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AUX ORIGINES DE LA CRISE DU TÉLÉPHONE
FRANÇAIS
M.Atten est ingénieur à la Direction générale
des télécommunications puis au CNET,
il a dirigé les Archives et le Patrimoine historique du Groupe
France Télécom...
Ebauche manquée d'une politique technique de
l'État de Michel ATTEN
Comment expliquer que l'on soit passé d'un réseau
télégraphique français considéré comme
le meilleur au monde en 1864 (1), d'un domaine où les innovations
françaises obtiennent des succès sur la scène internationale
dans les années 1870, à un état désastreux
du réseau téléphonique en 1900 ?
L'étude de l'attitude d'un groupe spécifique parmi les ingénieurs
du télégraphe que nous baptiserons « groupe
des Annales », et de sa volonté de favoriser la recherche
et la culture technique des télégraphistes va nous permettre
d'apporter à cette question des éléments de réponse
tranchés par rapport aux explications traditionnelles.
L'invention des premiers instruments électriques
permettant l'échange d'informations écrites à distance
(télégraphe) est réalisée simultanément,
en 1836-1837, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne (2). L'installation
des premières lignes, puis des premiers réseaux, dès
le début des années 1840, sont effectives dans les principaux
pays développés (Grande-Bretagne, Etats- Unis, France, Etats
allemands...) quelles que soient les formes empruntées (réseaux
d'Etat en Europe, privés aux Etats-Unis).
Partie avec un temps de retard, la France va connaître un développement
spectaculaire dans les années 1850-70 grâce à la conjonction
de plusieurs facteurs :
l'octroi de crédits importants autorise l'installation du
réseau dès la fin des années 1840. Rompant avec les
tergiversations et les résistances de la Monarchie de Juillet,
la politique d'équipement votée par l'éphémère
Seconde République sera amplifiée sous Napoléon III,
l'ouverture du télégraphe aux échanges commerciaux,
opérée dans les premières années du Second
Empire, va permettre une croissance soutenue du trafic et des recettes,
la mutation de l'Administration traditionnelle (la « maison
Chappe ») sera entreprise très tôt sous le règne
du directeur général de Vougy, la mesure la
plus spectaculaire étant la promotion des inspecteurs techniques
au détriment des anciens chefs de station, dont le rôle était
essentiellement administratif et politique (les garants du secret des
dépêches) (3),
la création par A. Foy, dès le début
des années 1840, d'une politique de recrutement de personnel technique
de haut niveau, ingénieurs issus de l'Ecole polytechnique et même,
en 1860, d'un ingénieur conseil féru d'électricité
(Théodose du Moncel4),
l'existence, au sein du tissu social français, d'une tradition
de petits ateliers de mécanique performants appuyés sur
les compétences des anciens élèves des Arts et Métiers.
L'exemple de la collaboration d'Emile Baudot, célèbre
employé de l'Administration, inventeur de la lignée des
télégraphes multiple-imprimeurs portant son nom et de Victor
Cartier, ancien de l'Ecole des Arts et Métiers de Châlons-
sur-Marne, chef du bureau des études aux ateliers Carpentier (5),
est tout à fait significatif (6) .
Ce qui caractérise cette période de la télégraphie
française tient dans la capacité d'un groupe d'ingénieurs,
qui se constitue au sein de l'Administration des télégraphes
dès la fin des années 1840, à poser les bonnes questions
techniques, à mettre en place une politique de veille technique
et technologique, à favoriser l'innovation, à lutter inlassablement
pour la mise sur pied d'une école d'ingénieurs électriciens,
bref à « inventer » l'embryon de ce que l'on baptisera
plus tard « politique de recherche ».
1. C'est l'affirmation de H. de Vougy, directeur général
de l'Administration des télégraphes, qui donne les principaux
chiffres des divers réseaux européens. C'est convaincant
sauf pour la Grande-Bretagne.
2. Cette simultanéité des "découvertes"
ou "inventions", qu'elles soient d'ordre conceptuelles, figure
classique du développement des sciences et des techniques.
3. BERTHO, 1981, p. 104.
4. Théodose du Moncel et non pas Théodore comme on le rencontre
souvent dans la littérature secondaire.
5. Jules Carpentier (1851-1912), polytechnicien passé très
rapidement dans l'industrie privé (Compagnie des Chemins de fer
PLM) rachète, à la mort de Rhumkorff, ses ateliers de constructions
d'instruments de mesure électriques.
6. Pour le rôle des Écoles des Arts et Métiers
au XIX' siècle, voir T. Shinn, A. Grêlon.
La constitution du groupe des Annales
Saisissant très tôt l'importance que va prendre
la technique, Foy recrute des polytechniciens (7) et émet
le vu de créer une école d'application analogue aux
écoles des Mines ou des Ponts et Chaussées. Eugène
Gounelle (1821-1864) en 1844, puis Edouard Blavier
(1826-1887) en 1846, dirigent le chantier de la première ligne
électrique installée entre Paris et Rouen. Bien d'autres
suivront dont nous ne citerons que les plus connus. Jules Raynaud
(1842-1888), docteur es physique en 1870, popularise, à l'occasion
des essais et mesures qu'il effectue sur les câbles fabriqués
à Toulon, les équations de Kirchhoff tombées
dans l'oubli en France (8).
Ernest Mercadier (1836-1911), entré aux télégraphes
à sa sortie de polytechnique en 1859, est un grand spécialiste
de l'histoire de la science musicale et de la physique appliquée
à la musique. Républicain convaincu, il est mis à
l'index par de Vougy en 1866 et se met en disponibilité
en 1868. Il sera rappelé en 1870 par Stee- nackers et sera nommé
chef du laboratoire de l'Ecole supérieure de télégraphie
en 1878 ; il est nommé en 1882 directeur des études à
l'Ecole polytechnique, école dans laquelle il enseignait depuis
1875.
