un centre à Palo Alto, en Californie, et
entama le processus crucial du recrutement. Afin de se familiariser avec
l'informatique et de trouver les profils recherchés, il organisa
une visite des programmes universitaires les plus prestigieux. Il constata
rapidement que l'ARPA (Advanced Research Projects Agency), agence du Département
de la Défense, était réputée pour financer
la recherche informatique de pointe et soutenir de nombreux chercheurs
d'exception. Pake organisa une visite pour Bob Taylor, alors à
l'Université de l'Utah, qui avait dirigé le bureau IPTO
de l'ARPA de 1965 à 1969.
Pake considérait Taylor comme un simple consultant. Il ne remplissait
pas les conditions requises pour diriger le Laboratoire d'informatique
car il n'avait jamais mené de recherche lui-même - et pour
Pake, sans expérience en recherche, il était impossible
de diriger un organisme de recherche. Lors de leur rencontre, Pake expliqua
la mission du CSL : répondre aux besoins à long terme du
SDS. Taylor exprima de sérieuses réserves. Fort de son expérience
au sein du SDS, il savait que ce dernier n'avait pas de vision de l'informatique
axée sur le temps partagé et l'interactivité. Interrogé
sur les orientations que le PARC devrait privilégier, Taylor insista
sur l'innovation pour accompagner la transition de Xerox, d'une entreprise
de photocopieurs à un acteur majeur des systèmes de bureautique.
Pake comprit que Taylor nourrissait une vision audacieuse de l'informatique
- plus en phase avec la mission de McColough sur l'architecture de l'information
- et il savait qui recruter pour la concrétiser. Pake proposa un
poste à Taylor, et bien que ce ne fût pas celui qu'il souhaitait,
Taylor s'appropria rapidement le rôle qu'il ambitionnait : diriger
la recherche informatique du PARC sur la création d'une informatique
post-temps partagé.
Taylor recruta ensuite quelques-uns des meilleurs informaticiens qui soient.
Leurs noms sont légendaires : Alan Kay, Butler Lampson, Chuck Thacker,
et bien d'autres. Le laboratoire acquit alors la réputation d'être
le meilleur laboratoire de recherche informatique au monde. (Ironie du
sort, certains de ces chercheurs, avant de rejoindre Xerox, avaient été
financés par l'ARPA pour développer un système de
temps partagé pour un ordinateur SDS, qui devint le SDS 940. Malgré
cela, aucun échange fructueux ne se développa jamais entre
CSL et SDS.) Une fois l'équipe en place, il fallait définir
un ou plusieurs objectifs de recherche.
Taylor affirmait - avant de se raviser - que le modèle, ou la métaphore,
du temps partagé était dépassé. Il envisageait
un avenir où chacun disposerait de son propre ordinateur haute
performance, au lieu de partager une machine encombrante et lourde. Si
d'autres partageaient son avis, la mise en uvre concrète
d'une telle vision restait une question ouverte. Sachant qu'ils auraient
besoin d'outils, notamment d'un environnement informatique, ils décidèrent
de se concentrer sur la création de l'infrastructure nécessaire
tout en affinant leur réflexion sur le futur système. Un
système de temps partagé serait développé,
non pas sur un ordinateur SDS, mais sur une copie d'un ordinateur DEC
dotée d'un système d'exploitation de temps partagé
financé par l'ARPA. À la mi-1972, MAXC et d'autres outils
étaient prêts, et il était temps de relever le défi
de taille qui allait devenir l'informatique distribuée personnelle
- une idée initiée par JCR Licklider et désormais
poursuivie par son ami et collègue Taylor. Ce dernier s'était
entouré de personnes partageant ses convictions, en particulier
Kay et son moteur réactif - en hommage à Babbage et à
son moteur analytique - plus connu sous le nom de Dynabook.
L'idée de concevoir une architecture de systèmes d'information
de bureau en supposant que chaque personne possède son propre ordinateur
était révolutionnaire. D'abord, que ferait-on d'un ordinateur
personnel ? À l'époque, la sortie informatique se limitait
à une suite de texte ou de chiffres, une réponse en quelque
sorte. Mais les scientifiques du PARC estimaient que l'expression "
augmenter l'intellect humain ", forgée par Engelbart au Stanford
Research Institute au milieu des années 1960, rendait mieux compte
de la puissance et de l'utilité des ordinateurs que la notion alors
répandue de simple calculatrice très rapide. Augmenter signifiait
présenter et accepter les données sous une forme adaptée
aux humains, et non aux ordinateurs. Les humains peuvent traiter l'information
graphique à une vitesse incroyable, or les ordinateurs ne prenaient
pas en charge les interfaces graphiques. Il en va de même pour les
communications : les humains peuvent communiquer visuellement des millions,
voire des milliards de bits par seconde, alors qu'à l'époque,
les communications informatiques atteignaient un débit maximal
de dix mille bits par seconde. Si l'ordinateur était conçu
pour assister les humains, les besoins en calcul explosaient, ce qui soulevait
un second problème : comment chacun pourrait-il s'offrir un ordinateur
?
