|
LA DIRECTION GENERALE DES TELECOMMUNICATIONS
Dans notre pays, le développement du téléphone
n'a été confié à des compagnies privées
que de 1876 (date de son invention) à 1889.
Ensuite, à compter de la nationalisation de la Société
française du téléphone, cette activité a toujours
été assurée par une administration d'État
placée sous la même autorité ministérielle
que les Postes, l'une des plus anciennes administrations d'État.
Bien que la France fût l'un des premiers pays à s'être
équipé du téléphone (à partir des années
1880), les installations restaient peu nombreuses et le réseau
fonctionnait mal, malgré un prix élevé des communications.
Pendant longtemps, en France, le téléphone est resté
le moyen de communication des notables, le télégraphe assurant
l'essentiel des échanges officiels et professionnels. Ceci explique
sans doute que, malgré les progrès techniques qui ont facilité
sa pénétration territoriale pendant l'entre-deux guerres,
le téléphone ait été " oublié
" dans les programmes de reconstruction engagés à partir
de 1945. Aussi paradoxal que cela puisse paraître aujourd'hui, au
sortir de la Seconde guerre mondiale, les pouvoirs publics ont manifesté
un profond désintérêt envers les télécommunications.
Ainsi, jusqu'en 1966, la téléphonie française a été
caractérisée par une pénurie de l'offre alors que
la demande s'accroissait progressivement.
A cette époque, Fernand Raynaud brocardait notre
service téléphonique (" le 22 à Asnières
") et en faisait rire. On ne pouvait guère se glorifier du
" service public téléphonique à la française
". C'était plutôt un service public " à
la roumaine " puisque le taux d'équipement des deux pays était
comparable.
Pour résorber ce retard des communications, on a eu recours aux
capitaux internationaux et privés en créant la Caisse nationale
des télécommunications (CNT), puis des sociétés
par actions louant des équipements à l'administration (Finextel,
Codetel...). On l'a souvent oublié, mais à l'époque,
ce sont les forces du marché qui sont venues au secours du service
public et ont créé les conditions de sa qualité.
La direction générale des Télécommunications
(DGT), précédemment direction des Télécommunications
(DT), est une ancienne direction du ministère français
chargé des Télécommunications, créée
en 1941 pour accroître l'indépendance de la France dans les
télécommunications et réglementer le secteur. Elle
a été remplacée par France Télécom
en 1988 et est ensuite intégrée à Orange.
Bien avant la DGT, cest en 1878 quapparaît le premier
ministère des postes et télégraphes. Elle choisit,
dans un premier temps, de ne pas exploiter elle-même le téléphone
mais de procéder à une concession, utilisant en cela les
possibilités de la loi sur la télégraphie de 1837,
reprise par un décret-loi de 1851.
Les P&T
Après l'invention du télégraphe électrique
et ensuite du téléphone, l'État français crée
en 1879 un ministère des Postes et Télégraphes.
Créé, sous la troisième République, il est
issu de la fusion de deux administrations : d'une part, la Direction de
l'exploitation postale, rattachée jusqu'alors au ministère
des Finances ; d'autre part, la Direction des lignes télégraphiques,
qui avait longtemps relevé du ministère de l'Intérieur.
En 1879 une seule société, la Société générale
des téléphones, obtient la permission de construire et dexploiter
les réseaux de Paris et de quelques villes de province. Sa concession
est courte (limitée à quatre ans). Elle est renouvelée
sans difficulté une première fois. Puis, entre 1886 et 1889,
une succession de débats aboutit à la nationalisation,
votée le 16 juillet 1889, des réseaux de téléphone.
Ils sont confiés à ladministration des télégraphes;
celle-ci perçoit des recettes qui sont versées au budget
général de lÉtat. Comment en est-on arrivé
à une nationalisation, procédé insolite en cette
époque où triomphe la République des affaires ?
Les raisons dune nationalisation
Il semble quil y ait eu, là, coalition dintérêts
très divers. Dune part, il ne faut pas sous-estimer lapproche
proprement politique des Républicains de gauche qui souhaitent
augmenter les secteurs dintervention de lÉtat; or,
il se trouve que ces Républicains rencontrent les intérêts
des milieux daffaires. Ces derniers sont mécontents des prestations
de la Société générale des téléphones
et, de plus, suspicieux devant une compagnie en situation de monopole.
Légalité daccès aux réseaux de
communication pour le téléphone comme, quarante ans auparavant,
pour le télégraphe est considéré par les contemporains
comme indispensable à la régulation de la vie économique.
Et, pour des Français, cest lÉtat qui paraît
le mieux à même de faire preuve dimpartialité
dans le traitement des abonnés. Lopinion nationale na
aucune confiance dans la capacité dune entreprise privée
à ne pas abuser dune position dominante. On rencontre là
une dimension importante du problème. Placé devant la même
difficulté, Théodore Vail, constructeur du Bell System et
théoricien du développement du téléphone aux
États-Unis, comprend quil est vital pour que la société
américaine tolère la position de monopole d 'A TT, de consacrer
des milliers de dollars à ce que lon nappelle pas encore
une politique de communication, afin de faire admettre à lopinion
que la Bell est garante de IV equal access » et de légalité
de traitement des abonnés.
En France, faute de stratégie de ce type de la part de la SGT,
tout se passe comme si un consensus secret sélaborait pour
remettre à lÉtat, en loccurrence à son
administration des postes et télégraphes, le nouveau réseau
de communication. Ce consensus est assez fort pour sceller définitivement
le sort des télécommunications françaises. Plus jamais
la dévolution de lexploitation des réseaux principaux,
télégraphes et téléphones, ne sera sérieusement
remise en cause, quelle que soit la gravité de la crise technique
et financière ou la manifeste incapacité de ladministration
à répondre aux besoins du pays. Jamais, on ne touchera,
autrement que pour des aménagements, au «noyau dur »
que représente «ladministration » chargée
de lexploitation du réseau (direction dadministration
centrale au ministère et directions départementales ou régionales...).
En revanche, à chaque fois que, sous la pression dinnovations
techniques, la nécessité de réforme se fera sentir,
on procédera à des réorganisations à la périphérie
du système. Ainsi, pour les techniques nouvelles ou les relations
internationales, on verra successivement se créer des filiales,
des associations ou encore lon réanimera la possibilité
de procéder à des concessions, bâtissant au coup par
coup lédifice administratif complexe qui est encore largement
celui qui existe aujourdhui.
La première crise se produit dans le domaine des câbles
sous-marins. Cest une activité qui demande beaucoup
de capitaux et présente des risques financiers importants. Les
Anglais dominent totalement un secteur qui, à la fin du xixe siècle,
est devenu, en raison de la rivalité coloniale, stratégique.
Depuis lorigine, le ministère a concédé à
des consortiums, constitués souvent à laide de capitaux
anglais, les liaisons les plus rentables, notamment la liaison de lAtlantique
Nord. Malheureusement, ces sociétés ont successivement fait
faillite.
En 1910, la menace précise dun rachat, par des capitaux anglais,
dune compagnie de câbles dans les Antilles précipite
les choses. Ladministration procède alors, en plusieurs temps,
au rachat des capitaux des sociétés menacées et la
Sudam, ainsi que la CFTC, deviennent des sociétés de droit
privé à capitaux publics. Leur activité se poursuit
parallèlement à celle des services exploitant les câbles
sous-marins appartenant à lÉtat.
La crise suivante est consécutive à lapparition
de la radio. Dans la mesure où ladministration des
télégraphes, scindée en plusieurs bureaux, manquant
dingénieurs, est peu puissante administrativement, la radiotélégraphie
est principalement développée à la veille de la guerre
de 1914 par larmée, grande institution innovatrice de cette
fin de siècle, mais aussi par les marins, pour des raisons évidentes,
et par le ministère des colonies pour lequel la radio représente
souvent le seul moyen de liaison vers et à lintérieur
des territoires nouveaux. Le monopole traditionnel des postes et télégraphes
sur la télégraphie est donc battu en brèche par dautres
secteurs de lÉtat; il lui faut aussi compter avec les appétits
des sociétés privées constructrices de matériel
radiotélégraphique, au premier rang desquelles la Marconis
Wireless qui espère, en gérant le trafic, obtenir lexclusivité
de la fourniture de matériel aux navires en mer.
La riposte des PTT est dabord juridique;
dans un jugement de 1902, les liaisons radio sont assimilées à
la télégraphie et il est confirmé que des compagnies
privées ne pourront exploiter, sans autorisation, de réseau
de radiotélégraphie. Restent les autres administrations;
le ministère reçoit le secours de... ses syndicats dont
la stratégie consiste à revendiquer toujours le champ dactivité
le plus large possible pour les PTT afin, notamment, dassurer lemploi.
En juin 1919 un rapport, présenté à un congrès
de la CGT à Valence, réclame que les PTT assurent la totalité
de lexploitation des liaisons radio dintérêt
commercial. En juillet 1919, un décret en ce sens est pris
Pendant ce temps, néanmoins, la situation sest
dégradée au cur du système : ladministration
savère incapable dassurer le développement dun
réseau téléphonique normal. La crise est multiforme;
technique, dabord : le réseau, mal étudié,
est fragile; sociale ensuite : de grandes grèves secouent ladministration
en 1906 et 1909; enfin les abonnés, en particulier les abonnés
daffaires, commencent à se plaindre vivement. Les rapports
parlementaires se succèdent, analysant les racines de la crise.
LÉtat ne sest pas donné les moyens de ses ambitions.
En 1885, le système qui sest mis en place pour le financement
du téléphone a été décalqué
dun système existant pour les travaux publics, routes et
ponts notamment. Une collectivité locale désireuse davoir
un réseau téléphonique fait au ministère lavance
des frais nécessaires (avec laide le plus souvent de petites
banques locales), à charge pour les postes et télégraphes
de la rembourser sur les recettes du réseau. Ceci a lavantage,
aux yeux des pouvoirs publics, dassurer une hiérarchie décentralisée
des urgences, seules les collectivités réellement motivées
procédant à cette avance. Le procédé permet
aussi déviter de faire appel au budget central de lÉtat
dont la fonction, analysent les contemporains, nest pas de financer
un risque commercial ou industriel. Efficace au début, et dailleurs
adopté à linitiative dune collectivité
locale (Limoges), ce dispositif est bientôt générateur
deffets pervers : il multiplie les «petits » réseaux
et, après que lon ait décidé la fusion des
comptes, empêche de mesurer la rentabilité réelle
des réseaux. A la veille de la guerre de 1914, les rapports se
multiplient, analysant lucidement les dysfonctionnements du système.
En 1910, le sénateur Steeg dépose une proposition de loi
sur la réorganisation financière et administrative des PTT.
La même année le rapporteur du budget des PTT, Charles Dumont,
préconise la séparation du budget général,
la tenue de comptes dexploitation sur le modèle industriel,
la préparation de plans déquipement. Tout ceci sappuie
sur les études techniques réalisées sur le réseau
de Paris en 1907 et 1908. Le projet est déposé en 1914...
La concession Radio France
Les grandes tentatives de réforme administrative des PTT
redémarrent au lendemain de la guerre sous la pression, une fois
encore, du progrès technique. Celui-ci se manifeste sur trois fronts
: la radio, les centraux automatiques des grandes villes et les câbles
amplifiés.
La radio dabord. Au sortir de la guerre, les entreprises se trouvent
devant un problème de reconversion à des activités
civiles. Deux voies souvrent à elles : exploiter les liaisons
radiotélégraphiques longue distance concurrentes des câbles
sous-marins, par exemple sur lAtlantique Nord; développer
la radiodiffusion, qui leur donne loccasion de fabriquer des centres
émetteurs et des récepteurs pour un marché grand
public. La France dispose au moins dune société de
taille internationale dans ce domaine, la SFR dÉmile
Girardeau. Le gouvernement français se trouve donc devant un problème
de politique industrielle exprimé en termes modernes : que faire
pour que le dispositif réglementaire et le partage des tâches
entre administration et industrie privée concourrent globalement
à la puissance du pays, sachant que celui-ci a autant besoin dune
industrie performante susceptible dêtre mobilisée en
cas de conflit que de voir protégés les droits régaliens
de lÉtat ? Pour les liaisons radiotélégraphiques
à grande distance on décide, en 1920, de réactiver
le système de concessions prévu par la loi de 1837 et anciennement
utilisé pour les câbles sous-marins. Violemment combattue
par la gauche à la Chambre et dénoncée par les syndicats
des P et T, cette politique est matérialisée par la concession
faite à une filiale de la SFR, Radio France, de liaisons importantes
dont celles de lAtlantique Nord. Pourtant, ladministration
ne va pas jusquau bout des idées de son ministre. Exploitant
elle-même certaines liaisons radiotélégraphiques stratégiques
ou de moindre rapport, elle est en quelque sorte en position de concurrence
avec la société quelle doit contrôler. La situation
se tend et la convention, jugée trop défavorable à
lÉtat, est révisée au bout de quelques années.
Ce ne serait somme toute, que dialectique normale entre des intérêts
divergents si on ne pouvait faire la comparaison avec ce qui se passe
aux États-Unis au même moment (!) : placé devant le
même problème, le Département dÉtat,
qui a clairement exclu lexploitation de liaisons radio par ladministration,
soutient de tout son poids diplomatique la société RCA choisie
comme «champion » des intérêts américains,
en Amérique centrale et du Sud notamment.
Les «postes PTT» et leurs associations
Dans le domaine de la radiodiffusion, le gouvernement laisse aussi
sinstaller une situation de concurrence entre stations privées
et stations publiques. A partir de 1922, les premières stations
«privées » commencent à émettre, lune
à partir du poste militaire de la tour Eiffel «mis à
la disposition » des entrepreneurs par les militaires; lautre,
nommée Radiola (derrière laquelle se trouve la SFR) à
partir de son propre émetteur en novembre 1922; dautres postes
se multiplient en province. Par des décisions successives le gouvernement
décide détablir un régime dautorisation.
En 1928, un décret confirme lautorisation des stations déjà
installées et interdit la mise en place de nouveaux émetteurs.
Cependant, peu à peu, lintérêt politique de
la radio a commencé à se dégager. Or, parallèlement
à la mise en place des postes privés, ladministration
des PTT sest dotée de tout un réseau de «postes
PTT », construit sans vrai plan densemble, du moins au début.
Le premier poste, par exemple, celui de lÉcole supérieure
de télégraphie, est mis en place rue de Grenelle à
des fins pédagogiques. Suivent les postes de Lyon, Bordeaux, qui
tirent parti de la présence des grands émetteurs publics
du service radiotélégraphique, Rennes, Lille... Or rien
dans lorganisation de ladministration ne permet de gérer
«normalement » un poste de radio. Comment élaborer
les programmes, sur quel budget payer les artistes, les animateurs? On
résout la question en créant, à partir de 1924, des
«associations » attachées à chaque poste et
chargées de gérer les programmes et les relations avec les
auditeurs. Au cours des années 1930, au fur et à mesure
que laspect politique de la radio saffirme, le gouvernement
tend à centraliser et contrôler ces associations jusquau
moment où il crée, pour la radio, des structures plus classiquement
administratives. En 1933, notamment, lÉtat, désireux
de se doter dune station de grande audience, rachète purement
et simplement le plus grand poste privé, Radiola, qui devient «Radio
Paris ». Le transfert de la gestion de la radiodiffusion à
un ministère ad hoc, celui de linformation, a lieu à
la veille de la guerre
La dimension industrielle des investissements publics
Autres «fronts » de linnovation technique plus
directement liés au téléphone : les câbles
longue distance et les centraux automatiques des grandes villes. Au lendemain
de lArmistice, le ministre des P et T se trouve devant des problèmes
déquipement technique sans précédent. Pour
faire face à laccroissement du trafic téléphonique
des grandes villes comme Paris, il est indispensable de séquiper
en grands centraux automatiques. Londres et Berlin ont exactement le même
problème. Cela suppose des crédits dune ampleur sans
précédent, des ingénieurs compétents et cela
pose demblée un problème industriel dune dimension
nouvelle : quelles usines, quelles sociétés va-t-on faire
travailler? Cest à ce moment que les commandes de ladministration
des télégraphes-téléphones commencent véritablement
à être abordées en termes de politique industrielle.