Vaschy (1857-1899), brillant théoricien, enseignera
à l'Ecole supérieure des télégraphes et à
l'Ecole polytechnique. Charles Bontemps (1839-1884) sera
chargé des cours pratiques de télégraphie à
l'Ecole supérieure de télégraphie (9).
Tous collaboreront activement aux Annales Télégraphiques,
tant sous la forme d'articles de recherche originaux que par des notes
d'analyses des travaux et inventions réalisés en France
et à l'étranger. Ils vont jouer durant quarante ans un rôle
technique, scientifique et politique original au sein de l'Administration
(10).
Le premier souci de ces ingénieurs et particulièrement
du plus illustre d'entre eux, Blavier, est celui de la formation, de l'éducation
technique des télégraphistes, quelle que soit la place qu'ils
occupent dans la hiérarchie. Blavier publie un traité de
télégraphie en 1857 (seconde édition très
enrichie en 1867) qui sera le traité de référence
de l'Administration pendant plusieurs décennies. On retrouve Blavier
et Gounelle, dès 1860, dans la commission d'examinassion des chefs
de station (grade issu de l'ancienne administration) aspirant à
devenir inspecteur à l'issue d'un recyclage. Responsable des cours
supérieurs internes à l'administration organisés
à partir des années 1870, Blavier sera logiquement nommé
directeur de l'Ecole supérieure de télégraphie à
sa création en 1878.
Cette entreprise pédagogique se prolonge par la
part active qu'il prend, avec Gounelle jusqu'en 1864, puis
avec Raynaud, Vaschy... à partir de
1874, à la publication des Annales Télégraphiques.
Cette revue organise, dès 1858, une véritable politique
de veille technique et technologique pour utiliser un vocabulaire d'aujourd'hui.
Suivi et popularisation des théories de l'électricité
les plus modernes (avec traduction d'articles scientifiques de W. Thomson,
Faraday, Kirchhoff, Maxwell...), reproduction systématique de notes
(des Comptes rendus de l'Académie) ou articles traitant de questions
concernant l'électricité (des dynamos aux courants forts...),
suivi des revues étrangères de télégraphie
et d'électricité (britanniques et américaines avant
tout) (11), analyse du développement de la télégraphie
dans le monde, description des appareils du monde entier, qu'ils soient
issus des administrations ou de fabricants privés...
Cet organe est d'autant plus précieux qu'il est le seul journal
d'électricité en France, entre 1858 et 1876 (12). Revue
de veille technique mais également de recherche : les travaux des
ingénieurs français portent sur la théorie des transmissions,
sur les unités électriques, sur les diverses techniques
de transmission (duplex, multiplex), sur les technologies des fils (matériaux),
des parafoudres, des relais, des électroaimants, des piles, des
systèmes d'impression...
La participation de ces ingénieurs à la commission chargée
d'étudier les perfectionnements ou inventions proposés par
les membres de l'Administration, par des électriciens ou par des
ateliers de construction d'appareils électriques, leur permet de
favoriser l'innovation.
Les décennies 1860-1880 de la télégraphie française
font apparaître un remarquable dynamisme avec la mise au point des
appareils de Meyer, de Hughes, de Baudot,
de Lenoir... dont certains, tels les Baudot connaîtront
un succès international indéniable. Cette réussite
tient aux liens privilégiés que ces ingénieurs, qui
sont des savants, des scientifiques, entretiennent avec l'exploitation
technique.
L'expression de Gounelle résume leur position : «
On ne peut séparer la théorie de la pratique ; sans la première,
on marche en aveugle, sans la seconde, on ne marche pas » (13).
C'est là que leur exigence pédagogique trouve sa raison
d'être : « développer l'instruction technique au-delà
du strict nécessaire, s'efforcer de former des agents qui soient
non seulement à hauteur de leur tâche journalière,
mais encore capables de contribuer au progrès » (14).
En prise directe avec la réalité quotidienne de la pratique
télégraphique, ils ont une claire conscience des contraintes
et contradictions propres à l'innovation. « L'innovation,
pour être vraiment utile, ne doit pas être perpétuelle
: en effet, elle ne se présente pas, comme certains se l'imaginent,
complète et parfaite du premier jour ; elle a besoin d'essais,
de tâtonnements, d'améliorations graduelles, elle n'atteint
que peu à peu sa forme définitive, et c'est seulement alors
qu'elle devient profitable » (15).
Evidemment, une telle conception ne rencontre pas que des assentiments,
y compris au sein même de l'Administration des télégraphes
comme le montre l'éviction de Blavier par de Vougy, en 1865, peu
après la mort de Gounelle. « Dans la crainte sans doute que
l'attrait des questions théoriques ne détournât ses
fonctionnaires de leurs occupations administratives, M. de Vougy crut
devoir prendre en dehors du corps les conseillers scientifiques de son
administration » (16).
7. On ne voit pas où l'administration des télégraphes
aurait pu puiser ailleurs les ingénieurs dont elle avait besoin.
Mis à part l'École polytechnique et ses écoles d'application,
civiles ou militaires, il n'existait dans les années 1840 que l'école
Centrale des arts et manufactures, résolument hostile à
envoyer ses élèves dans les administrations d'État
voir Grêlon (1984), Shinn (1980).
8. BUTRICA, 1988.
9. Nous ne citons que les plus connus. Il faudrait y ajouter les noms
des élèves de l'École, après 1878, comme Thévenin,
Guillebot de Nerville qui sera directeur du Laboratoire central d'électricité
(LCE) dès sa création, Cailho, Barbara...
10. Pour plus de détails sur ce groupe d'ingénieurs, voir
M. Atten, A. Butrica.
11. Cette attitude, évidente de nos jours, ne sera pratiquée
systématiquement par les physiciens français qu'à
partir de la création du Journal de physique en 1872.
12. Excepté pour la période 1866-1873. L'Électricité,
premier journal spécifique à cette branche n'apparaît
qu'en 1876 et la Lumière Électrique en 1879.
13. Cité dans "notice de Blavier", p. 1 14.
14. idem, p. 106.
15. idem, p. 112.