En 1972, le coût d'un seul ordinateur, un mini-ordinateur et non
un mainframe, pouvait atteindre plusieurs centaines de milliers de dollars
- une stratégie clairement inadaptée pour bâtir un
avenir économique. Cependant, les scientifiques du PARC pensaient,
à juste titre, que les coûts allaient bientôt devenir
abordables. Lampson, dans une tribune publiée en 1972 dans la revue
Software - Practice and Experience, prédisait que d'ici cinq ans,
il serait possible de construire un ordinateur " d'une puissance
de calcul comparable à celle d'un 360/65 pour un coût de
fabrication d'environ 500 $ ". Le problème des coûts
semblait donc plus immédiat, mais suffisamment concret pour empêcher
toute action tant qu'une solution n'était pas trouvée. En
réponse, Thacker a imaginé le multitâche, l'ordinateur
exécuterait plusieurs tâches simultanément. Différentes
formes de multitâche ont été développées
pour permettre le partage du temps.
L'ordinateur Alto, ou station de travail, serait suffisamment puissant
pour répondre aux besoins informatiques d'un seul utilisateur.
Il serait doté d'un écran bitmap haute résolution,
affichant la résolution d'une page entière de texte multipolice
(qualité WYSIWYG), et d'une interface utilisateur hautement interactive
avec contrôle du curseur par souris, inventée par Doug Engelbart
et son équipe au SRI. Pour constituer un système d'information
de bureau, un grand nombre d'Alto seraient interconnectés via un
réseau local Ethernet. Des ordinateurs spécialisés
pour les services pouvant être partagés, soit pour des raisons
logiques, soit pour des raisons de coût, seraient également
connectés au réseau.
(Nous n'aborderons guère Ethernet, ni les réseaux locaux,
car ils représentent le second paradigme des communications informatiques
et seront décrits en détail dans les chapitres suivants.
Le PARC sera donc examiné plus en détail ultérieurement.)
Le système d'affichage Alto a été présenté
pour la première fois au PARC en novembre 1972. Dès avril
1973, un Alto était fonctionnel ; un an plus tard, on en comptait
quarante. Durant cette période et par la suite, il a acquis sa
forme définitive grâce à l'ajout d'Ethernet, de la
première imprimante laser et de logiciels d'application, notamment
le traitement de texte (Bravo et Gypsy) et la messagerie électronique
(Grapevine).
Pendant ce temps, SDS rencontrait des difficultés. Tout d'abord,
ses produits, tant matériels que logiciels, ne répondaient
pas aux besoins du marché. Ensuite, SDS a été durement
touchée par le ralentissement des dépenses publiques et
la récession informatique de 1970-1971. En réaction, en
1972, Xerox a restructuré SDS, supprimant l'unité commerciale
distincte dotée de son propre directeur général,
et l'a intégrée à ses activités de photocopieurs.
L'entreprise a continué à enregistrer des pertes, ce qui
a contraint Xerox à un nouveau changement de stratégie en
1973 : SDS-Xerox ne concurrencerait plus frontalement IBM. À l'instar
de GE et RCA, SDS-Xerox s'est rendu compte qu'elle ne pouvait rivaliser
avec l'avantage concurrentiel et la puissance de marché d'IBM.