La même question se pose pour les câbles amplifiés.
Les nouveaux câbles téléphoniques longue distance
sont désormais dotés de lampes damplification; pour
en maîtriser les spécifications et lusage, il faut
des ingénieurs compétents en électronique, discipline
entièrement nouvelle. Les brevets et les matériels disponibles
sont américains, allemands, anglais. Les militaires sont conscients
de limportance stratégique de ces câbles.
La question est : comment créer une compétence nationale
conjointement dans lindustrie et dans ladministration? Cest-à-dire,
comment organiser la recherche et le développement dune technologie
de pointe ?
La première question, celle des centraux téléphoniques,
amène demblée à remettre en cause la nationalisation
de 1889. ITT a décidé de simplanter en Europe. La
toute jeune société américaine vient dobtenir
la concession des téléphones espagnols. ITT demande au ministre
des P et T français la concession des téléphones
de lensemble du réseau : elle sengage à assurer
lautomatisation et lexploitation dans des conditions satisfaisantes
et à reverser des royalties à lÉtat. Le ministre
lui fait répondre que «cela serait contraire à la
tradition républicaine du pays ». En clair, cela veut dire
que lalliance entre les syndicats des PTT et la gauche républicaine
est déjà suffisamment forte, avec lapprobation tacite
de lopinion publique, pour que la concession du cur du réseau
soit définitivement exclue. Bien au contraire, on engage une réforme
interne au système État-administration pour permettre à
cette dernière de faire face aux nouveaux problèmes. Cette
réforme est le vote du budget annexe de 1923.
Son contenu peut être résumé succinctement :
les recettes de la poste et du téléphone sont séparées
des autres recettes de lÉtat;
elles sont réaffectées à lintérieur
du même budget au développement de la poste et du téléphone;
ladministration est autorisée à emprunter,
à élaborer des programmes pluriannuels et à mettre
en place un fonds de réserve et un fonds damortissement lui
permettant de faire face aux énormes dépenses dinvestissement
quelle envisage.
Tout ceci, on le voit, rompt avec les principes traditionnels
du budget de lÉtat : non-affectation des recettes, annualité
des dépenses, et vise explicitement à donner aux postes
et télégraphes un caractère «industriel et
commercial ».
Comment en est-on arrivé là ?
Non sans débats évidemment. Il semble, daprès
P. Musso, que lon ait assisté à une alliance de circonstance
entre deux «partis » porteurs dune analyse assez différente.
Le premier, situé plutôt à droite, voit dans le budget
annexe le premier pas vers lattribution de toutes les caractéristiques
dune entreprise commerciale aux postes et télégraphes.
Le second, qui compte les syndicats, lanalyse comme un premier pas
vers une gestion plus décentralisée, rendant à la
population le contrôle réel du fonctionnement du système.
Notons, par exemple, que le budget de 1923 institue un «Conseil
supérieur des postes et télégraphes » qui étudie
le budget avant transmission à la Chambre et est composé
de représentants des intérêts industriels et commerciaux
autant que de représentants des usagers.
Cest donc sur cette convergence dintérêts que
se met en place le budget annexe, structure très solide puisquelle
est encore en place.
En pratique, pourtant, ses dispositions les plus hardies vont être
vidées de leur contenu dans les années qui suivent, à
la faveur notamment de la crise financière qui va autoriser le
renforcement du pouvoir du ministère des finances et rendre moins
évidemment nécessaires les dispositions relatives aux investissements.
Ainsi les programmes pluriannuels ne sont-ils exécutés quen
partie; le fonds damortissement nest pas alimenté...
Comment plaider le contraire à un moment où, à cause
de la crise, les recettes du trafic international baissent ?
Il est à noter que le budget annexe de 1923 nest pas une
singularité française. Confrontés aux mêmes
problèmes, Anglais, Allemands et Italiens adoptent des solutions
analogues. LAllemagne procède à une réforme
des tarifs et de la comptabilité en 1923; lAngleterre adopte
une sorte de budget annexe à la même époque; lItalie,
elle-même, réforme profondément son système
complexe de compagnies nationales, régionales et internationales
sous légide de YIRI.
Enfin, il ne faut pas oublier que, pour les contemporains,
lunion de la poste et des télégraphes-téléphones
est dautant moins contestée que ce sont les recettes de la
poste qui, dans une grande mesure, financent alors le téléphone.
Appliquée en pleine crise économique, victime de demi-mesures
dans son application, la réforme de 1923 donne des résultats
médiocres. Le téléphone reste un bien déquipement
rare et coûteux et la qualité de lexploitation du réseau
insatisfaisante.
Lémergence des télécommunications proprement
dites
Les évolutions suivantes vont venir du choc de la guerre.
Les télécommunications, en cela, ne présentent en
rien une trajectoire originale. Leur réforme participe du mouvement
global qui amène le régime de Vichy à attribuer la
responsabilité de la défaite aux excès du parlementarisme
et à renforcer le pouvoir des «techniciens », dont
les ingénieurs.
Au sein du ministère des PTT, cela se traduit par une modification
de léquilibre entre la poste et les télégraphes-téléphones.
Alors que, dans le vocabulaire technique, le terme télécommunications
avait été proposé, dès 1904, par E.
Estaunié, romancier, ingénieur, directeur de lÉcole
supérieure des postes et télégraphes et adopté,
dans les années trente, par lUnion internationale des télécommunications,
le ministère a continué à être doté
dune direction de lexploitation télégraphique
et dune direction de lexploitation téléphonique
séparées qui, en pratique, ont peu de poids face à
la direction des postes. En 1942, ces deux entités sont réunies
en une seule direction des télécommunications qui devient
direction générale en 1943. De même, les services
de recherche amorcent-ils un mouvement de concentration qui aboutit, dans
les premiers mois de 1944, à la création du Centre national
détudes des télécommunications dont la vocation
initiale est interministérielle mais qui est clairement sous lautorité
du ministre des PTT. Fin 1944, cette création est confirmée
par le nouveau gouvernement.
La direction des Télécommunications (DGT)
est créée sous le régime de Vichy par la loi du 9
février 1941, a pour se substituer à la direction de
l'Exploitation télégraphique et à la direction de
l'Exploitation téléphonique. Cette « mutation sémantique
» voit l'apparition de la notion de télécommunications
dans l'administration française.
En 1942, ces deux entités sont réunies en une seule
direction des télécommunications qui devient direction
générale en 1943.
De même, les services de recherche amorcent-ils un mouvement de
concentration qui aboutit, dans les premiers mois de 1944, à la
création du Centre national détudes des télécommunications
dont la vocation initiale est interministérielle mais qui est clairement
sous lautorité du ministre des PTT.
Le 10 septembre 1944, le premier gouvernement Charles de Gaulle compte
un ministre des Postes, Télégraphes et Communications, qui
reprend les attributions de lancien secrétaire général
des PTT. Cette décision renoue, par-delà la coupure de la
guerre, avec la tradition gouvernementale interrompue en 1940, les PTT
sétant vu attribuer dès 1928 leur propre ministère,
avant dêtre relégués par le régime de
l'État français à un niveau subalterne. Le Conseil
supérieur des PTT, créé en 1923 et dissous à
la veille de la guerre, na en revanche pas été reconstitué.
Dès ses premières années dexistence, le ministère
doit faire face aux nouvelles perspectives des gouvernements de la Libération,
puis de la IVe République, et en particulier la réforme
de ladministration. Sous Eugène Thomas, qui détient
le portefeuille sous 13 gouvernements jusquen 1959, il voit la création,
par décret du 4 mai 1946, du corps des administrateurs des PTT.
Il est alors décidé que ceux-ci doivent suivre au préalable
tout ou partie du cursus de lÉcole nationale dadministration
nouvellement créée en 1945, ce quils font jusquen
1992.
Lorganisation centrale du ministère est, quant à elle,
fixée par décret le 10 mai 1946. Le Gouvernement provisoire
y intègre la Direction des Télécommunications créée
sous le régime de l'État français (1941), et renommée
à cette occasion direction générale des Télécommunications.
Face au constat dun sous-équipement, le Ve
plan (1966-1970) met en place de nouvelles structures de financement
pour impulser les télécommunications : plusieurs sociétés
financières sont créées (Finextel, Codetel, etc.)
tout en maintenant le système des avances remboursables jusquen
1974 . Le ministère ne prévoit pas de résoudre la
crise du téléphone avant la fin du VIe Plan.
Dans " Genèse et croissance des télécommunications
" (mars 1983), M. Louis Joseph Libuis décrit fort précisément
ce moment clef où, avec le Ve Plan (1966-1970), les télécommunications
françaises ont commencé à sortir du tunnel : "
Jusqu'alors les télécommunications pratiquaient un autofinancement
intégral : à partir du Ve Plan, pour faire face à
l'accroissement des investissements, sans faire appel uniquement à
des augmentations de tarifs, l'administration des PTT sera autorisée
à emprunter, même sur les marchés extérieurs.
Ce sera l'objet de la Caisse nationale des télécommunications
(CNT) qui sera créée par un décret du 3 octobre 1967.
Mais les énormes besoins en capitaux qui sont nécessaires
pour accélérer les programmes de télécommunications
à la fin du Ve Plan conduisent à mettre au point d'autres
méthodes de financement. Dans ce but, sont créées,
à la fin de l'année 1969, sous l'impulsion du ministre des
PTT, M. Robert Galley, des " sociétés de financement
du téléphone " (loi du 24 décembre 1969).
Il s'agit là d'une innovation importante. Dans son article premier,
la loi de 1969 stipule que " chacune des sociétés de
financement a pour objet de concourir, sous la forme du crédit-bail
mobilier et immobilier, au financement des équipements de télécommunications
dans le cadre de conventions signées avec l'administration des
Postes et Télécommunications ".
Quatre sociétés seront successivement créées
: Finextel, Codetel, Agritel, Créditel. Grâce à ces
sociétés, les moyens de financement des télécommunications
acquerront une dimension nouvelle. (...)
Le VIe plan (1971-1977) fixe lobjectif de
doubler à la fois le parc des postes publics et les abonnements
principaux, grâce à un programme de financement de 105 milliards
de francs. Il prévoit de poser 14 millions de lignes en 7 ans (Walstein,
1996). Pendant cette période, les employés des télécoms
ont ainsi mis en service plus de lignes quen un siècle. Il
faut noter que lessor nest prévu que pour les zones
fortement urbanisées et ce nest quà la période
suivante (VIIe plan) que lon entreprend enfin déquiper
les zones rurales.
Dans un Livre blanc sur le téléphone en France
qu'il vient d'éditer à six mille exemplaires, le ministère
des P.T.T. ne prévoit pas de pouvoir résoudre les difficultés
actuelles avant la fin du VIe Plan, vers 1975. Si les dépenses
d'équipement pour les télécommunications continuent
de croître de 18 % chaque année, l'administration estime
qu'elle pourra acheminer dans des conditions normales l'essentiel du trafic
téléphonique en 1972, à l'exception toutefois de
la " pointe " de juillet, qui exige davantage de personnel et
de matériel.
Mais c'est la première fois, à quelques semaines d'un référendum,
que l'administration tente de justifier l'ensemble de son action. Elle
ne plaide pas coupable (" pendant les quatre premiers plans, les
télécommunications n'ont pas bénéficié
d'une priorité "). Simplement, elle reconnaît que la
situation du téléphone n'est pas aujourd'hui satisfaisante
et que la comparaison avec les pays développés n'est pas
en faveur de la France.
" Notre pays occupe le septième rang mondial pour le nombre
de postes et le seizième pour la densité téléphonique
", constate le ministère des P.T.T., qui ajoute : " La
France arrive dernière des pays industrialisés d'Europe
pour le taux d'automatisation. Cette dernière caractéristique
est sans conteste la plus fâcheuse car, en matière de télécommunications,
l'automatisation est la clé de la productivité. "
Un trop bref chapitre, intitulé : " Pourquoi en sommes-nous
là ? ", explique que les télécommunications,
auxquelles personne depuis la fin de la guerre n'a voulu donner la priorité,
ont été réduites à autofinancer leurs équipements.
" Le recours systématique à l'autofinancement, écrit
le ministère des P.T.T., souligne bien que la situation financière
des télécommunications est fondamentalement saine. Le téléphone
est une affaire rentable. C'est l'insuffisance des équipements
qui entraîne le plafonnement des recettes, lequel à son four
limite les moyens d'autofinancement : la pénurie se nourrit d'elle-même.
" ...
Au mois de juillet 1974, M. Jacques Chirac disait à
M. Pierre Lelong, alors secrétaire d'État aux postes et
télécommunications : " Tu verras, les P.T.T. sont une
grande maison qui marche toute seule. " . On connaît la suite,
la grande grève de novembre 1974 et le départ de M. Lelong.
Non, les P.T.T. ne marchent pas toutes seules, et en un an quatre ministres
successifs ne les ont pas fait bouger.
Un conseil interministériel, qui se réunira le 22 avril
autour du chef de l'État, mettra peut-être fin aux incertitudes
dont souffre l'administration de l'avenue de Ségur.
Avec l'arrivée du président Valéry Giscard d'Estaing
en 1974, la France s'équipe massivement de téléphones
et le réseau se modernise.
Vous pouvez lire en détail ici,
le projet de loi de finances pour 1975, ADOPTÉ PAR L'ASSEMBLÉE
NATIONALE,
Auparavant, dans chaque bureau de poste de France, dans chaque département
du pays, nexiste quun service du téléphone (dépendant
de la Direction de lExploitation Téléphonique), qui
nest alors quune direction lambda sans marge d'autonomie parmi
les autres directions de cette administration essentiellement postale.
Les bâtiments et leur gestion, y compris ceux abritant les installations
de télécommunications, sont dans la foulée rattachés
à la Direction de la Poste et des Bâtiments également
créée, ce qui revient indirectement au maintien dune
sorte de droit de regard matériel, donc en partie financier, par
la branche postale sur la branche des télécommunications.
La Direction Générale des Télécommunications
doit faire face à partir de 1968-1969 au développement accéléré
des télécommunications.
En raison du caractère industriel et commercial de son activité,
elle doit comme n'importe quelle entreprise en très forte expansion
adapter ses structures à cette croissance. Ceci est un problème
propre aux télécommunications qui ont du se dégager
d'une structure de type administratif. L'évolution se poursuit
vers une structure fonctionnelle, elle favorise une forte déconcentration
de la Direction Générale des Télécommunications
sur les services territoriaux qui permet un meilleur dialogue et une meilleure
responsabilité des cadres à tous les niveaux de la hiérarchie.
La Direction Générale des Télécommunications
cherche ainsi à atteindre une meilleure efficacité globale
de l'entreprise et à fournir les services des télécommunications
à un meilleur rapport qualité/coût.
En près dun demi-siècle, le ministère change
seize fois de nom ou de statut, devenant à plusieurs reprises secrétariat
dÉtat ou ministère délégué, dépendant
notamment de la Présidence du Conseil, des Travaux publics, de
lÉconomie ou encore de lIndustrie. Il prend en particulier
en 1959 le nom de ministère des Postes et Télécommunications
à loccasion de la réunion en une seule entité
des exploitations télégraphique et téléphonique.
À partir des années 1970 cependant, les PTT, confrontés
à la modernisation croissante de leur secteur et à un retard
économique de plus en plus criant, se voient dans lobligation
de souvrir à léconomie de marché, seule
capable de leur assurer les financements dont ils ont besoin.