16. BLAVIER, "Notice..." par Raynaud, p. 38.
Afin de montrer l'interaction entre formation professionnelle
de niveau élevé, action du groupe des Annales et innovation,
nous nous appuierons sur l'exemple de Baudot. Après une instruction
primaire et une adolescence consacrée aux travaux des champs, Emile
Baudot (1845-1903) entre comme surnuméraire de l'Administration
des télégraphes en 1870. Il mène dès lors
de pair ses travaux inventifs et son éducation technique. Promu
contrôleur en 1880, il est reçu, grâce à la
formation interne à l'Administration, à l'examen d'inspecteur-ingénieur
en 1882. Son brevet (juin 1874) repose sur le choix de l'alphabet de Gauss
et Weber (1834) permettant de transmettre sur un seul fil 31 signes distincts
par la combinaison de cinq éléments (17). La commission
chargée d'examiner le projet (composée de Blavier, Raynaud,
et des chefs de la Station centrale de Paris, du service du contrôle
et des ateliers) propose l'ouverture d'un crédit de 2 000 francs
pour la construction d'un prototype (18).
Rappelons que ce système va connaître un succès international
important : il est introduit en Italie (1887), en Hollande (1895), en
Suisse (1896), en Autriche et au Brésil (1897), en Angleterre (1898),
en Allemagne (1900)...
Nous avons bien d'après cet exemple le mélange d'ingrédients
supposés ci-dessus : les cours internes qui permettent la formation
d'employés brillants mais sans instruction supérieure de
par leur origine modeste, les contacts noués dans ce cadre entre
Baudot et ses professeurs, le soutien reçu de la commission des
perfectionnements au sein de laquelle ces mêmes ingénieurs
jouent un rôle décisif, les conseils amicaux et les encouragements
techniques qu'ils prodiguent au jeune inventeur, tout cela favorise l'innovation.
Enfin, il est un aspect de l'activité de ce groupe
d'ingénieurs qu'il convient de souligner parce qu'il jouera un
rôle par la suite : les liens noués avec les mondes industriel
et universitaire. De part leur activité, ces ingénieurs
nouent de nombreux contacts avec les fabricants de matériels télégraphiques
et, d'une façon plus générale, avec l'industrie électrique
naissante. Ces liens seront particulièrement visibles lors de l'exposition
internationale d'électricité de 1881, ou avec l'élection
de Blavier comme vice-président de la Société internationale
des électriciens.
Les liens avec la communauté scientifique et, plus
particulièrement, avec les physiciens sont tout aussi ténus.
Partie prenante de la création de la Société française
de physique en 1872, Blavier en sera élu président en 1878.
On voit ces ingénieurs prêter leurs instruments aux laboratoires
de la Sorbonne. Blavier réalise, au début des années
1880, un important travail sur les courants telluriques qui l'amène
à collaborer avec Mascart, professeur au Collège
de France. Enfin, les liens sont très étroits avec l'Ecole
polytechnique où Raynaud, Mercadier, Vaschy seront répétiteurs,
et plus particulièrement avec les professeurs de physique, Potier
et Cornu (ce dernier présente leurs notes à
l'Académie des sciences...).
En résumé, par leurs exigences théoriques,
l'accent mis sur la recherche et l'innovation, par la parfaite connaissance
de l'exploitation, leur insistance à développer la culture
technique du personnel, par leur action constante de veille technique,
c'est, en utilisant une expression anachronique, une pratique de recherche
et développement que porte ce groupe d'ingénieurs. Il convient
toutefois de préciser cette appréciation : nous parlons
de pratique parce qu'il ne s'agit pas d'une « politique »
identifiée comme telle, construite sur l'appréciation consciente,
raisonnée du poids à attribuer aux divers paramètres.
Dans un tel contexte, la création de l'Ecole supérieure
de télégraphie en 1878 peut apparaître comme un aboutissement
logique. Nous allons voir qu'il n'en est rien. L'existence et la logique
de ce groupe vont se heurter à d'autres déterminations,
à commencer par les rapports entre les administrations des postes
et des télégraphes.
17. Mimault, employé des télégraphes
à Poitiers et concurrent malheureux de Baudot dans le long conflit
qui opposera ces deux hommes, avait proposé dans son brevet déposé
en janvier 1834 un système utilisant le même code à
31 signes mais sur cinq fils. Voir, entre autres articles, "Baudot
et son uvre" (biblio).
18. C'est la même commission qui rejettera la proposition de Mimault,
ce qui conduira cet employé, se considérant comme floué
au terme d'une longue bataille juridique (12 ans), à assassiner,
dans un moment de folie, J. Raynaud en 1888.
Le débat sur la fusion dans les années
1860
Une grande question agite ces deux administrations tout
au long du XIXe siècle : leur fusion. La solution adoptée
va sceller le sort des télécommunications françaises
pour un bon siècle. C'est dans les années 1820 que naît
cette idée, mais elle ne prend corps et ne devient un problème
concret, débattu, qu'à partir des années 1860.
En 1864, les Annales Télégraphiques publient les rapports
des deux directeurs généraux, E. Vandal pour les postes
et H. de Vougy pour les télégraphes. Les grandes lignes
de l'affrontement y sont tracées, les principaux arguments avancés
; ils ne varieront guère jusqu'à l'absorption finale des
télégraphes par les postes dans les années 1880.
Ces rapports, destinés aux ministres de tutelle (Finances et Intérieur),
sont provoqués par la demande de crédits des télégraphes
(quelque 12 millions de francs) en vue d'étendre le réseau
télégraphique jusqu'au cur de chaque canton, soit
la création d'environ 4 000 petits bureaux télégraphiques
qui viendront s'ajouter aux 1 147 bureaux existants.