Le numéro de juin 1975 de Business Week décrivait IBM et
Xerox comme deux des grands gagnants de la bureautique. Cela n'eut guère
d'importance. Lors de la réunion du conseil d'administration de
Xerox le mois suivant, la douloureuse décision était devenue
inévitable. Il n'y avait plus aucun espoir de redresser leur activité
informatique ni de la vendre. La seule option réaliste était
de fermer SDS, d'encaisser la perte - estimée à 1,3 milliard
de dollars et de passer à autre chose . McColough justifia alors
cette décision en affirmant que Xerox n'avait pas besoin de vendre
des ordinateurs autonomes, mais seulement de pouvoir traiter " des
informations sous forme numérique ". Plus tard, il admit :
" Avec le recul, l'acquisition de Scientific Data était une
erreur. "
Certains employés de SDS furent chargés de construire des
centaines d'Alto II - une version améliorée - destinés
principalement aux clients de Xerox. Toujours en 1975, une division de
développement des systèmes (SDD) fut créée
pour commercialiser les technologies PARC. En 1976, John Ellenby, responsable
du projet Alto II, proposa la construction d'un Alto III, mais une autre
conception, développée par la division des systèmes
de bureau (OSD) à Dallas, fut retenue. Les employés de PARC
et de SDD se sentirent mis à l'écart. En 1977, McColough
demanda à Ellenby de préparer une démonstration d'envergure
de la technologie PARC pour la conférence mondiale " Journée
de l'avenir " destinée aux dirigeants et à la direction
de Xerox. La démonstration se déroula sans accroc et impressionna
tous les participants. Malgré cela, rien ne se concrétisa.
SDD, sous la direction de David Liddle, persista à tenter d'obtenir
le soutien de l'OSD pour ses idées de produits, mais sans succès.
En 1978, Xerox réorganisa l'OSD, la fermant de fait et la fusionnant
avec les activités de photocopieurs. Cette tentative fut infructueuse.
En 1979, OSD fut rétablie sous la direction de Don Massaro, qui
rejoignit Xerox suite à l'acquisition de Shugart Associates, société
de disques durs qu'il avait contribué à fonder. Pendant
ce temps, la technologie Alto demeura en suspens, son développement
restant bloqué dans une phase d'organisation incertaine.
En novembre 1979, Ellenby et Liddle se rendirent à Dallas pour
présenter à Massaro les plans produits de SDD. Massaro perçut
immédiatement le potentiel du projet et encouragea Liddle. Sous
réserve des approbations internes, OSD commercialiserait le système
Star développé par SDD. Star était conçu comme
une version améliorée d'Alto, plus économique et
plus performante. L'autorisation fut obtenue et, en février 1980,
les préparatifs pour une livraison au printemps 1981 commencèrent.
La technologie Alto semblait enfin en voie d'être commercialisée.
En avril 1981, Xerox OSD commença à livrer le Star.
Seul le Star s'est avéré être une impasse. Trop cher,
insuffisamment fonctionnel (il ne disposait pas de tableur) et entièrement
propriétaire, il a également renoncé à concurrencer
Xerox sur le marché des ordinateurs de bureau. Cependant, sa maîtrise
des technologies numériques lui a permis de rester compétitif
sur le marché des photocopieurs et des systèmes d'impression.
L'avance technologique dont disposait Xerox avait complètement
disparu au cours des neuf années qui s'écoulèrent
entre le premier Alto fonctionnel et la livraison du Star. En août,
IBM lança l'IBM Personal Computer. Au départ, il ne ressemblait
guère au Star, mais grâce aux innovations visionnaires du
PARC, la voie fut rapidement ouverte et les ordinateurs personnels mirent
fin aux systèmes d'information d'entreprise centrés sur
l'ordinateur central
2.27 Ordinateurs personnels - 1973-1988
Les trois premières décennies (1945-1975) de l'innovation
et de l'économie informatique furent d'abord motivées et
financées par les pouvoirs publics, puis par les entreprises. Bien
que les ordinateurs aient considérablement évolué
depuis l'époque où leur taille et leur encombrement se mesuraient
en tonnes, ils restaient coûteux, complexes et sans utilité
pratique pour les particuliers. Avec plus de cent mille ordinateurs en
service, les individus s'informèrent de plus en plus sur l'informatique
et son utilisation au travail. Plus important encore, les jeunes, adolescents
et étudiants, commencèrent à percevoir les ordinateurs
non plus comme des merveilles technologiques réservées à
quelques initiés, mais comme de nouvelles vieilles bagnoles à
démonter, à reconstruire et même à améliorer.
C'est ainsi que commence l'histoire de la transformation des ordinateurs
en produits destinés aux particuliers, et non plus seulement aux
entreprises, élargissant le marché potentiel à des
centaines de millions d'unités, et non plus à des centaines
de milliers. Dans ce processus, l'ordinateur personnel détrôna
les ordinateurs centraux et les mini-ordinateurs de leur rôle traditionnel
de pièces maîtresses des systèmes d'information d'entreprise.