La grande grève de 1974 met en évidence la nécessité
de la réforme, mais celle-ci ne voit le jour quaprès
une quinzaine dannées de tâtonnements, avec cependant
comme ligne politique de plus en plus claire une scission des PTT .
Ce n'est véritablement qu'avec le VIIe Plan
(1976-1980) que l'effort décisif a lieu.
En avril 1975, la décision est en effet prise de tripler les lignes
en sept ans. L'objectif poursuivi est double : rattraper le retard téléphonique
français sur les autres pays européens et réduire
les inégalités d'équipement aussi bien sociales que
régionales.
Des investissements importants sont ainsi consentis, la Direction générale
des télécommunications devenant le deuxième investisseur
civil français. 7 millions de lignes téléphoniques
sont installées en 1975 (contre 4 en 1970), 15,5 millions en 1980
au moment du présent reportage, et plus de 19 millions en 1982.
83% des ménages français ont ainsi le téléphone
en 1983, et en 1980 on dénombre 100 000 cabines, contre 28 000
en 1976.
Dès 1978, on prévoit également le remplacement de
l'annuaire-papier par l'annuaire électronique : des petits terminaux,
baptisés ultérieurement "minitel", sont mis en
place de manière expérimentale en Ille-et-Vilaine à
partir de février 1983, puis en 1985 un annuaire électronique
national est lancé. Adopté uniquement en France, le minitel
connaît un franc succès, puis décline rapidement à
partir du début des années 2000 avec l'essor d'Internet.
Le VIIIe Plan présente l'état des
choix stratégiques rendus nécessaires par la convergence
technologique entre le téléphone et la télématique.
L'industrie
du téléphone en France connaît d'importantes mutations
: développement d'un nouveau type de central téléphonique
électronique, hausse du chiffre d'affaire des constructeurs téléphoniques,
mise en place expérimentale du minitel.
Cette transformation a permis de développer en un temps record
un réseau parmi les plus performants du monde.
Il a débouché sur la création de France Télécom,
le 1er janvier 1988, une véritable entreprise publique dotée
dun bilan en nom propre, et non plus dun simple budget annexe
de lÉtat comme du temps des PTT. Cette réorganisation
industrielle a permis de continuer à assurer à ses employés
le statut de fonctionnaire avec des traitements, des avantages et des
conditions de travail très avantageux. Mais cela nallait
pas durer
Avec larrivée de la téléphonie mobile, France
Télécom sest une fois de plus trouvé devant
une révolution technologique majeure.
Commence aussi le déclin des cabines téléphoniques,
qui disparaissent d'autant plus vite que le téléphone mobile
se développe dans les années 1990 et 2000.
Ce n'est que depuis le 1er janvier 1991, suite à
la loi de juillet 1990, que cette administration a pris une forme juridique
proche de celle d'un EPIC (établissement public industriel et commercial)
et dont la quasi-totalité des salariés sont fonctionnaires.
Ainsi, pour comprendre France Télécom, il faut se rappeler
qu'au contraire d'autres exploitants publics, tels EDF et la SNCF, elle
n'a qu'une expérience et une culture d'entreprise limitées.
Ses racines plongent dans le siècle passé et moins de 10
ans après les avoir " replantées dans un autre terreau
", elle devra affronter quelques unes des plus grosses vagues de
changement qui vont déferler sur nos économies à
l'aube du prochain millénaire.
Le défi est d'autant plus important que si son histoire administrative
l'a dotée d'atouts importants, elle lui a aussi légué
un certain nombre de vulnérabilités.
Cest finalement Paul Quilès, ministre des
Postes et Télécommunications et de l'Espace sous François
Mitterrand, de mai 1988 à mai 1991, qui engage la réforme.
Après consultation des syndicats, Hubert Prévot, chargé
dorchestrer le débat, produit fin 1988 un rapport justifiant
auprès des agents le changement de statut et la scission des PTT.
Enfin, la loi Quilès, portant création à compter
du 1er janvier 1991 des établissements publics La Poste et France
Télécom est promulguée le 8 juillet 1990. La Poste
succède ainsi à la direction générale de la
Poste. Létablissement France Telecom succède à
ladministration du même nom qui avait succédé
en 1988 à la direction générale des Télécommunications.
La DGT prend le nom commercial de France Télécom,
une personne morale de droit public au statut proche de l'Établissement
public à caractère industriel et commercial.
La loi Quilès est suivie, en décembre 1990, dune loi
sur la réglementation des télécommunications modifiant
le code des PTT.
À partir du 1er janvier 1991, le ministère
des Postes et Télécommunications a donc désormais
un rôle non plus opérationnel et technique, mais de tutelle
des deux établissements publics et de régulation du marché.
Après une brève dépendance du ministère de
lEconomie entre mai 1991 et avril 1992, les fonctions Postes et
Télécommunications se fondent au cours des années
1990 dans celles de lIndustrie : les deux ministères sont
fusionnés le 30 mars 1993, avec une courte nouvelle séparation
entre mai et novembre 1995 ; lIndustrie elle-même est rattachée
à lEconomie et aux Finances à partir du 1er juin 1997,
le ministère de lIndustrie, de la Poste et des Télécommunications
devenant un simple secrétariat dEtat à lIndustrie,
et le ministre délégué à la Poste, aux Télécommunications
et à lEspace disparaissant du même coup. Il ny
aura désormais plus de fonctions de rang ministériel pour
les postes et télécommunications.
À un niveau inférieur, les différentes
directions des PTT sont fusionnées en une unique direction générale
des Postes et Télécommunications en décembre 1993,
elle-même fondue dans une direction générale de lIndustrie,
des Technologies de linformation et des Postes le 2 novembre 1998.
Par ailleurs, entre 1988 et 1997, la question de lespace
est régulièrement détachée de la Recherche
pour être rattachée aux PTT.
France Télécom n'est restée en marge
d'aucune de ces évolutions. Grâce à la compétence
et à la remarquable capacité d'adaptation dont ont fait
preuve l'ensemble de ses agents, la direction générale des
télécommunications des années 1980 est devenue en
moins de quinze années un groupe employant 240 000 collaborateurs
dans plus de 39 pays au service de 112 millions de clients, occupant des
positions de premier plan dans les métiers de la téléphonie
fixe et mobile, de l'internet et des services aux entreprises, et dont
l'excellence technique et les performances opérationnelles sont
largement reconnues.
Cette remarquable évolution n'a été rendue possible
que par une adaptation progressive du statut de France Télécom.
La création du statut d'exploitant public, par la loi du 2 juillet
1990, a permis à l'ancienne administration de se doter de la personnalité
juridique et d'initier son expansion internationale, tout en entrant dans
le cadre du droit commun pour les relations avec ses clients et fournisseurs.
La transformation de l'exploitant public en société anonyme
en juillet 1996 a donné à France Télécom les
moyens de faire face à l'ouverture du secteur à la concurrence
et d'accéder à de nouvelles ressources pour financer son
développement.
Plus de sept années après la transformation de France Télécom
en société anonyme, il est aujourd'hui nécessaire
de procéder à une nouvelle évolution du statut de
l'entreprise afin de mettre France Télécom en situation
de pouvoir relever les défis à venir dans les meilleures
conditions.
Par la suite, une direction générale des
Postes et Télécommunications (DGPT) existe en tant que service
du ministère des Télécommunications, de l'Industrie
et des Postes (TIP), dirigé en 1993 par Gérard Longuet,
sous le gouvernement Édouard Balladur.
Elle est dirigée à cette époque par Bruno Lasserre.
Elle est alors chargée de la réglementation des postes et
des télécommunications, jusqu'à la création
de l'Autorité de régulation des télécommunications
(ART) en 1997, devenue l'Autorité de régulation des communications
électroniques et des postes (ARCEP) en 2005 puis l'Autorité
de régulation des communications électroniques, des postes
et de la distribution de la presse en 2019.
Sous la présidence de Michel Bon, France Télécom
a racheté, en pleine époque de la bulle Internet, lopérateur
de téléphonie mobile Orange en 2000 à un prix jugé
alors excessif par les marchés. Alors que le cours de laction
était à 219 euros le 2 mars 2000, il nétait
plus quà 6,9 euros le 30 septembre 2002. La capitalisation
de lentreprise, qui était de 580 milliards deuros,
a vu sa valeur chuter à 18 milliards deuros du fait de la
baisse de valeur de la filiale Orange. La douche fut sévère
et la faillite guettait du fait de lendettement contracté
pour cette acquisition. Mais lopérateur ne coulera pas pour
autant.
Quelques années plus tard, en 2006, le trafic sur
Internet a connu une explosion qui a poussé lopérateur
à bouleverser son modèle économique. Sur le marché
des télécommunications désormais ouvert à
la concurrence, de nouveaux opérateurs sont venus bousculer la
vieille maison. Le dégroupage imposé en 2002 par la réglementation
européenne a en effet mis à disposition le réseau
téléphonique détenu par lopérateur historique
à la disposition de lensemble des opérateurs de télécommunications,
au premier rang desquels figuraient Bouygues ou SFR. Sur tout le territoire,
la guerre sest alors intensifiée à coups dinnovations
technologiques et de baisse des tarifs. La dette de France Télécom
sest en conséquence envolée à mesure que son
chiffre daffaires et ses marges plongeaient.
Pour faire face à cette situation, le plan Next
(Nouvelle Expérience des Télécommunications)
fut lancé en 2004.
Il visait à supprimer 22 000 emplois sur la période 2006-2008,
sans pour autant procéder à aucun licenciement, pour redresser
lentreprise. Ce plan a notamment introduit un management musclé
visant à réduire les effectifs à travers des incitations
au départ. Autrement dit, une véritable révolution
pour un personnel attaché aux valeurs de la fonction publique.
Le problème pour la très grande majorité des personnels
fut à lépoque que ces changements organisationnels
rapides et brutaux se sont révélés dévastateurs.
Ces derniers vivaient toujours dans une culture dentreprise publique
qui leur assurait une carrière de fonctionnaire avec avancement
garanti en fonction du grade.
À linverse, pour les dirigeants qui avaient internalisé
les valeurs de lentreprise privée concurrentielle, il devenait
urgent que les agents changent dactivité, par exemple en
allant au contact des clients, pour que lentreprise survive face
à la concurrence. La stratégie de lancien PDG, Didier
Lombard, de son directeur exécutif, Louis-Pierre Wenes, et du directeur
groupe des ressources humaines, Olivier Barberot, allait donc chercher
à adapter lentreprise à la nouvelle donne économique,
quitte à pousser psychologiquement les employés au départ
volontaire.
L'affaire se termine mal, voir le
procès du management à France Télécom-Orange
2026 la quasi-totalité du territoire est couverte
par les réseaux mobiles, la priorité étant devenue
le développement d'Internet et les réseaux 5G.
Les directeurs généraux des Télécommunications
sont successivement :
Charles Lange 9 février 1941 a 23 mai 1946
Jean Rouvière 27 avril 1951
Raymond Croze 5 février 1957
Pierre Marzin 21 décembre 1967
Louis-Joseph Libois 11 octobre 1971
Gérard Théry 16 octobre 1974
Jacques Dondoux 7 août 1981
Marcel Roulet 15 décembre 1986
Après 1991, voir Orange (entreprise)
Pour documenter, quelques articles période VIe
au VII Plan:
Débat
parlementaire du SENAT : Séance
du 23 Novembre 1972
le budget annexe des postes et télécommunications
L'entreprise P. T. T. est de plus
en plus menacée :
Loi de finance pour 1973 Développement
industriel et scientifique
....
M. Gérard Minvielle. Monsieur le président,
monsieur le ministre, mes chers collègues, une nouvelle
fois, au nom du groupe socialiste, j'interviens dans la discussion
du budget des postes et télécommunications.
L'examen de ce projet de budget pour 1973 m'a amené
à constater que le Gouvernement persiste dans ses choix
néfastes à l'égard d'une administration dont
le caractère industriel et commercial est admis par tout
le monde.
Bien que la qualité de service ne cesse de se détériorer,
malgré l'effort permanent du personnel, les mesures proposées
ne permettront pas de redresser une situation dégradée
et déjà fortement ressentie par les usagers.
Partant de cette constatation, il est permis de douter de la volonté
du Gouvernement de donner à ce grand service public, indispensable
à la vie de la nation, les moyens de fonctionner normalement
pour le bien de tous. En moins de quinze ans, le Gouvernement
à réussi à faire d'une administration renommée
pour sa régularité, sa rapidité, sa sûreté,
une administration sous-équipée, décriée,
financièrement déficitaire et maintenant lourdement
endettée. Pour aboutir à un tel résultat,
il faut de l'opiniâtreté et un objectif. Le Gouvernement
veut-il créer les conditions de la privatisation ?
Il est certain que le contenu du budget de 1973 n'est pas de nature
à atténuer notre inquiétude. Alors que le
total des dotations budgétaires de 1971, de 1972 et de
1973 représente moins de 46 p. 100 de l'enveloppe du VIe
Plan prévue pour les télécommunications,
de nouvelles sociétés de financement ont été
créées.
Nous avons dénoncé en son temps ce système
de financement particulièrement coûteux ; mais l'intervention
de ces quatre sociétés n'empêchera pas pour
autant le recours à l'emprunt pour un montant de 3.690
millions de francs, ce qui entraînera, à l'évidence,
des charges importantes pour le présent et pour l'avenir.
Ainsi, par des procédés très onéreux,
la progression des investissements dans les télécommunications
se poursuit à peu près normalement. Toutefois, les
engagements pris devant cette assemblée ne sont pas tenus.
La fluidité du trafic téléphonique ne sera
pas assurée pour 1973. L'automatisation intégrale
du réseau, dès 1976, ne sera pas réalisée.
M. Charles Alliès. Voulez-vous me permettre de vous
interrompre, mon cher collègue ?
M. Gérard Minvielle, Je vous en prie !
M. le président. La parole est à M. Alliès,
avec l'autorisation de l'orateur.
M. Charles Alliès. Je remercie mon collègue
et ami, M. Minvielle, de bien vouloir m'autoriser à l'interrompre.
Je voudrais illustrer d'un exemple la façon dont on finance
l'automatisation du téléphone. Le conseil général
de l'Hérault, depuis 1963, avance plusieurs centaines de
millions d'anciens francs pour financer l'automatisation des secteurs
les plus défavorisés ; sans ces avances, nous attendrions
encore longtemps l'automatique.
Les pourcentages cités tout à l'heure par M. le
ministre comprennent certainement ces avances qui, si j'en crois
mes collègues, ne se pratiquent pas seulement dans le département
de l'Hérault.
Les départements et les communes sont ainsi amenés,
s'ils veulent avoir l'automatique, à financer par eux-mêmes
ce moyen de communication vraiment indispensable dans le monde
rural actuel.
M. Gérard Minvielle. Je vous remercie, mon cher collègue,
d'avoir apporté cette précision. Il n'est pas douteux
que ce qui se passe dans l'Hérault se produit dans tous
les départements de France. Les avances accordées
par ceux-ci à l'Etat pour réaliser l'automatisation
sont considérables.
Pour leur part, les communes qui désirent installer dans
leurs quartiers reculés ou dans les zones rurales des cabines
téléphoniques, doivent consentir préalablement
une avance qui est remboursable dans les conditions que vous savez.
Je ne veux pas entrer dans les détails.
Pour les particuliers, il en va de même. Toutes ces opérations
sont incluses dans les statistiques gouvernementales mais, dans
une certaine mesure, on se pare des plumes du paon.
M. Charles Alliès. Très bien !
M. Gérard Minvielle. Nous assistons depuis longtemps à
ce phénomène.