Les arguments de Vandal sont assez simples :
la séparation de ces deux administrations à vocation
similaire (transporter des messages) est contre-nature (19),
le réseau des bureaux de poste, beaucoup plus étendu
(4 558 bureaux fin 1864), laisse entrevoir des économies qui paraissent
évidentes, particulièrement dans les cantons,
le fusion est inscrite dans la marche de l'histoire ; cela est
confirmé par une évolution analogue dans la plupart des
pays européens, affirme Vandal,
les postes et télégraphes sont complémentaires
: les postes ont les bras et les locaux dont les télégraphes
ont besoin ; ces derniers ont un encadrement supérieur pléthorique
dont les postes feraient le meilleur usage (20).
Avant d'examiner les réponses du directeur des
télégraphes, nous ferons deux remarques.
Il y a un long développement du rapport de Vandal consacré
à l'opposition entre « les postes, instrument démocratique
et populaire » face « au télégraphe, instrument
des riches » qui nous paraît digne de la Troisième
République.
Voilà qui pourrait soutenir une des raisons avancées pour
expliquer le démantèlement de l'administration des télégraphes
(bonapartiste) si l'on pouvait croire un seul instant à une administration
des postes républicaine en plein Second Empire (21).
La seconde remarque a trait à l'absence totale de préoccupation
technique dans le texte de Vandal. La seule allusion tient en trois lignes
: « On sait combien l'appareil télégraphique est facile
à manier et combien il se prête aux aptitudes des femmes
(la poste emploie 2 080 directrices) » (22).
L'accent mis sur les terminaux et leur maniement semble occulter totalement
le réseau qui les relie. Ce qui n'est pas étonnant en regard
de la logique purement administrative de Vandal.
La caractéristique la plus surprenante de ce débat
tient au fait que la réponse du directeur des télégraphes,
de Vougy, se situe dans la même logique. Il justifie son opposition
à la fusion par cinq arguments essentiels :
le réseau cantonal sera construit par étapes, en
collaboration financière avec les communes intéressées
(sur les 4 000 stations cantonales potentielles, seules 344 sont légitimes
à court terme, ce qui réduit considérablement les
investissements nécessaires immédiatement).
l'affirmation de Vandal d'une fusion réalisée dans
les autres pays d'Europe est fausse, assure de Vougy. Il fournit, en annexe
à son rapport, une analyse de la situation des administrations,
pays par pays (Prusse, Russie, Angleterre, Autriche, Italie, Belgique,
Espagne, Suisse...). Le seul exemple de fusion, celui de la Prusse, ne
concerne précisément que le réseau cantonal, affïrme-t-il.
il se propose de conclure un accord avec son homologue pour unifier
les petits bureaux secondaires (confiés pour certains, à
titre d'expérience, au secrétaire de mairie ou à
l'instituteur).
argument ultime : le télégraphe est un outil d'ordre
public qui ne saurait être confié qu'au ministère
de l'Intérieur (les postes sont rattachées à cette
époque aux Finances).
Le seul argument d'ordre technique évoqué
par de Vougy est symétrique à celui de Vandal : le maniement
des appareils télégraphiques est délicat et demande
une sérieuse instruction (par exemple, il faut un an pour former
un opérateur sur le Hughes (23) ).
Sur recommandation du rapporteur, « une commission
est instituée par les ministères des Finances et de l'Intérieur
en vue d'étudier les moyens pratiques de la réforme ».
Quelques bureaux municipaux sont organisés en commun à titre
d'expérimentation.
Le débat est donc gelé jusqu'à 1870.
19. Cet argument, qui va peser lourd, reste sans réponse de
la part de Vougy, ce qui est un peu surprenant. Pourquoi, avec le même
type de raisonnement, ne pas confier les chemins de fer aux Ponts et Chaussées
? Ce qui, au XIXe siècle, aurait provoqué un beau tollé.
20. "Au point de vue budgétaire, la fusion réaliserait
l'économie suivante : le personnel télégraphique
est monté avec un luxe réel, luxe qui a été
remarqué par le corps législatif. Vandal, op. cité
p. 615.
21. Cf. Bertho. Cet argument qui traduit probablement une certaine réalité
nous paraît un peu court ; surtout parce qu'il présuppose
l'homogénéité des administrations, peu crédible
pour les postes et fausse pour les télégraphes. Le groupe
des Annales, par exemple, inclut au moins un républicain notoire
et engagé, Mercadier.
22. VANDAL, 1864, p. 613.
23. Le télégraphe de Hughes, amélioré par
les français en accord avec l'inventeur, est complexe. Il est évidemment
exclu de l'installer dans les bureaux cantonaux !
La fusion dans les années 1870-1880 : un changement de tactique
La question va évidemment ressurgir (nous avons
comptabilise huit rebondissements en dix-huit ans), le plus souvent à
l'initiative de la direction de la Poste avec quelques contre-offensives
des ingénieurs. Il semble que la direction du télégraphe,
confiée entre 1871 et 1878 à Pierret (24), un polytechnicien
issu du sérail, soit particulièrement effacée.
Après la période des grands débats des années
1860, la tactique des postiers change, conduisant à une prise du
pouvoir par petits pas. (25)
C'est la guerre franco-prussienne qui relance les hostilités.
Le télégraphe apparaît, en ces temps troublés,
comme un instrument décisif, stratégique du point de vue
militaire. De plus, les ingénieurs, sous la direction de Blavier,
font un travail remarquable permettant d'établir des liaisons avec
le front, rétablissant dans des délais record le réseau
français amputé de l'Alsace et de la Lorraine. Il n'est
pas très étonnant, dans ces conditions, que les deux administrations
soient regroupées sous la direction des télégraphistes
(unité au seul niveau de la direction supérieure, les deux
administrations restant par ailleurs autonomes).
Thiers rétablit la situation antérieure dès
1871. La même année, une des cinq commissions de l'Assemblée
nationale « émet l'avis, longuement motivé, que le
maniement des appareils télégraphiques pouvait être
confié aux agents des postes dans les petits bureaux, mais que
les deux personnels devaient rester entièrement distincts pour
tous les postes de quelque importance ».
Les deux administrations pourraient être placées sous une
autorité unique, le ministère des Travaux publics.