L'histoire des ordinateurs personnels a débuté au sein des
mêmes laboratoires Lincoln du MIT, qui ont joué un rôle
déterminant dans le développement des ordinateurs centraux
et des mini-ordinateurs. Lors du développement de SAGE, les programmeurs
ont commencé à interagir directement avec l'ordinateur,
et non plus par traitement par lots. Ils ont rapidement compris que l'informatique
en temps réel offrait des avantages considérables aux utilisateurs
individuels, et pas seulement aux grandes applications comme SAGE. Parmi
les premiers à reconnaître et à décrire les
ordinateurs conçus pour un usage humain, on compte le Dr J.C.R.
Licklider. Comme mentionné précédemment, l'ordinateur
TX-2 fut le premier ordinateur utilisé par une personne, et non
simplement intégré à une application plus vaste (bien
que ni sa conception initiale ni son utilisation à long terme ne
fussent destinées à un usage personnel).
Le premier ordinateur conçu comme un ordinateur personnel fut l'Alto
de Xerox PARC, une conception influencée par le TX-2. Si de nombreux
concepts de conception de l'Alto allaient devenir essentiels pour les
futurs ordinateurs personnels, ce n'est pas lui qui a le plus influencé
les premières années de la concurrence. Ce rôle fut
assumé par un candidat inattendu : un micro-ordinateur en kit bon
marché pour les amateurs, l'Altair.
La couverture du numéro de janvier 1975 de Popular Electronics
présentait l'Altair 8800 et proclamait : " Le projet de mini-ordinateur
le plus puissant jamais présenté - réalisable pour
moins de 400 $ ". Destiné aux particuliers et non aux entreprises,
l'Altair 8800 de MITS (Micro Instrumentation Telemetry Systems) d'Albuquerque,
au Nouveau-Mexique , n'était pas le fruit d'une stratégie
mûrement réfléchie. Il représentait plutôt
une tentative désespérée d'une entreprise de calculatrices
en difficulté pour éviter la faillite. Des années
auparavant, en 1969, lorsqu'Ed Roberts, fondateur et président
de MITS, avait décidé de se lancer dans la fabrication de
calculatrices destinées à la vente, l'idée paraissait
judicieuse. Mais début 1974, les petites entreprises comme MITS
ne pouvaient plus acheter les composants au prix où leurs concurrents
vendaient leurs produits finis. Les prix avaient chuté de 150 $
en 1973 à un prix moyen de 26,25 $ en 1974, en raison de la politique
tarifaire agressive des nouveaux entrants sur le marché des semi-conducteurs
comme Texas Instruments et National Semiconductors. MITS, dont la calculatrice
se vendait 99,95 $, était au bord de la faillite. Mais Roberts
envisageait déjà un nouveau produit, et non une autre calculatrice.
Motivé davantage par le défi technologique que par la réussite
commerciale, Roberts envisagea de concevoir un ordinateur autour d'un
microprocesseur.
Face à un échec certain, mais conscient que le magazine
Popular Electronics souhaitait consacrer sa couverture à un ordinateur,
Roberts décida de prendre le risque et de concevoir un ordinateur
à assembler soi-même. Mais quel microprocesseur ? Il opta
pour le 8080, car il pouvait exécuter le langage de programmation
BASIC. Il négocia ensuite un accord d'achat en gros avec Intel,
prévoyant un prix de 75 $ par 8080 , contre un prix catalogue de
360 $.
Roberts conclut ensuite un accord avec Popular Electronics. S'il livrait
son ordinateur avant une certaine date, celui-ci figurerait en couverture.
Roberts dut alors convaincre ses banquiers de lui prêter les 65
000 $ nécessaires à l'investissement dans un prototype -
il leur devait déjà 300 000 $. Sans doute parce qu'ils estimaient
qu'il était peu probable qu'il soit remboursé s'ils ne lui
accordaient pas ce prêt supplémentaire, ils finirent par
l'obtenir. Les banquiers espéraient vendre 200 unités ;
Roberts, lui, rêvait d'en vendre 800. Juste avant l'échéance
fixée par Popular Electronics, Roberts expédia son unique
prototype par Railway Express, mais celui-ci fut perdu. Popular Electronics
publia son numéro avec une photo de couverture montrant les panneaux
avant et supérieur de l'ordinateur. Puis ils attendirent. Obteniraient-ils
jusqu'à deux cents commandes ? Deux semaines plus tard, ils eurent
leur réponse. Ils eurent besoin d'aide rien que pour ouvrir le
courrier. Leur compte bancaire passa d'un prêt de 400 000 $ à
un solde de trésorerie de 250 000 $. Lors d'une réunion
du Homebrew Computer Club en avril 1975, les membres ont appris que MITS
avait reçu des commandes pour 4 000 ordinateurs.