Je voudrais maintenant vous entretenir de la réduction
de la durée moyenne pour obtenir les raccordements ainsi
que de la fiabilité du réseau. Chacun sait que l'on
rencontre à cet égard des difficultés susceptibles
de provoquer, chez certains opérateurs ou opératrices,
ou certains particuliers, des crises de nerfs. Même s'il
y a des infarctus, le défaut de fonctionnement du téléphone
en est incontestablement une des raisons. (Sourires.)
Pour la poste et les services financiers, la situation continue
à être des plus préoccupantes. Les autorisations
de programme marquent une progression de 20 p. 100 par rapport
à celles de 1972, mais elles sont en retard de quelque
30 millions de francs par rapport aux prévisions du Plan.
Ce retard pourrait apparaître peu important s'il ne s'ajoutait
pas aux précédents et à l'insuffisance du
Plan lui-même.
Après trois exercices budgétaires, le total des
dotations n'atteindra même pas 43 p. 100 de l'enveloppe
globale du VI' Plan. Nous ne pouvons pas croire qu'il vous sera
possible, monsieur le ministre, de rattraper un retard aussi considérable
au cours des deux dernières années du Plan.
Les 542 millions de francs d'autorisations de programme ne permettront
pas de faire face aux besoins nouveaux ; c'est dire que les zones
nouvellement urbanisées resteront dépourvues d'établissement
postal, que l'extension des bureaux trop exigus ne sera pas réalisée,
que le réseau d'acheminement connaîtra encore longtemps
des goulets d'étranglement, la capacité des centres
de tri ne permettant pas de faire face à l'augmentation
du trafic. En bref, l'asphyxie de la poste se poursuivra.
Dans le même temps, le Gouvernement ne prend aucune décision
à l'égard de la lourde charge que constituent, pour
les P. T. T., les tarifs préférentiels consentis
à la presse.
Je sais bien qu'à cette tribune, depuis plusieurs années,
je répète cette même observation, cette même
critique. Je ne suis d'ailleurs pas le seul puisque tous les orateurs,
ou à peu près, aboutissent à la même
conclusion. Cependant, je continuerai sans lassitude à
estimer anormal que des membres éminents du Gouvernement
multiplient les déclarations d'intention ce fut
le cas encore récemment affirment vouloir soutenir
la presse et laissent aux P. T. T. le soin de payer une facture
qui devrait l'être par le budget général.
Au déficit de plus de 700 millions de francs qui provient
du transport et de la distribution, s'ajoute un autre déficit
structurel, encore plus important. Voici deux ans, votre prédécesseur,
monsieur le ministre, avait pris l'engagement solennel devant
le Sénat de promouvoir les mesures qui s'imposaient afin
qu'au l er janvier 1974 le déficit artificiel des chèques
postaux fût résorbé.
Comment se présente la situation de cette importante institution
deux ans après, c'est-à-dire aujourd'hui ?
En 1971, le déficit s'élevait à 890 millions
de francs ; en 1973, il atteindra 1.200 millions, soit une progression
d'un tiers.
Ces chiffres se passent de commentaire. Ils prouvent que le remède
consistant à mieux rémunérer l'accroissement
des fonds en dépôt à partir de 1972 est irréaliste.
Etant donné l'état de stagnation de ce service
pour ne pas parler de régression le déficit
ne fera que s'accroître. On peut prévoir, sans crainte
de ne pas dire la vérité, qu'il atteindra deux milliards
de francs en 1980.
Dans ces conditions, il n'est pas douteux que la poste et les
services financiers auront de plus en plus de difficultés
à assurer un service convenable.
Il ne faut pas non plus s'étonner des réactions
des organisations syndicales qui ne peuvent admettre l'aggravation
des conditions de travail du personnel, lequel effectue sa tâche
le mieux possible, dans des locaux vétustes et sous-équipés.
La répartition des créations d'emplois pour 1973
fait apparaître la poste comme la première bénéficiaire
de la pénurie.
Le volume de ces créations reste très loin des besoins
de l'ensemble des P. T. T., qu'il s'agisse des services postaux
dont les volants de remplacement sont inexistants alors
qu'ils devraient être de l'ordre d'au moins un cinquième
des postes de travail ou qu'il s'agisse de télécommunications
où l'insuffisance du nombre des techniciens favorise l'intervention
du secteur privé.
L'application à un secteur d'activité comme les
P. T. T. de la décision d'économie automatique,
réduisant de 1 p. 100 les effectifs totaux préexistants,
est pour le moins aberrante.
De même, au ter juillet 1972, la durée maximale du
travail a été ramenée à quarante-trois
heures hebdomadaires. Cette décision, prise au niveau de
la fonction publique, a été appliquée sans
effectifs supplémentaires. Nous ne critiquons pas la formule
; nous constatons cependant que la charge de chacun des agents
s'est trouvée ainsi accrue et que le Gouvernement a fait
du social à bon marché. Mais le personnel n'est
pas dupe, monsieur le ministre !
Les mesures relatives aux personnels ne peuvent pas, loin s'en
faut, recevoir notre approbation. Les propositions contenues dans
ce budget ne couvrent que des applications directes ou indirectes
des conclusions de la commission Masselin relatives aux catégories
C et D intéressant l'ensemble de la fonction publique.
Les sur classements de recettes des centres représentent
la dernières tranche d'une opération de remise en
ordre, décidée il y a trois ans après discussions
entre les P. T. T. et les finances.
Au titre strictement des P. T. T., rien n'est proposé,
pas même la poursuite de la réforme spécifique
amorcée dans le budget de 1970 et appliquée dans
le courant de cette année.
Il- en résulte, du point de vue du niveau des fonctions
et des intérêts des personnels, une situation absolument
incohérente.
Au plan des indemnités, le taux de la prime de résultat
d'exploitation est portée de 920 à 1.000 francs
pour l'année 1973. On est fort loin de la demande syndicale
qui correspond à la valeur de vingt points d'indice réel,
soit 1.400 francs environ. La proposition administrative des P.
T. T., qui correspond à la rémunération mensuelle
d'un préposé débutant à Paris, n'est
même pas retenue.
La prime de risque et de sujétion est augmentée
de 20 p. 100, c'est-à-dire des deux tiers de la demande
de rajustement, alors que le dernier relèvement des taux
remonte à 1968.
L'indexation sur un pourcentage du traitement, comme le ministre
de l'économie et des finances l'a accepté depuis
des années pour les personnels des douanes actifs, a été
encore rejetée.
L'énumération de ce qui est refusé aux personnels
des P. T. T., alors que la légitimité de leurs revendications
n'est pas mise en cause, serait trop longue à présenter,
compte tenu du temps de parole qui nous est imparti.
Monsieur le ministre, nous souhaiterions avoir des précisions
sur vos intentions à l'égard des personnels victimes
de la modernisation de l'entreprise P. T. T. Vous avez déclaré,
devant l'Assemblée nationale, que 58 p. 100 des agents
du téléphone, dont l'emploi a été
supprimé, ont déjà été reclassés.
Ces reclassements, qui ont touché près de 7.000
personnes, ne se sont pas effectués sans dommages, tant
sur le plan familial qu'administratif.
De nombreux agents féminins mariés, mères
de famille, ont été contraints de changer de résidence
ou au moins de spécialité.
Tout le système des mutations, même pour le rapprochement
des époux, est bloqué sur l'ensemble de la province.
D'autres agents, en disponibilité pour élever un
enfant ou suivre leur mari, ne peuvent être réintégrés.
Le recrutement et l'avancement sont ralentis et sérieusement
perturbés.
Les difficultés vont s'accroître pour des milliers
d'agents du téléphone mais aussi pour ceux des chèques
postaux dont l'emploi va également être supprimé.
Pour autant, ni l'administration ni le Gouvernement n'ont pris
la moindre mesure, que je sache, pour remédier à
cette inquiétante situation.
En novembre 1970, le Premier ministre et le ministre des postes
et télécommunications s'étaient pourtant
engagés, à l'égard de la fédération
Force Ouvrière, à étudier les modalités
d'un accord-cadre pour pallier les conséquences sociales
de la modernisation, à l'image de l'accord signé
en juillet 1968 à la S . N . C .F .
A part la création d'une indemnité dérisoire
de changement de résidence, rien de sérieux n'a
été réalisé, n'est-il pas vrai ?
Le ministre des P. T. T. entend-il laisser les choses en l'état
ou, au contraire, prendre des initiatives et tenir les engagements
souscrits ?
En définitive, ce budget, tel qu'il est présenté,
ne laisse aucune illusion aux personnels d'une grande administration
auxquels il est beaucoup demandé.
Leurs revendications sont délibérément ignorées
; les moyens de travailler dans des conditions convenables leur
sont refusés ; les renforts indispensables pour assurer
un service acceptable ne sont pas accordés.
Pourtant, que ce soit vous-même, monsieur le ministre, que
ce soit vos prédécesseurs ou tous ceux qui, à
cette tribune, expriment leur opinion sur les personnels des P.
T. T., personne ne manque de rendre hommage à la compétence
et au dévouement des 350.000 agents des P. T. T.
MM. Charles Alliés et Maxime Javelly. Très bien
!
M. Gérard Minvielle. Permettez-moi de vous dire que les
intéressés ne se satisferont pas de ces déclarations
platoniques répétées mais jamais suivies
d'actes précis.
L'entreprise P. T. T. est de plus en plus menacée ; tous
ceux qui y travaillent, quel que soit le niveau où ils
exercent leurs fonctions, le ressentent intensément. Le
service public n'est plus en mesure de remplir correctement sa
mission. Les Français sont de plus en plus nombreux à
s'en rendre compte.
Il serait encore possible de redresser la situation ; mais il
conviendrait de prendre d'urgence les décisions vigoureuses
qui s'imposent. Rien dans votre budget, monsieur le ministre,
ne traduisant cette intention, nous nous refusons à l'avaliser
et nous invitons le Sénat à le repousser. (Applaudissements
sur les travées socialistes et communistes et sur certaines
travées à gauche.)
M. le président. La parole est à M. Lucien Gautier.
M. Lucien Gautier. Monsieur le ministre, mon intervention sera
brève, mais la question que je désire poser me semble
importante et intéressera, je pense, nombre de nos collègues.
Auparavant, je tiens à vous dire, monsieur le ministre,
que j'ai personnellement apprécié votre exposé
qui s'inscrit dans la ligne de l'action menée par votre
prédécesseur. Les résultats que nous en attendons
sont liés à votre détermination et nous savons
qu'elle est vive. Les objectifs de la politique gouvernementale
en matière de postes et télécommunications
ont été clairement définis et il faudra s'y
tenir. Nous vous faisons pour cela
confiance.
Certes, la situation du téléphone est loin d'être
parfaite. Votre souhait, comme le nôtre, est précisément
de sortir des difficultés présentes. Un grand service
public tel que celui des postes et télécommunications,
premier investisseur de France, vous l'avez rappelé tout
à l'heure, ne peut supporter longtemps les insuffisances
ressenties par les usagers.
Assumant à la tête de ce ministère une lourde
responsabilité, vous pouvez compter sur nous pour vous
aider dans une tâche difficile mais capitale, pour l'économie
du pays.
Cela dit, monsieur le ministre, j'en viens à ma question
précise relative au développement du téléphone
dans les campagnes.
La transformation du milieu rural, l'évolution de l'agriculture
et l'imbrication plus étroite des activités agricoles
et industrielles provoquent déjà et provoqueront
dans l'avenir une forte progression de la demande d'abonnements
téléphoniques dans nos campagnes. La nouvelle dimension
économique donnée aux exploitations agricoles exige
l'installation de l'outil de travail indispensable que représente
le téléphone, longtemps considéré
comme un "gadget ", voire comme un luxe.
Comment pensez-vous développer le téléphone
dans les campagnes ?
Actuellement les candidats abonnés ruraux sont l'objet
d'un traitement discriminatoire. Car c'est en zone rurale que
les délais de raccordement sont les plus longs et c'est
encore en zone rurale que la participation sous la forme des avances
remboursables, des candidats abonnés, est la plus élevée.
Or, le service public impose que l'Etat offre à tous les
citoyens le même service et rétablisse une certaine
égalité entre les charges supportées par
eux.
Je reconnais que les coûts de construction des lignes sont
différents selon la longueur de celles-ci et vous n'avez,
d'ailleurs, pas manqué de le souligner. Mais ne pensez-vous
pas qu'une péréquation des charges devrait être
faite entre tous les abonnés solidaires et associés
à la bonne marche des télécommunications,
afin de réduire au maximum ces inégalités
?
Il convient toutefois de souligner l'effort entrepris dans les
départements bretons, dans l'Ain et le Maine-et-Loire.
En effet, des expériences ont été menées
à l'initiative des directeurs régionaux des télécommunications,
mais encore faut-il préciser que le préfinancement
des travaux de raccordement engagés reste à la charge
des candidats. Malgré les accords que vous avez signés
avec le crédit agricole et qui devaient permettre d'alléger
les charges financières consécutives au versement
des avances remboursables, les sommes versées par les futurs
abonnés restent très élevées et les
programmes d'équipement modestes.
Comment pensez-vous accélérer cette procédure
et mieux répartir les charges entre les abonnés
?
Telle est la question que je désirais vous poser. Nous
serons attentifs, monsieur le ministre, à la réponse
que vous voudrez bien faire à cette intervention. (Applaudissements.)
M. le président. La parole est à M. Bruyneel.
M. Robert Bruyneel. Monsieur le président, monsieur le
ministre, mes chers collègues, mon intervention se limitera
à l'examen d'un important et inquiétant problème
concernant le téléphone. Je pourrais, à mon
tour, évoquer la progression considérable des demandes
insatisfaites d'abonnements nouveaux ou supplémentaires
ainsi que les doléances des abonnés qui se plaignent
du fonctionnement, souvent défectueux, de leur
téléphone.
Je me contenterai de vous citer une boutade qui circule
dans la capitale et qui illustre assez bien la situation : la
moitié de Paris attend le téléphone et l'autre
moitié attend la tonalité. (Rires.) J'ajouterai
que lorsque la tonalité est obtenue, les abonnés,
trop souvent, ne sont pas au bout de leurs difficultés.
C'est une boutade, monsieur le ministre...
Un sénateur à gauche. C'est réel.
M. Robert Bruyneel. Certes ! ... mais je n'insisterai pas sur
cet aspect des problèmes téléphoniques car
je sais qu'il est au premier plan de vos préoccupations
et qu'en nous armant de beaucoup de patience, nous pouvons espérer
qu'il y sera peut-être porté remède.
C'est une autre conséquence des imperfections de certains
matériels téléphoniques car je ne
veux pas penser qu'il s'agit des défaillances de personnel
que j'évoquerai, parcequ'elle m'apparaît particulièrement
grave. S'il est pénible de ne pouvoir obtenir des liaisons
téléphoniques, surtout lorsqu'il s'agit d'appels
urgents et importants, il est tout à fait choquant que
des abonnés reliés au téléphone automatique
puissent être taxés
pour des communications souvent nombreuses qu'ils n'ont pas demandées
et qui engendrent des différends regrettables avec votre
administration.
A plusieurs reprises, des abonnés m'avaient signalé
de tels incidents qui m'avaient beaucoup étonné.
Mais j'ai été obligé de convenir que leur
mécontentement était fondé lorsque j'ai été
moi-même victime d'une pareille mésaventure qui n'est
pas terminée et que je vous relaterai dans quelques instants.
J'ajoute, pour vous démontrer qu'il ne s'agit pas d'un
cas isolé, que plusieurs de mes collègues ont connu
les mêmes ennuis. Je vous ai alors écrit le 16 août
1972, puis le 3 octobre pour vous signaler ces anomalies et surtout
pour vous demander de quelle façon les abonnés pouvaient
vérifier les inexactitudes de leur compteur et par quels
moyens ils pouvaient faire admettre par la direction départementale
dont ils dépendent les erreurs qui avaient été
commises.