Fort du prestige acquis sur le front, les ingénieurs, par la voix
de leur plus illustre représentant, osent (26) faire entendre leur
conception.
En 1872, Blavier publie un opuscule de 120 pages sur cette question dans
lequel il propose une véritable « politique » de rapprochement
qui tienne compte de la dimension technique d'un domaine fortement structuré
par l'innovation (27). Reprenant les arguments un à un en les triant,
il présente le contexte de fonctionnement d'un réseau, précise
les divers postes en service, en déduit les aptitudes à
demander au personnel pour arriver à la conclusion que seule la
fusion de petits bureaux communaux présente un intérêt.
Il combat l'idée émise de confier la construction des lignes
aux Ponts et Chaussées au nom de l'indispensable unité entre
utilisation et entretien des fils. Mais ses critiques sont essentiellement
concentrées sur le rôle de l'Administration centrale que
l'on veut « cantonner dans des travaux purement administratifs ;
il réclame un bureau de statistiques, un bureau scientifique chargé
de la direction des recherches techniques et théoriques, un laboratoire,
une bibliothèque, des crédits pour encourager les travaux,
un journal pour les faire connaître » (28).
Il conclut en proposant comme solution institutionnelle « la création
d'un ministère spécial des postes et des télégraphes
dans lequel les deux services conserveraient leur autonomie, sans être
subordonnés l'un à l'autre ». Et de repousser
radicalement le rattachement aux Finances pour sa propension à
la fiscalisation : « cette tendance, si naturelle, si justifiée
dans une administration financière, à s'attacher surtout
à ce qui rapporte et à redouter ce qui peut devenir une
occasion de dépenses, on pourrait craindre un peu de parcimonie
à l'égard des recherches, des essais et des innovations
».
Malgré l'avis de la commission parlementaire de
1871, l'intervention de Blavier, l'idée de la fusion fait son chemin,
notamment dans plusieurs pays européens.
Une loi est votée en 1873 qui confie la gestion des bureaux municipaux
aux postes. La crise économique de 1873, faisant suite à
celle de 1867, pèse lourd dans la décision de l'Assemblée
nationale de faire des économies (29). Toutefois, les choses traînent
en cette période incertaine de la Troisième République.
Les règlements d'application sont promulgués en 1876 et
les décrets d'application en octobre 1877 et en février
1878. A la clé, la création de l'Ecole supérieure
de télégraphie. Cochery, artisan
de cette politique, obtient « son » ministère en 1879.
Ce n'est pas le moindre paradoxe (30) de cette histoire
que de voir Cochery s'appuyer sur les ingénieurs du télégraphe
pour asseoir son ministère alors même que la direction des
postes, sous sa tutelle, continue son grignotage. En effet, l'entente
entre les ingénieurs et Cochery semble bonne.
24. Jugé très timide par le Journal
télégraphique de Berne, cité dans "Blavier :
Notice..." et dans la nécrologie que les Annales lui consacrent.
25. Peut-être le mot tactique est-il un peu fort ? Déterminer
dans quelle mesure la démarche de la direction des postes est consciente
reste à étudier
26. Les relations entre le groupe des Annales et la direction de l'Administration
des télégraphes restent à étudier ; mais,
en aucune façon, les ingénieurs ne sont habilités
à parler au nom de l'Administration.
27. E. Blavier, Considérations sur le service télégraphique
et sur la fusion des Postes et des Télégraphes. Nancy (1872).
La forme employée par Blvier, un opuscule et non pas un article
dans les Annales, nous paraît un indice de la position inconfortable
des ingénieurs.
28. Cité dans Notice sur la carrière... Annales télégraphiques
(1888), p. 103. Rappelons qu'à cette époque les Annales
avaient été arrêtées à la suite de l'hostilité
affichée par de Vougy.
29. La commission parlementaire chargée d'évaluer les économies
supputées (par réduction du personnel entre autre) en profite
pour stigmatiser l'emploi de deux ingénieurs électriciens
qui "n'ont d'autre fonction que de réaliser des expériences
pour hâter le développement de l'art télégraphique"
(cité dans A. Butrica). La nécessité d'une politique
de recherche de la part d'une Administration d'État semble loin.
30. Ce paradoxe tient peut-être au manque d'études plus précises
sur cette question.
La création de l'Ecole supérieure de télégraphie
et de son laboratoire associé, avec des moyens adéquats,
ravit les ingénieurs et constitue un indéniable succès
pour l'obstiné Blavier.
Cochery « avait entendu témoigner, par le choix
du chef, du prix qu'il attachait à l'institution » assure
le biographe de Blavier.
Nous pourrions ajouter que Cochery se fait ainsi des alliés décisifs
qui vont l'aider sérieusement à prendre la direction du
grand projet d'exposition universelle d'électricité
de 1881 et du congrès scientifique qui l'accompagne, alors
même que l'initiative de l'exposition appartenait aux industriels
(31). Une proposition pour organiser une telle exposition avait été
avancée dès 1879 par le comte d'Arroz (32).
On retrouve le soutien direct de Cochery à Blavier, en 1882, lors
des essais utilisant des fils souterrains du réseau qui conduisent
ce dernier à son importante et remarquée étude des
courants telluriques (33).
L'état de nos recherches ne nous permet pas de nous prononcer sur
la cohérence de Cochery. Mais il semble clair que son initiative
de décharger les ingénieurs de leurs tâches administratives
se soit transformée en instrument de pouvoir contre les ingénieurs.
Dans le même temps, le grignotage, l'absorption
des télégraphes par la direction des postes continue.
Le décret de 1883 est à cet égard décisif
; il établit la coupure entre services techniques et services d'exploitation,
décision qui, au delà des conséquences évidentes
et immédiates sur le rapport de force entre ingénieurs et
administrateurs, aura des effets à long terme sur la recherche.