Pour les passionnés d'informatique, la couverture de Popular Electronics
fut un véritable appel à l'action. Certains, comme Bill
Gates et Paul Allen, désireux de profiter de ce qu'ils entrevoyaient
comme l'essor imminent des micro-ordinateurs, contactèrent immédiatement
Roberts pour savoir s'il serait intéressé par la vente de
leur logiciel BASIC. Face à tant d'offres, il leur annonça
qu'il conclurait un accord avec le premier qui parviendrait à faire
fonctionner BASIC sur l'Altair. Six semaines plus tard, Allen fit une
démonstration de leur code à Roberts et un accord fut conclu.
La société Micro-Soft (future Microsoft), fraîchement
baptisée, venait de réaliser sa première vente de
logiciel pour micro-ordinateur .
Bien que le succès du MITS/Altair ait été éphémère,
son impact fut durable. MITS et Altair ont démocratisé l'informatique,
l'ont rendue ouverte, ont stimulé le développement de logiciels
tiers pour micro-ordinateurs et ont initié des processus institutionnels
essentiels à la structuration du marché émergent
de l'ordinateur personnel. Tout d'abord, l'Altair était bon marché.
Les concepteurs de l'Alto estimaient que dix mille dollars représentaient
le coût minimal d'un matériel de base. L'Altair, quant à
lui, était vendu 395 dollars. Son succès a prouvé
que les particuliers, et pas seulement les entreprises, étaient
prêts à acheter des ordinateurs. Et si cela n'avait pas été
l'Altair, cela aurait été un autre ordinateur à microprocesseur.
Popular Electronics prévoyait de consacrer sa couverture aux ordinateurs
et, comme les événements l'ont démontré, la
demande était bien présente.
L'un des atouts majeurs de l'Altair résidait dans son architecture
ouverte. Il disposait de 18 emplacements permettant d'insérer des
cartes informatiques supplémentaires (circuits imprimés
ou cartes PC) et de les interconnecter à toutes les autres cartes
via un bus - les caractéristiques électriques et physiques
de la carte assurant l'interconnexion de tous les emplacements. D'autres
acteurs comprirent rapidement qu'ils pouvaient innover en matière
de cartes informatiques, à la fois pour compléter l'Altair,
voire concurrencer MITS, ou encore pour concurrencer directement l'Altair.
Rien qu'en 1976, cinquante entreprises de matériel informatique
firent leur entrée sur le marché .
En ouvrant l'Altair, MITS a involontairement bénéficié
de la création d'" économies d'échelle externes
", qu'elle a également encouragées. Ces économies
d'échelle ont émergé lorsque d'autres produits et
entreprises - le marché - ont mis à disposition ce que MITS
ne proposait pas, ou ne pouvait pas proposer, à la vente. MITS
a dû autoriser les utilisateurs à insérer des cartes
électroniques ultérieurement, car elle était initialement
incapable de fournir toutes les cartes promises ou nécessaires.
Ces emplacements libres ont permis à d'autres de commencer à
fournir des cartes mémoire et d'entrée/sortie concurrentes,
ou des cartes aux fonctionnalités entièrement nouvelles.
En tant que petite entreprise en difficulté, MITS n'était
pas en mesure de réaliser les " économies d'échelle
internes " nécessaires pour tout faire en interne, comme l'avaient
fait IBM avec le System/360 ou DEC avec le VAX-11/780.
L'Altair a également créé les conditions nécessaires
à l'émergence d'éditeurs de logiciels tiers, tels
que Microsoft. MITS ne développait pas de logiciels d'application
pour les utilisateurs, mais des logiciels qui rendaient l'Altair utile.
D'une certaine manière, les logiciels ont façonné
l'évolution ultérieure des micro-ordinateurs, tout comme
le microprocesseur l'avait fait - même si nous n'aborderons que
brièvement ces points importants ici.
Enfin, MITS et Altair ont amorcé des processus et créé
les conditions nécessaires à l'émergence d'institutions
essentielles à l'informatique personnelle. Par exemple, des clubs
informatiques, des bulletins d'information, des salons professionnels
et des revues spécialisées ont vu le jour.
Les clubs informatiques et les bulletins d'information ont proliféré,
initialement axés sur MITS/Altair, mais rapidement sans préférence
pour un fournisseur en particulier. Ces institutions informelles ont facilité
et permis aux personnes intéressées d'apprendre et de partager
des informations et des connaissances - des informations et des connaissances
que les petits fournisseurs ne fournissaient pas. Le club le plus influent
était le Homebrew Computer Club de Palo Alto, en Californie. Il
est devenu un véritable vivier d'activités entrepreneuriales.