J'ai même eu recours à la procédure de la
question écrite.
Ma question a paru au Journal officiel le 26 octobre et votre
réponse y a été publiée avec une certaine
célérité le 15 novembre courant. Vous m'avez
précisé que « les compteurs téléphoniques
tout comme les compteurs d'eau, de gaz ou d'électricité,
marquent un nombre total d'unités ».
Vous m'avez ensuite dépeint les avantages du compteur qui
constitue un progrès et qui permet une augmentation de
l'utilisation du téléphone. Vous m'avez également
indiqué que les abonnés qui désiraient contrôler
leur consommation pouvaient faire installer un compteur individuel
à leurs frais, bien entendu, ce qui entraîne le paiement
de taxes et de redevances. Et vous terminiez votre réponse
par cette phrase : « S'agissant de la consommation téléphonique
jugée anormalement élevée par un abonné,
l'expérience a permis de montrer à maintes reprises
que celle-ci correspond dans les faits, à une utilisation
de la ligne à l'insu du titulaire, soit par un familier,
soit par un tiers ayant accès à l'appareil. »
Cette réponse ne me donnant pas satisfaction, j'ai estimé
que l'examen de votre budget pouvait me permettre d'évoquer
publiquement cet important problème qui mérite de
retenir quelques instants l'attention du Sénat et la vôtre,
monsieur le ministre.
Je relève d'abord qu'il y a entre les compteurs téléphoniques
et les compteurs d'eau, de gaz et d'électricité
une différence capitale : c'est que ces derniers sont installés
au domicile de l'abonné qui peut, à tout moment,
en vérifier le bon fonctionnement, tandis que le compteur
téléphonique est hors de la portée de l'abonné.
Il est incontestable que le téléphone automatique,
lorsqu'il fonctionne normalement, constitue sur le téléphone
manuel un important progrès, sauf pour l'abonné
en ce qui concerne la facturation. L'envoi de fiches dans le système
manuel permet un contrôle simple et efficace de la consommation
téléphonique.
L'envoi d'un relevé bimestriel qui ne comporte qu'un total
ne permet aucune vérification. On est obligé de
faire confiance à la machine avec les inconvénients
qui en résultent lorsque la mécanique se détraque,
ce qui n'est malheureusement pas si rare. J'en ai fait la désastreuse
expérience.
Vous m'indiquez ce que je savais déjà, que l'abonné
peut faire installer chez lui, à ses frais, un compteur
individuel qui donne lieu au paiement de taxes et de redevances.
C'est une solution acceptable pour des entreprises de quelque
importance qui veulent contrôler leur consommation téléphonique
et surtout réfréner les communications privées
de leur personnel.
Je sais qu'elle a été adoptée par des abonnés
qui ont eu des contestations avec votre administration, mais qui
tous ont une importante consommation téléphonique.
Cependant, ce n'est pas un procédé utilisable par
la plupart des particuliers, surtout par ceux qui comme nous ont
besoin d'avoir plusieurs postes téléphoniques.
M. Gérard Minvielle. Voulez-vous me permettre de vous interrompre,
mon cher collègue ?
M. Robert Bruyneel. Je vous en prie.
M. le président. La parole est à M. Minvielle, avec
l'autorisation de l'orateur.
M. Gérard Minvielle. Dans le cas où il y aurait
une différence de comptage entre le compteur particulier
et le compteur de l'administration, qui la réglerait ?
M. Robert Bruyneel. L'administration. Du moins, je le suppose
; sinon il serait inutile de faire installer un compteur individuel
pour contrôler le compteur de l'administration.
M. Gérard Minvielle. Par conséquent, le procédé
est inopérant.
M. Robert Bruyneel. Cette installation n'est pas possible pour
la plupart des particuliers, spécialement pour les abonnés
qui ont une consommation téléphonique peu importante.
Beaucoup de personnes âgées, notamment, possédant
de faibles ressources ont fait installer le téléphone
pour ne pas rester isolées, pour pouvoir appeler leurs
fournisseurs et en cas de nécessité un médecin,
un parent ou un ami et enfin souvent pour rester en liaison avec
leur famille. Elles ont le droit d'exiger une facture exacte sans
aggravation de frais de téléphone déjà
très élevés.
De toute façon, lorsqu'in constate un enregistrement anormal
et très important de ses taxes téléphoniques,
il est trop tard pour installer un compteur. Il n'y a pas d'autre
ressource que de soumettre son relevé contesté à
la direction départementale qui tranche arbitrairement.
Quant à la conclusion de votre réponse, monsieur
le ministre, elle n'est pas très convaincante. Vous estimez
que l'expérience a permis de démontrer à
maintes reprises qu'une consommation téléphonique
jugée anormalement élevée provenait de l'utilisation
de la ligne à l'insu du titulaire, soit par un familier,
soit par un tiers ayant accès à l'appareil. Cela
peut se produire surtout dans des locaux à usage professionnel,
mais plus difficilement dans une maison privée ou dans
un appartement où ces pratiques, lorsqu'elles ont lieu,
sont vite constatées.
D'ailleurs, avec prudence, vous indiquez que cette démonstration
a été faite à maintes reprises, ce qui permet
de supposer que dans de nombreux cas, la facturation excessive
est due à une défaillance du matériel.
Alors j'en arrive à une question essentielle. L'abonné
qui constate avec certitude un fonctionnement anormal de son compteur
téléphonique n'a-t-il d'autre ressource qu'un recours
gracieux auprès de votre administration ? En cas de rejet,
doit-il considérer comme définitivement confisquées
les sommes indûment payées ou doit-il s'adresser
à la justice ?
Maintenant je vous prie de m'excuser d'être obligé
de vous conter mes propres déboires et mes difficultés
avec l'administration des P. T. T., et les pertes de temps, et
peut-être d'argent, qu'ils m'ont occasionné. Je le
fais pour votre édification et pour celle du Sénat,
en souhaitant que cet exemple vous permette d'améliorer
un service dont j'ai de bonnes raisons de me plaindre.
Je suis propriétaire d'une résidence secondaire
à Villefranche-sur-Mer, où j'espère pouvoir
terminer paisiblement ma vie, mais que j'occupe actuellement assez
peu : une partie de l'été je m'y repose et
me consacre aux sports nautiques et quelques jours en hiver.
Le reste du temps elle est inoccupée et close et cette
circonstance a été déterminante pour l'étude
des caprices de mon compteur téléphonique.
J'ai fait installer le téléphone au début
de 1969 après bien des hésitations, car je voulais
être tranquille ; mais les liaisons téléphoniques
sont devenues maintenant indispensables. Jusqu'en 1972, mes relevés
n'ont donné lieu à aucune remarque. J'ajoute que
j'avais autorisé le prélèvement de mes débits
sur mon compte de banque, et je m'en suis repenti amèrement.
Le relevé du 26 janvier au 25 mars 1972 m'a paru dépasser
nettement ma consommation réelle, mais il s'agissait d'une
somme relativement peu importante et je n'avais pas d'éléments
suffisants d'appréciation. Je n'ai donc pas fait de réclamation.
Ma maison a été fermée le 12 mars et j'en
avais seul la clef.
Elle n'a été rouverte que le 19 juillet. Or, le
relevé suivant mentionnait 6,90 francs pour la période
d'imputation au compteur du 26 mars au 25 mai. C'était
peu, évidemment, mais c'était encore trop, puisque
personne, pendant plus de quatre mois, n'avait pu décrocher
mon téléphone.
Par principe, j'écrivis le 8 juillet à la comptabilité
téléphonique de Marseille en lui faisant part de
l'inoccupation de ma maison pendant cette période et lui
demandant à quoi correspondait cette somme inscrite à
mon compteur.
Le 25 juillet, le service des abonnements téléphoniques
de Nice m'écrivit ceci :
« Monsieur,
« Comme suite à votre réclamation du 8 juillet
1972 et pour me permettre de vérifier la consommation de
votre ligne téléphonique, je vous serais très
obligé, dès réception de ma lettre, de bien
vouloir prendre note des communications demandées à
partir de votre poste.
« Ce relevé, que je vous prierai de me communiquer
ultérieurement, devra mentionner, outre les numéros
d'appel, les dates, heures et durées des conversations.
« Je vous précise que, sans ce relevé, je
ne pourrai statuer sur le bien-fondé de votre réclamation.
» C'était clair !
Pourtant, le lendemain, je reçus une autre lettre du même
service, datée du 26 juillet et ainsi libellée :
« Monsieur,
« Par lettre en date du 8 juillet 1972, vous contestiez
le nombre des communications enregistrées sur votre compteur
pendant le bimestre C 3/72 (avril-mai).
« J'ai l'honneur de vous faire connaître qu'un dérangement
ayant affecté votre compteur pendant la période
considérée, un dégrèvement correspondant
au nombre de communications enregistrées pendant la période
incriminée, c'est-à-dire 23 taxes de base, soit
6,90 francs, est établi en votre faveur. »
Toutefois, à titre de précaution, j'ai pris soin
de noter toutes les communications demandées à partir
de mon poste, bien que ce travail me parût extrêmement
fastidieux. J'ai installé auprès du téléphone
un bloc-notes et un chronomètre et noté toutes les
communications données entre le 26 juillet et le 10 septembre,
sans en excepter une seule. Je tiens d'ailleurs la copie de ce
relevé à votre disposition, monsieur le ministre,
bien que votre administration l'ait déjà en sa possession
depuis bien longtemps.
J'ai enregistré les dates, les heures, le numéro
des abonnés appelés et la durée des communications
demandées. Il y en eut exactement 69, la plupart courtes
et locales, dont deux pour Paris, une pour le Loiret et une pour
les Pyrénées-Atlantiques.
Au mois d'août, je reçus un relevé qui comportait
160,80 francs de taxes au compteur pour la période du 26
mai au 25 juillet et m'obligea à en conclure que mon compteur
« déraillait » complètement. (Sourires.)
J'écrivis donc la lettre suivante au chef du service des
abonnements :
« J'ai l'honneur d'accuser réception de votre lettre
citée en référence ainsi que du dégrèvement
téléphonique que vous m'avez consenti de 6,90 francs.
« Toutefois, je dois vous informer que le dérangement
qui affecte mon compteur continue. Je viens en effet de recevoir
un relevé (ci-joint) qui compte 160,80 francs de taxes
au compteur pour la période du 26 mai au 25 juillet. Or,
je suis arrivé à Villefranche-sur-Mer le 19 juillet
où la villa était inoccupée depuis le mois
de mars et, entre le 19 et le 25 juillet, je n'ai eu que 5 à
6 communications locales.
« Je vous demande donc un nouveau dégrèvement
et surtout la réparation du compteur. »
Je précise que personne, hormis ma femme et moi-même,
n'a eu accès à mon téléphone pendant
toute cette période. La maison est en général
fermée et, si un intrus était venu se servir de
mon appareil nous l'aurions vu.
Vous allez constater que, par la suite, la situation s'est aggravée
considérablement. J'allais parvenir rapidement au domaine
de l'absurdité totale. Je reçus en effet la lettre
suivante, datée du 18 septembre, toujours du chef du service
des abonnements téléphoniques :
« Monsieur,
« J'ai l'honneur de vous informer qu'après réception
de votre lettre en date du 16 août 1972, afférente
à la ligne téléphonique n° 01 10 16,
divers essais techniques effectués sur votre installation
ont montré que vos poste, ligne et compteur fonctionnaient
normalement.
« Aucun dérangement pendant la période incriminée
n'a été décelée, et les communications
enregistrées du 19 juillet au 25 juillet, soit 536 taxes
de base, ont de toute évidence été obtenues
à partir de votre poste. Les divergences que vous constatez
peuvent donc provenir d'omissions involontaires de personnes ayant
accès à votre poste.
« Par ailleurs, votre compteur a été mis en
observation sur machine Girard du 28 août
au 26 septembre. Au cours de cette période, 876 taxes de
base ont été enregistrées, ce qui laisse
apparaître un très fort trafic sur la chaîne
nationale.
« Je vous informe que la bande de contrôle est à
votre disposition à mon service de la rue Alberti où
vous pourrez la consulter.
« En conséquence, en l'absence d'éléments
nouveaux justifiant une détaxe, aucune anomalie technique
n'ayant été constatée, je ne puis à
mon vif regret vous accorder un dégrèvement. »
Le 20 septembre, j'adressais mon relevé, ainsi qu'on me
l'avait demandé, sans aucune illusion. Le 28 septembre,
j'envoyais une vive protestation, toujours au même service.
J'écrivais notamment que j'avais fait le relevé
qu'on m'avait demandé, bien que ce travail fût particulièrement
fastidieux, et j'ajoutais qu'aucune personne, hormis ma femme
et moi-même, n'avait eu accès à mon poste.
J'écrivais également :
« Quant aux résultats constatés par la machine
Girard, ils sont absolument effarants et n'ont aucun rapport avec
la réalité.
J'observe d'abord que la période du 28 août au 26
septembre pendant laquelle 876 taxes de base auraient été
enregistrées n'était même pas terminée
lorsque vous m'avez adressé votre lettre du 18 septembre,
ce qui ôte toute valeur à ce contrôle. En outre,
nous avons quitté la villa le 11 septembre à 5 heures
et demie du matin après avoir avisé, le 8 septembre,
la poste de Villefranche de notre départ, ce qui rend invraisemblables
les communications enregistrées pendant cette période.
« Vous constaterez d'ailleurs par le relevé que je
vous ai adressé et par la comparaison avec mes communications
pendant les mêmes périodes des années précédentes
que je ne viens pas en vacances pour me livrer à un «
très fort trafic sur la chaîne nationale ».
« Administrateur civil de classe exceptionnelle en retraite,
parlementaire depuis vingt-cinq ans, je n'ai pas l'habitude des
réclamations frivoles et, si je comprends vos difficultés,
je ne puis admettre qu'on conteste l'évidence d'erreurs
aussi lourdes.
Non seulement je constate que mon compteur est toujours déréglé,
mais, ce qui est plus grave, que vos appareils de contrôle
ne fonctionnent pas mieux.
« Je ne reviendrai pas à Villefranche, ni personne
de nia famille, avant le mois de janvier ; il vous sera donc facile
de mettre ma ligne en observation. Mais, en attendant, je persiste
à exiger le dégrèvement des 536 taxes de
base que je ne dois pas ainsi que celles qui ne concorderaient
pas avec le relevé que je vous ai fourni. »
M. le président. Je vous demande de bien vouloir conclure,
monsieur Bruyneel, car vous ne disposez plus que de cinq minutes.
M. Robert Bruyneel. J'ai presque terminé, monsieur le président.
Mais je n'étais pas au bout de mes peines. Le lendemain,
je reçus une nouvelle lettre de ce service. On me disait
toujours que la consommation excessive constatée provenait
de l'utilisation de mon poste par une tierce personne.
C'est un peu comme la fable de La Fontaine :
« Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
« -- Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens.
»
On ajoutait que je pouvais vérifier la bande et qu'aucune
suite favorable ne pouvait être donnée à ma
demande de dégrèvement. On précisait même
que l'enregistrement de mes communications accusait un trafic
très important sur Paris, non mentionné dans mon
relevé personnel.
Je répondis par lettre du 3 octobre et, le même jour,
je m'adressai au directeur régional, puisqu'il m'était
impossible d'obtenir la moindre compréhension du service
départemental.
J'indiquais plus précisément au directeur régional
qu'il n'avait qu'à comparer mes relevés des années
précédentes --- 1969, 1970 et 1971 lesquels
oscillaient entre 90 et 150 francs, tickets et abonnements compris.