Les ingénieurs, dès lors cantonnés dans les services
centraux ou les services techniques des régions (au nombre de seize),
perdent, trois ans plus tard, ce qu'il leur restait de pouvoir. En effet,
la nouvelle réforme de 1886 leur retire la direction des services
techniques des régions qui est confiée aux directeurs départementaux
des postes (34).
Ne restent aux mains des ingénieurs que l'Ecole supérieure
de télégraphie et la recherche, qu'ils vont perdre deux
ans plus tard (35).
Afin de tenter d'avancer des éléments d'explication à
cette évolution, il convient de revenir à l'Ecole supérieure
de télégraphie.
31. On peut parler de "coup" politique parfaitement réussi
: en plus du succès de masse de l'exposition tout à fait
conséquent dont Cochery tire une bonne part du bénéfice,
ce dernier réussit à se faire nommer président du
congrès scientifique !
32. F. Caron voit dans cette manifestation le point de départ d'une
concurrence accrue entre industriels de l'électricité. Cela
souligne qu'en aucune façon, l'organisation par l'État de
cette manifestation ne peut être comprise comme l'amorce d'une politique
technique de l'État.
33. "La contribution la plus importante depuis Gauss à l'étude
du magnétisme terrestre..." commente W. Thomson.
34. On est loin désormais des arguments avancés par Vandal
pour justifier la fusion, notamment celui qui consistait à souligner
la complémentarité des des administrations, la Poste fournissant
les bras et le Télégra phe l'encadrement supérieur
dont il était pourvu avec luxe.
35. GUILLET, 1989. 36. VEDEL, 1984.
Les dix ans de l'Ecole supérieure de télégraphie
II semble que la création de cette Ecole soit la
contrepartie offerte aux ingénieurs à la mainmise des cadres
administratifs de la Poste sur l'ensemble des P. et T (36). Mais c'est
aussi le résultat d'années d'efforts des ingénieurs.
Rappelons qu'à la mort de Gounelle en 1864, de Vougy supprime l'embryon
de formation supérieure mise sur pied par Gounelle et Blavier et
confie la formation élémentaire des surnuméraires
(stagiaires) à Guillemin, professeur de physique à l'école
Saint-Cyr. Ce n'est qu'après la chute du Second Empire et la guerre
qu'une politique sérieuse de formation du personnel est rétablie
avec des cours pratiques dispensés dans tous les grands centres
et « un cours supérieur destiné à former des
électriciens » (Raynaud, Mercadier... y enseignent). Ce cours
supérieur, de dimension modeste au départ (une douzaine
d'agents pendant trois mois chaque année), s'étoffe en 1877
(25 agents). Mais les contraintes de service, une durée trop courte
(3 mois) en limitent l'efficacité.
La création de l'Ecole supérieure de télégraphie
transforme cette situation. Outre la formation permanente du personnel
qu'elle continue à assurer, sa mission essentielle est la mise
sur pied d'une véritable formation d'ingénieurs électriciens
: un programme beaucoup plus vaste, incluant des matières scientifiques
(mathématique, physique, chimie...) de haut niveau, une scolarité
de deux ans, des épreuves d'admission exigeantes... (37) pratique
nouvelle pour ce secteur, le travail en laboratoire, particulièrement
pour les mesures électriques, est favorisé comme le montre
le cours autographié de Vaschy (1886) divisé en deux parties
: la première consacrée aux théories de l'électromagnétisme,
la seconde aux appareils et dispositifs de mesures de grande précision
(38). Afin de ne pas exclure le personnel des télégraphes,
des facilités et des cours préparatoires sont institués.
Si cette création est un incontestable succès des ingénieurs,
elle reste ambiguë.
C'est une école d'ingénieurs qui très rapidement
ne recrutera plus que quelques candidats français tous les deux
ans et des élèves envoyés par des administrations
étrangères. La vision de Blavier : en faire une école
d'ingénieurs électriciens, va se heurter à la logique
de la direction de l'administration des P. et T. qui cantonne son école
au recrutement des ingénieurs dont elle a besoin, et à l'hostilité
des électriciens qui ne veulent pas d'une école d'Etat.
En l'absence d'école d'ingénieurs dans ce domaine (39),
dans le contexte d'une demande forte de ce type de spécialiste
de la part d'une industrie électrique en plein décollage
dans les années 1880, c'est probablement une occasion manquée
pour l'enseignement technique supérieur français.
Malgré sa courte existence, l'action de l'Ecole
est loin d'être négligeable. L'enseignement dispensé
est parmi les plus avancés, notamment pour les théories
de l'électricité (introduction de Maxwell en France (40)).
Elle favorise la recherche tant théorique que pratique. Liée
aux nécessités de l'enseignement, une politique de traduction
d'ouvrages britanniques est entreprise par le groupe des annales. Vaschy,
qui supplée à Raynaud dans les années 1880, y développe
ses remarquables travaux sur la théorie des transmissions débouchant
sur une solution originale de résolution de l'équation des
télégraphistes, travaux que Pupin
revendiquera comme source première de ses innovations (41).
La prise en compte de l'irruption du téléphone, peu
avant la création de l'école, y est nette.
De nombreux essais de lignes, de matériaux (fils en cuivre, en
bronze, étude d'isolant : gutta- percha...), de liaisons associant
fils aériens, souterrains et sous-marins, entre la France et la
Grande-bretagne..., des parafoudres, l'étude des courants de terre,
etc, sont menés dans le laboratoire par les professeurs et les
élèves, les résultats publiés par les Annales.
Des voyages d'études aux Etats-Unis, en Grande- Bretagne sont organisés.
Bref, malgré des moyens de plus en plus restreints, les dix années
de l'Ecole se soldent par une moisson de travaux dont les Annales témoignent.
Ce dernier bastion des ingénieurs finit par tomber en 1888 avec
la transformation de l'Ecole supérieure de télégraphie
en Ecole professionnelle des P. et T. qui ne laissera qu'une
place réduite aux ingénieurs.
37. Le recrutement visé concerne les polytechniciens,
bien sûr, mais également les normaliens, les centraliens
et les licenciés de l'université.