Les salons professionnels sont également passés d'une spécificité
Altair à une ouverture à tous les fournisseurs : MITS a
organisé le premier en mars 1976, et dès août, un
salon indépendant des fournisseurs a vu le jour. Bientôt
, les clubs et les salons professionnels ont été complétés
par de nouvelles revues spécialisées. Tous ces mécanismes
de diffusion de l'information et des connaissances ont facilité
la diffusion rapide des technologies des microprocesseurs dans le secteur
économique, à l'instar des interventions gouvernementales
lors du développement des transistors et des circuits intégrés.
Du jour au lendemain, la concurrence avec MITS et Altair fit son apparition.
Rien d'étonnant à cela : au bord de la faillite début
1975, le chiffre d'affaires de MITS s'envola pour atteindre 13 millions
de dollars en 1976. IMSAI Manufacturing se lança dans la bataille
de l'imitation, d'abord en vendant des kits en 1975, puis des ordinateurs
assemblés en 1976. L'entreprise domina rapidement les ventes de
micro-ordinateurs " Altair ", avec 13 000 unités écoulées
jusqu'en 1978, avant de déposer le bilan au printemps 1979. D'
autres entreprises tentèrent d'utiliser des microprocesseurs alternatifs,
comme Southwest Technical Products avec le 6800 de Motorola, ou créèrent
leurs propres microprocesseurs, à l'instar de MOS Technology, une
start-up fondée par Chuck Peddle qui commercialisait l'ordinateur
KIM-1, équipé de son propre microprocesseur 6502, peu coûteux.
(Peddle avait auparavant travaillé chez Motorola et participé
à la conception du 6800. Comme on pouvait s'y attendre, le 6502
ressemblait au 6800.) Puis vinrent les entreprises déjà
établies. En octobre 1976, Commodore racheta MOS Technology, une
menace sérieuse car Commodore pensait disposer des ressources nécessaires
pour dominer le marché. D'autres créèrent leurs propres
ordinateurs. Tandy Corporation, avec ses magasins Radio Shack comme réseau
de distribution, lança un micro-ordinateur basé sur le Z-80,
le TRS-80 Modèle I, en août 1977. Texas Instruments se classa
deuxième derrière Commodore en termes de parts de marché
en 1981. Cependant, MITS ne profita pas de la croissance de la structure
de marché qu'elle avait contribué à créer.
D'innombrables problèmes organisationnels entraînèrent
sa vente à Pertec en mai 1977 et ses activités cessèrent
seulement deux ans plus tard.
Apple Computer fut la plus importante start-up informatique des débuts.
L'histoire de Steve Jobs et Stephen Wozniak est bien connue. Ces deux
adolescents de la Silicon Valley, passionnés de technologies numériques
et intrépides face aux nouvelles technologies, fréquentaient
les réunions du Homebrew Club, mais ne parvenaient pas à
convaincre leurs employeurs - Hewlett Packard ou Atari - de leur vision
de l'ordinateur personnel. Frustrés, mais persuadés du potentiel
et de la croissance du marché, ils fondèrent Apple Computer
en 1976 et présentèrent l'Apple II lors d'un salon professionnel
en 1977. L'Apple II s'inscrivait dans la lignée de l'Altair : un
système ouvert, qui encourageait et tirait profit des logiciels
tiers, et bénéficiait d'économies d'échelle.
La présence de slots libres contribuait à son ouverture.
Si Apple fournissait son propre système d'exploitation, les développeurs
étaient incités à proposer des applications. Le logiciel
le plus important fut Visicalc, le premier tableur. Visicalc, associé
aux logiciels de traitement de texte, rendit l'Apple II attractif pour
les professionnels comme pour les particuliers. En externalisant tout
ce qu'elle pouvait, Apple s'est appuyée sur la disponibilité
sur le marché, et non sur le développement ou les opérations
internes, pour obtenir les composants et les ressources de fabrication
nécessaires à la construction de l'Apple II.
L'Apple II connut un succès immédiat ; en 1978, son chiffre
d'affaires atteignit près de 8 millions de dollars. Jobs commença
alors à concevoir leur prochain ordinateur : l'Apple III. En désaccord
avec Wozniak, Jobs opta pour un système fermé, sans emplacements
libres. L'Apple III se révéla d'abord peu fiable, une réputation
qu'il ne parvint jamais à se défaire. Seuls 65 000 exemplaires
furent vendus, soit moins que le nombre d'Apple II vendus en 1980, année
de la sortie de l'Apple III. Son coût pour Apple s'élèverait
à 100 millions de dollars .