Je reçus alors le coup de massue. Je n'avais pas atteint
le sommet de l'extravagance administrative. Je devais le connaître
lorsque j'ai lu avec une stupéfaction indignée le
dernier relevé de la comptabilité téléphonique
de Marseille que j'ai reçu vers la fin du mois d'octobre
dernier. Mon compteur indiquait la somme de 2.078,10 francs (Rires)
, c'est-à-dire 207.000 anciens francs pour 45 jours, puisque
nous étions partis le 11 septembre.
Nous sommes très au-dessus de la cadence déjà
vertigineuse que m'annonçait le service des abonnements
téléphoniques de Nice dans ses lettres des 18 et
27 septembre.
Naturellement, j'ai immédiatement protesté auprès
du directeur régional des télécommunications
par lettre du 2 novembre ; je n'ai même pas reçu
le moindre accusé de réception.
Voilà, trop largement relatées, Tes tristes étapes
des difficultés que peut rencontrer un abonné au
téléphone. J'ai pu constater que non seulement un
compteur téléphonique peut s'emballer jusqu'à
la frénésie, mais que l'appareil Girard même
peut se déranger. (Sourires.)
Dès lors, quelles garanties peuvent avoir les abonnés
qui n'ont pas pris la précaution coûteuse de faire
installer un compteur individuel de ne pas être injustement
spoliés ?
J'attends avec impatience et curiosité mon prochain relevé.
.
Comme mon téléphone n'a pas été décroché
depuis le 11 septembre, si le compteur enregistre Ta moindre taxe,
je refuserai de payer car j'ai pris la précaution de mettre
fin à l'autorisation de prélever sur mon compte
en banque ; sinon, il serait vite épuisé ! (Sourires.)
M. Pierre Marzin. Monsieur Bruyneel, me permettez-vous de vous
interrompre ?
M. Robert Bruyneel. Je vous en prie.
M. le président. La parole est à M. Martin, avec
l'autorisation de l'orateur.
M. Pierre Marzin. Monsieur le président, je viens de constater
que les télécommunications constituent un problème
extrêmement compliqué. Depuis dix ans déjà,
le Sénat s'en est beaueoup préoccupé. Vous
avez fait un symposium de deux jours sur l'électronique
et les machines à calculer, voilà un mois ou deux.
M. le président. C'est exact.
M. Pierre Marzin. Je me permettrai donc de demander; avec beaucoup
de respect, à M. le ministre des P. T T. s'il accepterait
de venir nous parler sérieusement du problème des
télécommunications. M. le ministre a sûrement
des réponses à apporter aux questions qui lui ont
été posées...
M. le président. J'ai vu que M. le ministre hochait la
tête favorablement. Il nous donnera peut-être tout
à l'heure quelques éléments d'espoir sur
ce point.
Monsieur Bruyneel, je vous rends la parole en vous priant d'être
bref.
M. Robert Bruyneel. Je termine, monsieur le président.
Je suis d'ailleurs au bout de mes peines ; du moins je l'espère.
Je vous disais que j'attendais mon prochain relevé, qui
doit arriver dans quelques jours, avec une extrême impatience.
Depuis le 11 septembre, ma maison est fermée, les clefs
sont chez moi et personne ne peut y pénétrer. Alors,
de deux choses l'une : aucune communication n'apparaît au
compteur et je paierai l'abonnement ; ou bien le compteur aura
enregistré des sommes encore plus vertigineuses et je ne
paierai pas. Certes, on pourra couper ma ligne. Cela ne me semble
pas une solution raisonnable.
De toute façon, monsieur le ministre, c'est une question
de moralité qui se pose. On ne peut tolérer que
l'administration des P T. T. encaisse des sommes qu'on ne lui
doit pas. J'attends tous les abonnés au téléphone
y sont intéressés une réponse précise
et apaisante au problème que je vous ai exposé et
qui doit trouver sa solution dans la réforme de services
insuffisants et dans Ia révision d'appareils défaillants.
(Sourires et applaudissements.)
M. le président. La parole est à M. Ferrant.
M. Charles Ferrant. On ne peut nier que le budget que vous nous
présentez, monsieur le ministre, reflète le désir
de continuer la politique instaurée par votre prédécesseur,
M. Galley, de modernisation des services de votre administration.
Mais on s'étonne d'y trouver les mêmes anomalies
que celles que nous avions signalées l'an dernier et qui
risquent d'entraver les efforts de redressement.
A cet égard, plusieurs points me paraissent particulièrement
préoccupants. En tout premier lieu, il faut citer les déficits
structurels dont certains atteignent déjà un volume
inquiétant et qui, par la nature des solutions arrêtées,
ne cesseront de s'accroître.
Est-il normal de prévoir une taxe sur les virements postaux
alors que cette mesure signifierait la condamnation des chèques
postaux si elle n'était étendue à tous les
établissements teneurs de compte ? Nous n'en sommes pas
encore là. Déjà cette taxation figurait au
budget de 1972 pour une recette de 230 millions de francs. Elle
n'a pas été appliquée. Gageons que celle
qui est inscrite au budget de 1973 pour 240 millions aura le même
sort.
Le déficit des chèques postaux, qui s'aggrave d'année
en année, est évalué pour 1973 à 1.115
millions de francs ; il ne sera et ne pourra être résorbé
que par une rémunération, à un taux voisin
de celui du marché monétaire, des avoirs mis à
la disposition du Trésor.
Nous ne pouvons nous satisfaire de la rémunération
à ce taux obtenue l'an dernier pour la seule partie excédentaire
des fonds par rapport aux avoirs moyens déposés
en 1971, alors que le déficit du service s'accroît
sans cesse.
Par ailleurs, pourquoi faire supporter au budget annexe la charge
évaluée à près de 800 millions de
francs, que représente la distribution de la presse ? Celle-ci
doit être aidée, nous en sommes tous partisans, mais
il n'en est pas moins vrai que le poids financier de cette générosité
ne doit pas retomber sur la seule administration des P. T. T.
D'autre part, il est indéniable que la qualité du
service qui était la marque dominante de l'administration
des P. T. T. il n'y a pas de si nombreuses années, ne cesse
de se dégrader. Les délais d'acheminement du courrier
s'allongent et la régularité disparaît.
L'insuffisance des effectifs, la progression du trafic, la saturation
des centres de tri en sont les causes connues.
Le rapporteur du budget annexe à l'Assemblée nationale
receonaissait qu'il aurait fallu, sans tenir compte de l'effort
de « rattrapage » pourtant indispensable, créer
4.700 emplois pour le service postal. Or, nous en sommes loin,
puisque l'effectif supplémentaire accordé pour 1993
est fixé à 3.554. Ne nous étonnons pas, dans
ces conditions, d'une lente et sûre asphyxie du service.
Les télécommunications, dans ce budget, bénéficient
de crédits substantiels pour leur modernisation et leur
développement.
Il faut rattraper ma retard qui devenait catastrophique.. Les
autorisations de programme s'élèveront à
5.560 millions en 1973 contre 4.640 eu. 1972. En outre, les sociétés
de financement assureront le financement d'équipements
pour un montant de 2.160 millions. En définitive, les programmes
atteindront un total de 7.720 millions, sans compter les commandes,
évaluées à 700 millions, qui pourraient être
passées avec le concours de
Créditel, société de financement nouvellement
créée.
Nous ne pouvons que nous réjouir de l'ampleur des programmes
qui seront ainsi lancés, car notre réseau téléphonique,
en grande partie vétuste certains centraux de Paris
ont été mis en service avant 1930 qui ne
fonctionne que grâce au dévouement et à la
conscience professionnelle d'agents de tous grades, avait grand
besoin d'être renouvelé et modernisé.
Je voudrais maintenant évoquer un problème, celui
de la menace de privatisation. Monsieur le ministre,
vous voudrez, voudrez j'en suis certain, nous rassurer à
ce sujet et nous renouveler les assurances que vous nous avez
données tout à l'heure.
Le recours au financement privé pour les investissements
en matière de télécommunications, malgré
les précautions prises, constitue un pas vers la mainmise
de plus en plus sensible du secteur privé sur les activités
publiques, outre la charge financière qu'il représente
pour les P. T. T.
Par ailleurs, des sociétés telles que Telex Engeneering,
Eurotélex, International Télex utilisent leurs lignes
télex pour l'acheminement de messages confiés par
des tierces personnes. Cette atteinte au monopole d'Etat procure
à ces sociétés des bénéfices
appréciables, alors que les charges d'entretien et de développement
du réseau sont supportées par votre administration.
Dans le domaine postal également, les actions sont fréquentes
qui retirent à la poste le trafic rentable paquets
et imprimés dans les zones urbaines en laissant
à l'administration le soin d'assurer la distribution dans
les zones rurales où l'habitat est dispersé.
Enfin, dans le domaine financier, la concurrence s'applique à
soustraire aux P. T. T. une clientèle intéressante
qui recherche de nouvelles facilités ou de nouveaux services
que les P. T. T. souhaiteraient assurer, mais que le ministre
des finances n'autorise pas. C'est le cas notamment pour les chèques
postaux, la caisse nationale d'épargne et les mandats à
domicile.
Ce qui me paraît grave c'est que, depuis quelque temps,
toute une campagne est orchestrée pour enlever aux P. T.
T. les services rentables. Un hebdomadaire récent, dans
son numéro du 7 novembre dernier, a publié un article
intitulé : Téléphone : il faut l'arracher
aux P. T. T. » On ne peut être plus clair !
De plus, certaines directions régionales des télécommunications
informent par circulaire les candidats à un abonnement
téléphonique, en raison, est-il précisé,
du volume des tâches qui incombe au service et du nombre
de demandes plus anciennes, que l'on ne peut leur donner satisfaction
avant un délai qui ne saurait être inférieur
à deux ans. Ils sont invités à faire exécuter
la construction de leur ligne par une entreprise privée
agréée et à rétribuer les travaux
directement sans intervention de l'administration.
Il est ensuite indiqué que pour tenir compte de l'aide
en main-d'uvre ainsi apportée, il ne sera perçu
ni taxe de raccordement, ni part contributive et qu'en outre la
mise en service sera effectuée dans le délai donné
par l'entreprise. Faut-il préciser que ce délai
est de quinze jours environ ?
Jugez de ma surprise : c'est l'administration elle-même
qui aiguille les futurs usagers vers l'industrie privée,
les dispense de la taxe de raccordement et leur promet que leur
ligne sera raccordée presque immédiatement, alors
que l'administration demande un délai de deux ans. Cette
proposition me paraît aberrante. On ne peut mieux discréditer
et préparer ainsi le démantèlement des services
de votre administration.
Nous voudrions, monsieur le ministre, vous entendre dire que vous
serez un défenseur ardent des services du ministère
qui vous a été confié ; la meilleure défense
serait bien entendu de rétablir rapidement la qualité
de service qui faisait citer les P. T. T., jusqu'à une
époque assez récente, comme une administration modèle.
Nous attendons également de vous, monsieur le ministre,
à la suite du manifeste des ingénieurs des P. T.
T., l'affirmation que vous saurez garder l'unité de la
maison postale.
Revenant au budget lui-même, il faut regretter que l'habitude
semble prise maintenant d'y faire figurer des recettes à
déterminer qui, cette année, s'élèvent
tout de même à 3.690 millions.
Comment seront-elles obtenues ? Nous n'en savons rien. Comme le
rappelait tout à l'heure M. Henneguelle, notre rapporteur,
si nous nous permettions de présenter et de faire voter
dans nos communes un budget équilibré par un tel
artifice, il serait inévitablement rejeté par l'autorité
de tutelle. Ne pensez-vous pas, monsieur le ministre, qu'il serait
peut-être plus normal de dire qu'un emprunt supplémentaire
viendra s'ajouter à l'emprunt prévu ou bien que
l'on envisage après les élections une augmentation
des tarifs ?
Enfin, j'aborde le dernier volet de mon intervention, les problèmes
du personnel. Ils ne peuvent laisser indifférents car leur
règlement conditionne pour une part importante la bonne
marche du service. Il ne semble pas que le ministère s'attache
à leur trouver des solutions rapides et l'on comprend les
mouvements de mauvaise humeur du personnel à qui des promesses
ont été faites, qui n'ont pas été
tenues.
Prenons l'exemple des receveurs et des chefs de centre. Ces fonctionnaires
appartiennent à la catégorie A, parfois à
la catégorie B pour les établissements moins importants.
Leur reclassement a fait l'objet d'études et de plans.
On a même créé pour certains une indemnité
compensatrice en attendant la réforme promise et toujours
attendue. De la sorte, non seulement ces receveurs et chefs de
centre sont déclassés, mais ceux qui partent à
la retraite voient leurs pensions amputées de toutes ces
indemnités et ainsi ne perçoivent pas les 75 p.
100 de leur traitement d'activité prévus par la
loi.
Les receveurs et chefs de centre sont légitimement inquiets
de l'évolution technique des structures de l'administration
et constatent que leurs attributions s'alourdissent sans cesse,
sans que l'on songe sérieusement à modifier leur
statut actuellement inadapté. De récents incidents
vous savez à quoi je fais allusion, monsieur le
ministre ont montré toute l'étendue de leur
responsabilité. La nécessité de leur reclassement
est bien perçue par vos services centraux, mais aucun début
de réalisation ne vient concrétiser cette volonté.
Aucune solution n'a non plus été apportée
aux problèmes concernant les inspecteurs, notamment ceux
du relèvement de leur traitement de début et de
la réduction de la durée des carrières. Par
ailleurs, l'avancement et les débouchés qui se raréfient
et se raréfieront de plus en plus au fur et à mesure
du regroupement des centres font l'objet de leur préoccupation.
Les inspecteurs des télécommunications sont particulièrement
sensibilisés par l'aggravation de leur déclassement
au sein même des télécommunications et vis-à-vis
de leurs homologues de la fonction publique. L'indemnité
forfaitaire qui leur est attribuée a sensiblement la même
valeur que la prime de technicité allouée aux techniciens
alors que les grades et les responsabilités sont nettement
différents. Elle est par exemple très inférieure
à la prime de rendement de l'inspecteur du trésor,
qui atteint 6.000 francs par an.
Ces questions devraient faire l'objet d'une particulière
attention afin de parvenir rapidement à l'octroi d'une
indemnité substantielle de sujétion particulière
pour les corps des inspecteurs des télécommunications.
M. Galley, votre prédécesseur et les responsables
de l'administration centrale ont reconnu que les techniciens des
télécommunications assuraient des fonctions hautement
qualitatives dans les responsabilités techniques qu'impose
à ces personnels le bon fonctionnement des services des
télécommunications.
Ils ont su faire face à l'évolution des techniques
et assurer la bonne marche du service, qu'il s'agisse du téléphone,
du télex, de la radio, des liaisons hertziennes, ou des
lignes à grande distance.
La mise en place des techniques nouvelles et le développement
du réseau augmentent leurs responsabilités. On peut
leur faire confiance pour les assurer pleinement en vue d'augmenter
la qualité du service des télécommunications.
M. Galley, en reconnaissance de leurs fonctions qualitatives et
de leur formation professionnelle, leur avait promis un alignement
de leur carrière sur celle de leurs homologues techniciens
de la défense nationale. Il conviendrait que cet engagement
soit tenu.
Nous voulons attirer également votre attention, monsieur
le ministre, sur les receveurs distributeurs qui sont à
la fois agents comptables et agents de la distribution et se voient
refuser les avantages accordés à l'une ou à
l'autre de ces catégories d'agents. Leurs demandes sont
justifiées et doivent être satisfaites.
Les ouvriers d'Etat sont les seuls, dans l'administration des
P. T. T. à n'être pas régis par un statut
dans le cadre de la fonction publique. Nous confions cette question
à votre bienveillante attention, monsieur le ministre,
persuadé que vous présenterez très rapidement
au ministre d'Etat chargé de la fonction publique un projet
de statut.