38. L'inventaire de ce laboratoire reste à faire. Une chose est
certaine : dans un état des lieux établi en 1910 (Notices
descriptives sur quelques installations récentes du service des
postes, télégraphes et téléphones, Paris,
Imprimerie nationale, 1910), les instruments de mesure du laboratoire
de l'École supérieure des FIT décrits semblent, pour
une bonne part, appartenir à l'héritage des dernières
décennies du XIXe siècle. Notons également que le
laboratoire de l'École supérieure de télégraphie
possédait un stand propre lors de l'Exposition d'électricité
de 1881. Voir, entre autres, Guillet, 1988, p. 24.
39. GRELON, 1986.
40. ATTEN, 1988.
41. Les fameuses "bobines de pupin" permettant de réduire
l'affaiblissement et la distorsion.
Des conséquences durables pour le téléphone
Ces éléments permettent, pensons-nous, d'apporter
un nouvel éclairage à l'échec du développement
du téléphone en France.
La logique première de la fusion, forte de certains arguments non
dénués de fondements pour les bureaux cantonaux, va se muer
en technique d'absorption au profit d'une vision très anti-technique.
La logique de fusion des deux administrations à tous les niveaux
s'est donc réalisée de façon administrative. En plus
de cette logique qui occulte la dimension technique des réseaux,
d'autres éléments sont à prendre en compte.
Le téléphone arrive en France au moment même où
la nouvelle direction des P. et T. est confrontée à des
problèmes d'envergure telles la création de la Caisse nationale
d'épargne et la mise sur pied du service des colis postaux.
L'absence de politique de recherche, l'incompréhension
de la spécificité technique des services du télégraphe
et du téléphone, patentes dès le début des
années 1870, sont encore plus visibles au niveau des choix opérés
pour le développement du téléphone.
La politique des concessions à très court terme (5 ans)
va se révéler catastrophique. Les recherches historiques
doivent être poursuivies sur cette question car l'hostilité
des ingénieurs à ce choix ne semble pas faire de doute comme
en témoigne la courte nécrologie de Lartigue,
président de la Société générale
des téléphones, publiée par les Annales en 1885
: « C'est lui qui a donné à cette puissante et courageuse
Compagnie les moyens pratiques de vaincre toutes les difficultés
inhérentes à l'établissement d'un service public
dont les habitants de nos grandes villes n'ont pas apprécié
immédiatement tous les bienfaits et la commodité ; auquel
les administrations de l'Etat, dominées par les exigences fiscales
de la loi et des règlements, n'ont jamais pu prêter qu'un
concours d'apparence intéressée. » (42)
Mis à part le thème classique utilisé par les techniciens
pour expliquer leurs déconvenues (« c'est la faute aux clients
qui ne comprennent pas l'intérêt de notre magnifique invention
»), nous y lisons le constat (fait par les ingénieurs) du
désintérêt de l'Administration pour le développement
du téléphone. (43)
Il convient d'introduire une nuance. Si les travaux sur le téléphone
menés par les ingénieurs français dès le début
des années 1880 sont remarquables, il traduisent une approche du
téléphone analogue à celle du télégraphe
: l'accent est mis sur les questions théoriques des transmissions.
En un certain sens, on peut dire que ce sont des hommes du câble.
Or, le téléphone est bien différent du télégraphe
: par son terminal, d'abord, qui doit être installé chez
les abonnés, ce qui multiplie les contraintes, par son réseau
ensuite, qui posera très rapidement la question de la commutation.
Deux terrains sur lesquels les ingénieurs français vont
être absents. Le terrain sur lequel ils sont présents et
même à la pointe de la recherche, l'amplification, ne débouchera
sur des solutions concrètes que dans les premières décennies
du XXe siècle. Absence également des ingénieurs de
l'Administration du domaine de la télégraphie sans fil dans
les années 1890. (44)
Le développement du téléphone est essentiellement
une question industrielle. La collaboration entre électriciens
et ingénieurs des ateliers de mécanique, qui a si bien réussie
au télégraphe, ne suffit plus. Que ce soit au niveau de
la transmission, de la commutation ou des terminaux, l'équipement
du réseau téléphonique repose sur une production
industrielle de masse appuyée sur des brevets.
A ce niveau, l'échec français est encore plus patent et
ne peut s'expliquer par le seul manque de stratégie des P. et T.
La faiblesse industrielle de la France, probablement liée à
des problèmes d'investissement des capitaux comme le montre A.
Broder à propos de l'industrie électrique globale, compte
pour beaucoup. (45)
C'est là que l'occasion manquée de faire de l'Ecole supérieure
de télégraphie une véritable école d'ingénieurs
électriciens oblitérera le plus l'avenir. Cela semble être
le jugement de Millerand en 1900 (46). Cette prise de conscience va se
traduire par une réforme de l'Ecole professionnelle, au début
du XXe siècle, qui semble inspirée des objectifs de Blavier
trente ans plus tôt. L'enseignement technique y est considérablement
renforcé, en s'appuyant sur les meilleures compétences.
On trouve parmi les enseignants de l'Ecole, dans la première décennie
de notre siècle, Henri Poincaré, considéré
à cette époque comme l'un des plus grands physiciens et
mathématiciens. Nommé membre du Comité de perfectionnement
de l'Ecole supérieure, il participe directement à l'établissement
du contenu de l'enseignement dispensé y compris à la mise
sur pied de stage en usine pour les futurs ingénieurs. De plus,
il expose tous les deux ans (de 1904 à 1912) les travaux, les résultats
les plus récents sur des sujets déterminés par le
directeur de l'Ecole. C'est donc dans l'amphithéâtre de l'Ecole
supérieure des P. et T. qu'il présente son ultime contribution
« Dynamique de l'électron et principe de relativité
» publiée par les Annales des P. et T. D'autres physiciens
(Lange vin, Lippmann, Abraham...) sont également mis à contribution
dans le cadre de conférences.