Au printemps 1979, la branche capital-risque de Xerox, envisageant un
investissement dans Apple, organisa une visite du Xerox PARC pour Jobs.
Il y découvrit l'Alto, doté d'un écran bitmap, d'objets
graphiques, de polices de caractères, de fenêtres, le tout
contrôlé par une souris. Il découvrit également
Ethernet, un réseau permettant aux ordinateurs personnels de partager
des ressources et de s'interconnecter. " J'étais époustouflé
", confia Jobs plus tard. Peu après, il recruta Larry Tessler
du PARC et le chargea de concevoir l'ordinateur Lisa, fortement inspiré
de l'architecture de l'Alto. Mais celui-ci était terriblement lent
et beaucoup trop cher : 10 000 $. Son coût pour Apple fut également
considérable, peut-être autant que celui de l'Apple III.
Faute de nouveaux produits concurrents dans un secteur où le renouvellement
constant des produits était la norme, la part de marché
d'Apple chuta de 13,5 % en 1981 à 6,9 % en 1983.
Le Lisa a cependant marqué un tournant pour Apple dans la conception
des ordinateurs, influençant fortement son successeur, le Macintosh,
lancé en janvier 1984. Le Macintosh a établi la norme en
matière d'interface utilisateur graphique (IUG) pour les ordinateurs
personnels. Malgré cela, Apple n'a jamais retrouvé la gloire
qu'elle avait autrefois connue. Une nouvelle architecture d'ordinateur
personnel avait émergé, encore plus ouverte que celle d'Apple.
Au milieu de l'année 1980, les dirigeants d'IBM avaient des raisons
de s'inquiéter. Il était devenu évident pour eux
qu'IBM devait vendre un ordinateur personnel. Leurs clients en faisaient
la demande et comptaient clairement acheter des ordinateurs de bureau,
ne serait-ce que pour utiliser des tableurs. Des concurrents entraient
sur le marché, comme Xerox, qui avait lancé le Xerox 820,
basé sur le processeur Z-80. IBM connaissait également l'existence
de l'Alto et fut choquée de voir des publicités télévisées
vantant les promesses de son ordinateur Star. Par ailleurs, Exxon rachetait
des entreprises pour conquérir le marché des ordinateurs
de bureau. Et il ne faisait aucun doute que la demande d'ordinateurs personnels
augmentait rapidement - l'introduction en bourse d'Apple en décembre
1980 était largement attendue. Le Comité de direction (CMC)
et le président John Opel chargèrent William Lowe de recommander
une stratégie. En juillet, il rapporta : " La seule façon
d'entrer sur le marché des ordinateurs personnels est d'acquérir
une participation dans une entreprise informatique, ou d'acheter à
la fois le processeur et les logiciels auprès de sociétés
comme Apple ou Atari - car cela est impossible dans le cadre de la culture
d'IBM. "
Approuvant la proposition mais préférant nettement vendre
leur propre ordinateur plutôt que celui d'un autre fabricant, Lowe
et une douzaine d'ingénieurs qu'il avait réunis disposaient
d'un mois pour concevoir un prototype. Ils contactèrent d'abord
plusieurs fournisseurs potentiels, dont Intel et Microsoft. Ils optèrent
pour le processeur Intel 8088 plutôt que pour les puces Motorola
et Zilog. Initialement, ils voyaient Microsoft comme un fournisseur de
BASIC, mais ils demandèrent à Microsoft de rédiger
un rapport sur les possibilités de collaboration entre les deux
entreprises. Sachant qu'IBM allait utiliser le 8088 16 bits et que le
système d'exploitation dominant, CP/M de Digital Research, devrait
être réécrit, Microsoft parvint à convaincre
IBM d'adopter un nouveau système d'exploitation, MS-DOS ou PC-DOS
- que Microsoft achèterait auprès de Seattle Computer Products
et mettrait à jour selon les besoins. Outre la fourniture du système
d'exploitation et de BASIC, Microsoft, et en particulier Bill Gates, incita
fortement IBM à concevoir un système ouvert. IBM pénétra
le marché des ordinateurs personnels en tirant parti des économies
d'échelle plutôt qu'en internalisant tout, comme elle l'avait
fait avec succès avec le System/360.
L'année 1981 fut cruciale dans l'histoire de l'ordinateur personnel.
En mars, Osborne Corporation lançait l'Osborne I, un ordinateur
complet avec logiciels d'application inclus dans un prix de base de 1
795 $. Portable, ou " transportable ", il était basé
sur le processeur Z-80 et fourni avec des logiciels de traitement de texte,
de tableur et de base de données. Le succès fut immédiat.