Enfin nous faisons appel à votre sens de l'humain pour
trouver des solutions aux problèmes angoissants du reclassement
des opératrices et des agents dont les emplois sont supprimés
du fait de l'automatisation du réseau.
Nous nous étonnons, monsieur le ministre, de trouver chaque
année dans le fascicule budgétaire des créations
d'emplois de contractuels. Nous regrettons une telle position
dans la mesure où ces emplois deviennent quasi permanents
et nous comprenons mal pourquoi les crédits y afférents
ne sont pas utilisés au recrutement supplémentaire
d'ingénieurs et de fonctionnaires, qui, après avoir
reçu la formation nécessaire, seraient aptes à
remplir les tâches dévolues actuellement aux contractuels.
D'un mot, je voudrais déplorer la concentration des centres
et la création des agences commerciales qui éloigneront
encore de l'administration les usagers.
En terminant je veux rendre un hommage méritant aux 350.000
fonctionnaires et agents des P. T. T. qui assurent dans des conditions
difficiles le fonctionnement des services.
Nous savons que la dégradation de la qualité du
service ne leur incombe pas. Les responsabilités
sont très nettement établies, elles se situent au
niveau du ministère des finances qui délibérément
maintient sous une tutelle très stricte les P. T. T. et
empêche toute velléité de développement.
Monsieur le ministre, l'optimisme annuel et budgétaire
de votre ministère est en contradiction totale avec le
sentiment des usagers et avec le nôtre. Dans la modernisation
indispensable de son système de télécommunications,
la France a pris un retard tel que nous sommes, en dépit
de certains progrès, dans le peloton de queue des pays
industrialisés. Un redressement est nécessaire.
En votant contre ce budget, mon groupe et moi-même voulons
en définitive aider à une prise de conscience au
plus haut niveau pour galvaniser dans notre pays cet outil de
progrès. (Applaudissements.)
M. le président. La parole est à M. Gaudon.
M. Roger Gaudon. Monsieur le ministre, en présentant votre
budget vous avez essayé par avance de répondre à
notre argumentation. Je dois vous dire que vous ne m'avez pas
convaincu. Je m'en tiendrai à quelques considérations
à propos de votre politique qui suscite notre inquiétude,
ainsi que celle des personnels et du public.
La tendance à livrer les télécommunications
aux appétits des sociétés privées
s'accentue et l'on voit se profiler une menace sérieuse
qui consiste à rompre l'unité des services des P.
T. T.
Une campagne est orchestrée par une certaine presse qui
tend à dénigrer le fonctionnement des P. T. T. en
général et du téléphone en particulier.
Ces critiques sont, pour l'essentiel, dirigées contre l'administration
des P. T. T. et son personnel.
Ainsi que l'indiquait, il y a un instant, notre collègue
Ferrant, on a pu lire dans un hebdomadaire le titre suivant :
« Téléphone : il faut l'arracher aux P. T.
T. ».
Il faut bien admettre, malgré les déclarations que
vous venez de faire, que votre politique vise cet objectif. Au
lieu de donner aux P. T. T. tous les moyens leur permettant d'écouler
le trafic dans de bonnes conditions, vous vous tournez, il faut
le reconnaître, vers les banques d'affaires et l'on se demande
quand prendra fin la mainmise du capital privé sur les
télécommunications. Vous avez, en effet, déjà
constitué quatre sociétés de financement
: Finextel, Codetel, Agritel et Créditel.
On nous avait indiqué, au début, que ces sociétés,
surtout la première, devaient tout régler. Or, la
crise du téléphone persiste puisque l'on compte
648.000 demandes en instance.
Le groupe communiste a, depuis longtemps, signalé le danger
de cette politique. En même temps, nous vous demandions
nous renouvelons cette demande aujourd'hui -- plutôt
que de faire appel aux capitaux privés, de mettre à
la disposition des services des P. T. T. les fonds de roulement
des comptes de chèques postaux et une partie des fonds
de la caisse d'épargne. Cette pratique existe d'ailleurs
dans plusieurs pays
d'Europe et, à notre connaissance, le téléphone
ne s'en porte pas mal. Je vous suggère cette solution car
hier soir, dans cette assemblée, pour repousser un de nos
amendements à la première partie de la loi de finances,
le Gouvernement nous a rétorqué que nous devions
être à égalité avec nos partenaires
européens.
Votre politique tourne de plus en plus le dos à la notion
de service public et nous craignons que vous ne franchissiez un
nouvel échelon vers la privatisation des services les plus
rentables des P. T. T. et pas seulement des télécommunications.
Ce n'est pas, monsieur le ministre, simplement une idée
répandue comme vous l'avez affirmé tout à
l'heure ; c'est une constatation.
Votre budget est bien l'expression d'une gestion au service des
monopoles et des banques et contraire aux intérêts
des personnels et des usagers.
Lors de la discussion de la première partie de la loi de
finances, M. le secrétaire d'Etat au budget, répondant
à l'une de mes questions, a prétendu que le parti
communiste français était opposé au téléphone
qu'il considérait comme un gadget.
C'est là une interprétation tendancieuse de notre
position et de notre politique. Nous avons d'ailleurs préconisé
des solutions permettant d'accroître ce secteur important
des P. T. T.
En revanche, votre politique permet aux financiers d'utiliser
ce service public à leur profit. Je m'explique. Les prix
pratiqués par les fournisseurs des télécommunications
ne cessent d'augmenter. Vous me répondrez certainement,
comme vous l'avez fait à l'Assemblée nationale,
que le service des prix va au fond des choses. Si c'est là
votre intention, pourquoi refusez-vous toujours que les organisations
syndicales participent à la commission de contrôle
des prix ?
M. Guy Schmaus. Très bien !
M. Roger Gaudon. Or, la lecture de la presse financière
montre que les constructeurs de la téléphonie font
de bonnes affaires ; les 5.520 millions de francs d'autorisations
de programme leur ouvrent d'immenses possibilités.
Nous retrouvons la même situation avec les sociétés
de financement. En 1971, pour un exercice de huit mois, Codetel
annonce avoir réalisé un bénéfice
de 22 millions de francs. Ces sociétés prélèvent,
grâce à votre politique, leur dîme royale.
Nous voyons que les loyers payés à ces sociétés
figurent dans le budget pour 310 millions de francs, soit une
augmentation de 138,5 p. 100 par rapport à 1972. La T.
V. A. payée par les P. T. T. au lieu et place des constructeurs
s'élève à 306 millions de francs, soit une
augmentation de 25,9 p. 100.
A ce propos, je tiens à faire deux remarques. Tout d'abord,
au dernier conseil supérieur des P. T. T., votre prédécesseur
avait assuré que l'administration postale ne devait plus
payer la T. V. A. Or, il n'en est rien. Il est vrai que le fascicule
budgétaire ne comporte pas la mention « T. V. A.
» ; pour trouver celle-ci, il faut se reporter au rapport
écrit de notre collègue, M. Henneguelle. Ensuite,
au budget de 1972 la T. V. A. figurait
pour 243 millions de francs. Elle s'élèvera, en
réalité, à 261 millions au moins. Nous pouvons
donc affirmer que les 306 millions de francs prévus pour
1973 risquent d'être en deçà de la réalité.
Ainsi, la crise du téléphone ne se résorbe
pas. Mais les sociétés de financement sont assurées
de percevoir en 1973, avec votre budget, la coquette somme de
616 millions de francs. Ce ne sont pas les petits porteurs qui
profiteront des avantages. D'ailleurs, vous avez tout à
l'heure avoué qu'un tiers des titres du téléphone
était détenu par les petits porteurs, les deux autres
tiers étant aux mains des gros porteurs qui trouvent avec
ces sociétés et avec les télécommunications
une très haute rentabilité.
Lors de la constitution des sociétés de financement,
les contrats de location portaient sur une durée de huit
à dix ans.
Ils portent maintenant sur quinze ans. Je vous pose, monsieur
le ministre, la question suivante : combien de fois les centraux
ainsi loués, compte tenu des loyers, seront-ils payés
à l'expiration du bail ? Il faut bien remarquer, et c'est
fondamental, que dans le même temps où vous imposez
les coûteuses sociétés de financement, vous
vous opposez aux justes solutions que j'ai évoquées
au début de mon intervention. En revanche, vous contraignez
les P. T. T. à prodiguer des tarifs préférentiels
de toutes sortes aux gros usagers et cela au nom de la «
commercialisation » c'est le cas, mais je pourrais
en citer d'autres, pour la « Redoute de Roubaix »
alors que les tarifs pour les petits usagers augmentent.
Nous avons assisté, voilà quelques années,
à la création du courrier à deux vitesses
avec un tarif à quarante centimes et l'autre à cinquante
centimes ; nous avions, à l'époque, dénoncé
cette politique. En définitive, nous avions raison : il
s'agissait d'augmenter les tarifs postaux.
Dans le même temps, alors que le budget général
est si généreux pour les monopoles de la sidérurgie,
vous imposez aux P. T. T. des charges qui ne devraient pas être
les leurs. C'est le cas on l'a dit tout à l'heure
à cette tribune des tarifs préférentiels
de presse déclarés, pour 1973, à plus de
800 millions de francs. Vous l'avez reconnu il est vrai, monsieur
le ministre, mais nous attendons que vous preniez des mesures.
Alors que le Trésor ne sert toujours qu'un taux d'intérêt
de 1,5 p. 100, vous imposez aux chèques postaux un déficit
artificiel de 1.056 millions de francs.
J'ajoute, enfin, que l'administration postale est la seule à
supporter toutes les charges des retraites. Cette contribution
est évaluée à 30 p. 100 des traitements bruts.
Voilà la réalité de votre politique telle
qu'elle ressort du budget que vous nous présentez. Vous
privilégiez les sociétés de financement et
les trusts de l'électronique et des télécommunications
; dans le même temps, on constate une insuffisance en moyens
techniques et en effectifs dans les bureaux des centres, ce qui
entraîne une dégradation de la qualité des
services pour les petits et moyens usagers, alors qu'il conviendrait,
par exemple, de maintenir et de développer les ateliers
des P. T. T.
Comment se traduit pour le personnel une telle situation ?
Votre prédécesseur avait déclaré que
les P. T. T. devaient avoir une gestion industrielle et commerciale,
le critère de base des P. T. T., c'est la rentabilité.
Nous nous éloignons là de la notion de service public
et les conséquences de cette politique sont néfastes
pour le personnel. La mécanisation, l'automatisation, la
direction participative par objectif se traduisent pour les agents
par la dégradation des conditions de travail, le refus
de voir satisfaire leurs revendications alors que le personnel
fait preuve d'un grand esprit de responsabilité, d'un grand
esprit civique dans l'accomplissement de sa mission. Le reconnaître,
c'est une chose ; mieux rémunérer le personnel en
est une autre.
Là encore, le budget est à l'opposé d'une
juste politique en matière de rémunération.
Il ne comporte aucune mesure catégorielle nouvelle. Celles
qui figurent au fascicule budgétaire ne sont que la reconduction
et l'application de la réforme Masselin.
Les mesures indemnitaires elles-mêmes sont insuffisantes.
La prime de résultat d'exploitation la seule qui
touche tout le personnel portée à 1.000 francs
sera bien loin de la revendication 20 points réels
bien loin même des propositions antérieures
de l'administration d'indexation sur le traitement de début
du préposé à Paris. Quant aux autres indemnités,
à l'exception de la prime de risque, elles ne touchent
que très peu d'agents. Les mesures indemnitaires sont de
46,7 millions de francs au lieu de 63,7 millions. Les effectifs
atteignent 3.607 unités seulement contre 4.850 dans le
projet soumis au conseil supérieur et encore faut-il en
signaler l'étalement sur toute l'année. Ce chiffre
est tellement insuffisant que le rapport de M. Wagner, à
l'Assemblée nationale, est obligé d'admettre que,
dans le cadre du VI' Plan, et sans tenir compte du « rattrapage
» indispensable pour la poste seule, 4.740 emplois sont
nécessaires.
Bien entendu, ces chiffres sont encore nettement en-dessous des
besoins réels qui voient tous les services craquer justement
en raison de l'insuffisance des effectifs.
Je voudrais vous donner un exemple : au central téléphonique
de « Paris Inter Archives », où sont employées
2.300 téléphonistes, 80.000 heures de compensation
pour les dimanches et jours fériés n'avaient pu
être rendues en raison de l'insuffisance du personnel.
Cette dégradation générale des conditions
de travail dans tous les services sans exception est l'une des
raisons essentielles des grèves locales multiples qui ne
cessent d'éclater.
Je voudrais faire deux autres remarques. La première concerne
le VI' Plan. En dépit de belles paroles un retard très
important est pris, par rapport aux objectifs du Plan, en ce qui
concerne les autorisations de programme, notamment à la
poste et aux services financiers, mais aussi aux télécommunications.
La seconde remarque vise le financement des investissements.
Il est bien évident qu'un budget des P. T. T. sincère,
avec les seules charges qui lui incombent, le contrôle des
prix du matériel, etc., ferait ressortir des excédents
plus importants, même en tenant compte des revendications
du personnel, ces excédents pouvant être utilisés
en tout ou en partie pour le financement des investissements.
Nous avons vu aussi que les fonds en dépôt aux chèques
pouvaient être utilisés.
Avec les personnels des P. T. T., nous exigeons le salaire minimum
à 1.000 francs, le retour à la semaine de quarante
heures, une véritable réforme des catégories
C, D et B, la suppression de l'auxiliariat.
Pour le personnel féminin, nous pensons qu'il faut prévoir
des crédits lui permettant, pendant les heures de travail,
de préparer les concours intérieurs ; autrement
il est inconcevable qu'une femme, mère de famille, puisse
y parvenir dans de bonnes conditions.
Nous demandons également que soit favorisé le logement
des garçons et filles célibataires dans les centres
urbains.
Toutes ces légitimes revendications peuvent et doivent
être satisfaites.
Peut-on attendre de votre Gouvernement qu'il adopte une autre
politique ? Je viens de démontrer que vous accentuez celle
qui existe. D'ailleurs, vous avez déclaré que vous
poursuiviez la tâche de votre prédécesseur.
Ce qu'il faut faire, c'est changer, changer de politique. C'est
ce que propose la gauche unie qui donnera à l'administration
des P. T. T. sa véritable place, son rôle de service
public alors qu'elle étouffe actuellement sous le poids
des monopoles et des banques. Nous voyons bien, par l'importance
des nationalisations proposées, que les personnels, ainsi
que leurs organisations syndicales, participent réellement
à la gestion des - P. T. T.
Toutes ces mesures que nous proposons assureraient un développement
harmonieux de l'administration postale. Ce secteur pourrait développer
au plus haut niveau les techniques dans l'intérêt
de l'économie nationale des personnes et du public.
Votre budget est à l'opposé de ce que nous proposons.
Aussi ne serez-vous pas étonné que le groupe communiste
vote contre. (Applaudissements sur les travées communistes
et socialistes.)
M. le président. La parole est à M. lieder.
M. Léopold Heder. Monsieur le président, monsieur
le ministre, mes chers collègues, profitant de cette discussion
de votre budget, je voudrais, monsieur le ministre, appeler votre
attention sur l'attitude de votre administration centrale à
l'égard d'un problème qui intéresse votre
département. Il s'agit du centre des télécommunications
de Cayenne.
Ce centre est actuellement implanté dans l'agglomération
de Cayenne au lieudit Troubiran.
Il bénéficie, depuis l'origine, d'une très
vaste zone de protection, et tous les terrains alentour se trouvent
frappés d'une servitude qui interdit toute construction,
tout équipement, toute modification de la consistance de
l'agglomération.
Cette situation est évidemment déplorable, non seulement
pour la population et les administrations publiques, qui sont
constamment gênées dans leurs projets, mais également
pour la municipalité de Cayenne qui, au moment où
s'établit le schéma directeur d'aménagement
et d'urbanisme, a le souci bien naturel de développer harmonieusement
la ville et qui se heurte, plus que partout ailleurs, au problème
foncier.