Cette politique de redressement, de redéploiement
de la culture scientifique et technique, pour importante qu'elle soit,
est loin d'être suffisante au rétablissement de la situation
du téléphone et, plus particulièrement, de son industrie
en France. Il ne restera d'autre solution que de vivre des brevets étrangers.
Mais c'est là une autre histoire, un autre siècle.
42. Nécrologie de M. Lartigue. Annales télégraphiques.
? S. t. XI (1884), p. 462.
43. L'exemple de Vaschy semble le plus significatif. Après ses
travaux remarquables en théorie de la transmission dans les années
1880, il se "réfugie", dans les années 1890 dans
des questions de pure physique mathématique. Toutefois, Barbarat,
son ami et collaborateur, tentera de poursuivre l'uvre commune en
spécifiant l'introduction de bobines sur les câbles. Des
essais infructueux réalisés en 1896 conduisent Barbarat
à corriger ses calculs. Les nouvelles mesures intégrant
ces corrections, proches des résultats obtenus par Pupin, ne seront
jamais effectuées.
44. Malgré une présentation des expériences de Hertz
dans les Annales dès 1889.
45. Broder, 1986. A. Broder montre que les entreprises d'électricité
qui se créent au début des années 1880 ne parviennent
pas à réunir les fonds nécessaires à leur
développement.
46. GUILLET, p. 19.
Pourquoi cette défaite des ingénieurs ?
Tentons, en conclusion, de dégager les principaux
éléments d'explication.
La création de l'Ecole supérieure de télégraphie
et la part prise dans le succès de l'exposition de 1881 marquent
incontestablement l'apogée du groupe des Annales ; elles en traduisent
aussi les limites.
Loin d'être le point d'appui d'une politique de recherche plus ambitieuse,
l'Ecole supérieure de télégraphie va devenir un point
de focalisation des critiques, une position de plus en plus circonscrite,
coupée de la réalité technique quotidienne et des
lieux de décision. Le groupe des Annales va consacrer ses forces
à faire vivre l'Ecole, à la défendre contre les attaques
de plus en plus virulentes (47), à faire face au défi technique
et technologique que représente l'irruption du téléphone...
Du rêve de Blavier, créer une école supérieure
d'ingénieurs électriciens, il ne reste bientôt plus
rien. La transformation de l'Ecole supérieure de télégraphie
en Ecole professionnelle consacre le retour à la situation antérieure
: une structure de formation interne à l'administration.
Par ailleurs, le développement du réseau
téléphonique, faute de crédit et d'une politique
« industrielle » de l'Etat, va connaître le destin que
l'on connaît. Les tergiversations bien connues entre concession
et nationalisation se doublent d'une incapacité de l'Etat à
jouer un rôle incitatif vis à vis de l'industrialisation
de ce secteur de pointe (48). Le meilleur exemple en est le temps qu'il
met (sept ans) à concrétiser le projet de laboratoire de
mesures électriques (LCE) dont l'idée et une partie des
fonds sortent de l'exposition de 1881 (49).
Quant à la formation des ingénieurs électriciens,
il faudra attendre 1894 pour que s'ouvre l'Ecole supérieure d'électricité.
Pourtant, le groupe des Annales ne manquaient pas d'alliés,
avons-nous avancé. Cochery, dont on a vu que la politique s'est
retournée contre le groupe, n'en était pas le moindre supporter.
Mais il meurt en 1885 et son ministère disparaît peu après.
Les P. et T. se retrouvent sous la tutelle des Finances,
solution que les ingénieurs ne semblent pas considérer comme
la plus favorable à leurs intérêts (50). Du côté
des physiciens et de l'enseignement supérieur, des changements
importants interviennent également entre la fin des années
1870 et les années 1880. Renforcement conséquent des universités
(au détriment du système des écoles d'ingénieurs
?) et surtout fort développement d'une critique de l'Ecole polytechnique
et de son système élitiste (51). D'où l'affaiblissement
du plus solide allié du groupe des Annales. Enfin, la mort de Blavier
en décembre 1887 suivie de l'assassinat de Raynaud,
son successeur, quelques mois plus tard semblent être des éléments
contingents qui accentuent l'affaiblissement de la résistance des
ingénieurs.
47. Voir à ce propos le développement, dans les années
1880, d'une campagne anti-ingénieurs dont le texte publié
par Guillet donne une bonne idée de la violence.
48. Nous ne voulons pas dire que cette étatisation du secteur des
télécommunications était inéluctable ou souhaitable,
mais simplement souligner l'inconséquence totale de la politique
suivie.
49. Les 30 000 francs dégagés vont être placés
pendant plusieurs années.
50. C'est l'ancienne tutelle de la Poste. C'est le point de vue de Seligmann-Lui
dans sa biographie de Blavier.
51. Sur ces débats, voir Shinn, 1978, 1980.
A la BNF vous pouvez consulter le "Journal
télégraphique " - 53 années disponibles
- 610 numéros.
REFERENCES
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et Maxwell » Recherches sur l'histoire des télécommunications
Paris. (1988) pp.7-40.
M. ATTEN, « Les débats autour de la transmission à
grande distance en France et en Grande-Bretagne. 1886-1888 ».
France Télécom-Revue française des télécommunications.
n71. Paris. (1989)..
P. BATA, « Les origines du CNET » Le Centre national d'études
des télécommunications. 1944-1974. Genèse et croissance
d'un centre publique de recherche. Paris. (1990) CRCT.
BERTHO, avec la participation de P.A. Carré et C. Guerrier. Télégraphes
et téléphones : de Valmy au microprocesseur, Paris. (1981)
Le livre de poche.
E. BLAVIER, « Notice sur la carrière administrative et les
travaux scientifiques de E.-E. Blavier » Annales Télégraphiques
3eS. t. XIV (1887) pp. 5-44, 368-401, rédigée par Raynaud,
et t. XVI (1889) pp. 96-114, 192-218, rédigée par G. Sélig-
mann-Lui.
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française, 1880- 1931. Causes et pratiques d'une dépendance
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