Les ventes d'Osborne s'élevèrent à 6 millions de
dollars en 1981, 70 millions en 1982 et 93 millions en 1983, avant la
faillite de l'entreprise en 1984. Au printemps 1981, Xerox présentait
le Star à 16 595 $. Puis, le 12 août, IBM lançait
l'IBM Personal Computer, ou PC. Avant la fin de l'année, 13 000
PC avaient été livrés. IBM s'était imposé
comme le leader du marché.
Il n'a fallu que quelques années pour que le marché des
ordinateurs personnels passe d'une situation concurrentielle à
une domination sans partage. 1982 fut l'année de la croissance
exponentielle. Cette période fut source de confusion, surtout pour
les entreprises clientes. Selon Business Week du 2 août 1982 : "
au moins 140 nouvelles entreprises ont vu le jour depuis 1977 ".
Plus de cinquante entreprises se disputaient le marché des micro-ordinateurs.
Dans ce contexte de confusion, la demande, notamment celle des entreprises,
s'est tournée vers des fournisseurs comme IBM, perçus comme
plus stables et plus à même de prospérer. En 1983,
IBM atteignit une part de marché fulgurante de 26 %. Michele S.
Preston, analyste sectorielle chez LF Rothschild, Unterberg, Towbin, banque
d'investissement, déclarait dans le numéro du 3 octobre
1983 de Business Week : " La plus grande surprise a été
la rapidité et l'ampleur de la domination d'IBM. "
Le PC d'IBM s'est imposé comme le modèle dominant pour de
nombreuses raisons : il a su tirer parti de la transition vers les processeurs
16 bits, était un système ouvert, a optimisé les
économies d'échelle et bénéficiait de la notoriété
d'IBM. La plupart des concurrents utilisaient des processeurs 8 bits,
ce qui a permis à IBM d'être le premier à exploiter
les avantages des processeurs 16 bits. (Cette opportunité était
comparable au passage des processeurs 8 bits aux 16 bits, puis aux 32
bits, pour les mini-ordinateurs.) L'ouverture du PC a favorisé
la concurrence sur les fonctionnalités et les prix, au bénéfice
de l'utilisateur. (Des entreprises fabriquant des " clones "
du PC ont vu le jour. Compaq est devenue la première entreprise
à réaliser 100 millions de dollars de chiffre d'affaires
dès sa première année d'existence.) En achetant plutôt
qu'en fabriquant, IBM a pu exploiter pleinement les économies d'échelle
existantes. Et, bien sûr, il y avait la puissance financière
et commerciale d'IBM et sa mainmise sur l'informatique d'entreprise. Fait
intéressant, la croissance du PC a menacé les clients traditionnels
d'IBM : les services informatiques. Cette transition sera abordée
plus en détail dans l'histoire des communications informatiques
à venir.
Fin 1988, une comparaison des coûts entre les trois systèmes
d'utilisation informatique - ordinateurs personnels, mini-ordinateurs
et ordinateurs centraux - a démontré la supériorité
économique des ordinateurs personnels.
Les données publiées dans Business Week du 5 juin 1989,
concernant un échantillon de coûts pour un réseau
de 20 postes de travail utilisant des ordinateurs personnels, comparés
à ceux de terminaux connectés soit à un mini-ordinateur,
soit à un ordinateur central, sont les suivantes :
Tableau 2.27 Coût comparatif des réseaux informatiques
L'informatique d'entreprise a rapidement adopté l'architecture
initialement proposée par l'Alto : postes de travail personnels,
réseaux de communication et serveurs spécialisés.
Ce modèle, connu sous le nom d'informatique client/serveur,
s'est opposé à l'informatique centrée sur l'hôte
qui avait prévalu pendant près de vingt ans. Parallèlement,
les entreprises ont souhaité interconnecter tous leurs ordinateurs
afin de former des réseaux d'information à l'échelle
de l'entreprise.
Or, cela impliquait d'interconnecter les ordinateurs via les réseaux
téléphoniques et de construire des réseaux
non contrôlés par les entreprises de télécommunications,
notamment le géant AT&T.
Or, rien de tout cela n'était possible en
1968, époque où le secteur des télécommunications
était un monopole réglementé dominé par AT&T.
Le récit de la conquête des libertés de raccordement
et d'interconnexion fera l'objet du chapitre suivant : « L'évolution
des règles de la concurrence : AT&T et la FCC ».
Chapitre 3
|