Cette protestation clairement et unanimement formulée lors
de l'ouverture de l'enquête d'utilité publique de
ce centre, m'a conduit, depuis longtemps, à demander à
vos prédécesseurs, conjointement avec l'administration
locale de l'époque, le déménagement hors
de Cayenne de ce centre qui peut parfaitement s'installer sans
inconvénients dans la périphérie.
Il m'a été répondu, à maintes reprises,
que l'implantation du centre des télécommunications
serait modifiée dans le sens que je préconise
en tant que maire de la ville lorsque les installations
actuellement en service se trouveraient techniquement dépassées
et lorsqu'elles seraient remplacées par le système
hertzien permettant les liaisons par satellite. J'ai donc attendu,
pris mon mal en patience.
Or, voici que j'ai appris tout récemment que les équipements
annoncées allaient être installés au centre
de Cayenne, mais que les anciens bâtiments seraient adaptés
en conséquence. Il n'est donc plus question de déplacer
ce centre.
De plus et c'est le nouveau style des administrations centrales
à notre égard on m'a informé que si les responsables
locaux venaient à protester, le centre de Cayenne ne recevrait
pas les équipements en cause, qui seraient alors installés
au Surinam, c'est-à-dire dans l'ancienne Guyane hollandaise.
Bien entendu, cette décision et cette réponse ont
jeté la consternation en Guyane.
En effet, nous nous étions imaginés jusqu'alors
que la France portait quelque intérêt à cette
Guyane qu'elle possède depuis 1604, à ce vaste territoire
grand comme trois fois la Be/gigue, doté de richesses naturelles
abondantes et diversifiées, et admirablement placé
par la nature comme entrepôt de commerce, comme grand marché
posé à la charnière de l'Amérique
du Sud et de l'Amérique Centrale, à égale
distance de Rio de Janeiro, de New York et de Dakar.
Nous avions pensé qu'un tel territoire pouvait être
aménagé comme phare de rayonnement culturel, scientifique
et technique.
Et voilà que, subitement, nous apprenons qu'au contraire,
dès qu'il s'agit de la Guyane, on peut se dispenser des
exigences de rigueur, de toute rectitude de pensée, allant
jusqu'à équiper de préférence le pays
voisin étranger avant d'entreprendre dans un territoire
français, situé dans la même zone d'influence,
des réalisations aptes à combler les retards techniques
et économiques considérables qu'il connaît.
Car il est bien évident que la promotion économique
de mon département passe nécessairement par une
amélioration des communications tant à l'intérieur
qu'à l'extérieur.
Or, il n'est pas exagéré de dire que dans le domaine
des postes et télécommunications, tout reste à
faire en Guyane.
Sur le plan des communications extérieures, les difficultés
de correspondre avec la France et l'impossibilité de téléphoner
à l'étranger sont des obstacles non négligeables
parmi d'autres à l'implantation en Guyane
des entreprises qui souhaiteraient s'y fixer.
En ce qui concerne l'intérieur, comme vous le savez, monsieur
le ministre, seules les villes de Cayenne, de Kourou et de Saint-Laurent-du-Maroni
bénéficient d'un service téléphonique
permanent.
Je n'ignore pas que la mise en service automatique de l'île
de Cayenne est programmée par vos services pour l'année
1973 et que cet équipement moderne dont nous vous remercions.
desservira aussi les communes voisines de Remire et de Matoury.
Mais la situation demeurera ce qu'elle est, c'est-à-dire
catastrophique pour les autres communes de la Guyane, où
le service n'est assuré qu'entre sept heures trente et
midi ainsi qu'entre quatorze et dix-huit heures. Le reste du temps,
c'est le vide le plus total et toute communication entre les communes
est impossible par l'intermédiaire de vos services.
Il faut admettre que dans aucun département métropolitain
la population se trouve sans aucune possibilité de communication
pendant plusieurs heures chaque jour et pendant toute la nuit.
Pour toutes ces raisons, monsieur le ministre, nous nous disposons
déjà à accueillir avec enthousiasme ce nouvel
équipement technique qui prend place dans le réseau
international de télécommunications en voir de constitution.
considérant ce geste de votre département ministériel
comme destiné à donner de votre administration une
autre image que celle qui est, à l'heure actuelle, la sienne
en Guyane.
Accomplissez ce geste, monsieur le ministre, sans l'assortir de
la menace de nous priver de cette installation au profit de nos
voisins du Surinam. Reconsidérez personnellement ce dossier,
en recherchant tous les moyens de déplacer ce centre dans
les conditions suggérées conjointement par l'administration
locale et les élus.
Il ne suffit pas, à mon sens, de se retrancher derrière
le palliatif d'une simple réduction de l'étendue
de la zone de protection pour alléguer que le problème
est résolu. Cette mesure n'est pas de nature on
le sait bien à éliminer l'incidence financière
considérable que ce centre exerce sur le prix des lotissements
voisins. S'agissant d'un équipement de haute technicité,
d'un équipement de pointe tout à l'honneur de la
France et de votre administration, veillez, monsieur le ministre,
à ce que sa réalisation ne demeure pas subordonnée
au seul strict critère de la rentabilité.
Quand, au cours de son voyage en Amérique latine, le général
de Gaulle prononçait, au Paraguay, les paroles suivantes
: « Les choses sont ainsi que la France, qui s'est relevée
de ses blessures et qui a fait de grands pas en avant dans la
voie de son développement, se trouve maintenant dans une
position où elle peut apporter aux nations qui le désirent
l'assistance de ses capacités scientifiques, techniques,
économiques et sociales », le chef de l'Etat de l'époque
entendait mettre l'accent sur deux considérations essentielles.
D'abord, les progrès accomplis à l'intérieur,
se traduisant par la satisfaction d'un grand nombre de besoins
prioritaires.
Ensuite, les moyens dont disposait la France pour accroître
son prestige à l'extérieur.
Par application de ces principes, vous pourriez faire que, charité
bien ordonnée commençant par soi-même, la
Guyane cesse d'inspirer pitié aux pays voisins, au Brésil
et aux Guyanes étrangères, grâce à
cette réalisation relevant de votre initiative, qui constituerait
un exemple des réussites françaises. (Applaudissements.)
M. le président. La parole est à M. Jozeau-Marigné,
dernier orateur inscrit.
M. Léon Jozeau-Marigné. Monsieur le président,
monsieur le ministre, mes chers collègues, je voudrais,
à titre personnel, intervenir très brièvement
sur votre budget, monsieur le ministre, sans donner à cette
intervention un caractère autre que technique.
Il ne s'agit pas de savoir si le programme politique d'un parti
ou d'un ensemble de partis aboutira ou non à un résultat
mineur.
Il nous est nécessaire de savoir en cet instant si le budget
qui nous est présenté correspond aux besoins normaux,
aux aspirations profondes de notre pays et nous permet de nous
réjouir et de nous citer en exemple.
C'est justement parce que je suis profondément ému
des conditions difficiles dans lesquelles fonctionne le service
public, parce que j'ai la sensation profonde que les investissements
prévus ne correspondent pas, mais pas du tout, aux besoins
indispensables que je monte à cette tribune pour émettre
une protestation et manifester le désir d'une évolution.
En effet, monsieur le ministre, très souvent, lorsque nous
administrons, que ce soit à l'échelon national ou
à l'échelon local, nous sommes amenés à
concevoir des investissements répondant à une nécessité
absolue. Nous savons tous, dans nos communes, dans nos départements
combien le problème des liaisons est vital. Aussi, lorsque
nous soulignons ici ce caractère, ce n'est pas dans le
dessein de critiquer une personnalité politique responsable
; c'est, au contraire, pour l'aider dans ses rapports avec la
rue de Rivoli. Or il est de fait que votre budget pour 1973 ne
comporte pas les moyens permettant d'assurer les liaisons indispensables
à notre vie économique.
Au cours de votre exposé, vous avez bien voulu indiquer
que vous espériez fin 1974, soit d'ici à deux ans,
réaliser l'automatisation à 94 p. 100. Ce ne sera
pas pour autant un succès considérable car, lorsqu'on
est desservi par l'automatique, encore faut-il que la ligne ne
soit pas saturée et que l'on parvienne à obtenir
une réponse.
Dans quelle situation sommes-nous dans nos provinces ? Très
souvent, lorsque le maire d'une commune rurale utilise le téléphone
pour faire appel à un médecin ou à un service
de sécurité par exemple en cas d'incendie
il lui faut attendre dix, quinze, voire vingt minutes,
sinon plus, pour obtenir que la poste réponde. Il arrive
alors fréquemment que l'on soit obligé d'utiliser
une voiture pour pallier la carence du téléphone.
Telles sont les difficultés en face desquelles nous nous
trouvons.
Votre administration, depuis quelque temps déjà,
a trouvé un moyen de suppléer au manque de crédits
: les avances remboursables. Lorsqu'une personne demande un abonnement
téléphonique, on lui réclame une somme de
2.000 ou 3.000 francs pour le raccordement, cette somme constituant
pour partie une avance iur les communications. Elle peut espérer
obtenir satisfaction dans un délai de six mois.
Mais je voudrais vous rendre attentif au fait que nous, conseillers
généraux, dans nos assemblées départementales
vous voyez, monsieur le ministre, que je vais élever
le débat nous sommes aussi contraints d'en passer
par ces avances remboursables.
M. Charles Alliés. Sans intérêt !
M. Léon Jozeau-Marigné. Présidents de conseils
généraux, nous comprenons vos difficultés,
mais nous ne voudrions pas être dupes. Lorsque après
avoir consenti cette avance, nous espérons pouvoir inscrire
dans notre budget le remboursement, nous recevons la visite de
votre directeur régional qui nous dit : un quart
ou un tiers de votre département est automatisé
; nous pouvons faire plus, mais consentez-nous une nouvelle avance.
Ainsi, loin de recevoir le remboursement espéré,
c'est encore nous qui continuons à financer vos travaux
pour des sommes de plus en plus importantes.
Je ne peux donc pas laisser dire que ce sont les crédits
budgétaires qui vous permettent de faire face aux besoins.
Ce sont les avances que les collectivités locales sont
obligées de vous consentir.
Si vous croyez que vous pouvez rendre automatique le réseau
français d'ici 1972, je vous pose cette question : lorsque
vous aurez automatisé tout le pays, où en serez-vous
du remboursement des avances consenties par les collectivités
locales et notamment les départements ? (Très bien
! très bien !)
Cette question ne revêt aucun caractère politique
; elle a un simple caractère technique, et je sais quelles
ont toujours été les difficultés de cette
administration. Mon intervention n'a d'autre but que de vous aider
dans votre tâche, monsieur le ministre.
Dans nos conseils généraux, nous avions toujours
eu, monsieur le ministre, des rapports excellents avec vos directeurs
départementaux. Maintenant, ils nous disent qu'il faut
nous adresser à la région pour obtenir satisfaction.
Où est le progrès ?
Récemment, je faisais partie d'une mission dans un pays
nordique, au nom de la commission de législation
je m'en entretenais ce soir avec M. le président du Sénat
et j'ai pu téléphoner en 15 secondes dans mon département
de là-bas, ce que je suis bien incapable de faire dans
mon propre pays. Cela m'attriste.
Je ne veux donner de leçon à personne ; j'essaie
seulement d'être constructif. Mais comme, dans ce domaine,
je n'obtiens pas de réponse â mes demandes, que me
reste-t-il à faire ? Je suis obligé de faire remarquer,
ce soir, que ce budget ne permet pas de calmer les inquiétudes
des collectivités locales. Si vos réponses ne me
donnent pas satisfaction, monsieur le ministre, je ne répondrai
à votre projet de budget que par un seul mot : non ! (Applaudissements.)
M. le président. La parole est à M. le ministre.
M. Hubert Germain, ministre des postes et télécommunications.
Monsieur le président, mesdames, messieurs, avant d'aborder
dans le détail les questions qui m'ont été
posées, je voudrais développer quelques considérations
générales.
J'ai écouté chacun avec attention, et l'impression
qui se dégage à l'issue de ce débat est celle
d'une critique et d'un scepticisme à l'égard de
nos efforts, qu'il s'agisse des postes, des services financiers
ou des télécommunications.
Certaines suggestions ont été faites. Les difficultés
ont été soulignées. De ce que nous avons
entrepris, de ce que nous avons réalisé, de l'explosion
qui a été constatée dans la demande, presque
rien n'a été dit.
Par contre, j'ai entendu l'écho des campagnes de dénigrement
lancées par certains organes de presse. J'ai aussi senti
à travers les propos exprimés des inquiétudes
sur l'unité de notre administration et sur une prétendue
a privation ».
Cela me conduit à penser qu'il convient d'améliorer
l'information relative au département ministériel
que je dirige. C'est une préoccupation que j'ai eue dès
que je me suis trouvé placé à sa tête.
Je suis convaincu qu'il est nécessaire de montrer nos réalisations,
d'expliquer quels sont les problèmes qui se posent à
nous.
Je souhaite que vous puissiez, au sein d'un groupe d'études
comme celui sur l'aviation civile auquel j'ai participé
en tant que parlementaire, et dont j'ai pu mesurer l'utilité,
découvrir ce que sont les activités de mon administration,
les études que nous menons, de façon à mieux
saisir la nature de nos efforts et les difficultés que
nous rencontrons. Dans le domaine des télécommunications,
il est plus difficile de montrer des réalisations spectaculaires
que dans celui des autoroutes, par exemple. Malgré l'aridité
de cette tâche, je suis prêt à l'entreprendre
pour l'information du Parlement et je suis heureux d'en saisir
le Sénat, en premier, ce soir.
On dit que les efforts que nous faisons sont insuffisants au regard
des besoins. Bien sûr, ceux-ci sont importants ; ils vont
même encore se développer dans les prochaines années
et des problèmes difficiles continueront à se poser
à nous ou à nos successeurs.
Ce n'est pas là un aveu de faillite. Pardonnez-moi de me
laisser emporter par le sujet et par ma conviction, mais je voudrais
vous montrer qu'il s'agit là d'un phénomène
de civilisation symptomatique du progrès économique
et social dans notre pays, et de plus universel.
Il y a plus de 700.000 demandes d'abonnement en instance en France,
mais il y en a 2.900.000 au Japon. Un nombre élevé
de demandes en instance n'est pas forcément un mauvais
signe. Ce qui est important, c'est le délai de satisfaction
de la demande.
J'appelle votre attention sur un autre problème. Quand
mon prédécesseur Robert Galley, auquel je veux rendre
un hommage très particulier ce soir pour l'efficacité
de son action, a entamé le processus de développement
des télécommunications, il a demandé de gros
efforts à l'industrie. J'ai poursuivi moi-même cette
politique qui dure donc déjà depuis plusieurs années.
Peut-on imaginer que nous puissions accélérer encore
la cadence sans finir par nous heurter à certaines limites
? Des risques sérieux seraient pris dans certains domaines
et notamment dans celui de la qualité des équipements
fournis et dans celui des délais de livraison.
J'ai dit à l'Assemblée nationale que je serai impitoyable
sur ces sujets dans nos rapports avec les constructeurs. Mais
il nous faudrait en tenir compte dans notre politique industrielle.
Il est faux de dire que nous ne progressons pas. Le projet de
budget que je soumets ce soir à votre approbation manifeste
au contraire une indéniable volonté de modernisation
et de développement. Il prolonge des efforts entrepris
depuis plusieurs années, et dont les résultats sont
d'ores et déjà perceptibles.
On nous a dit, au cours des interventions que nous avions pris
du retard dans l'exécution du Plan en ce qui concerne la
télécommunication. C'est tout à fait inexact.
En suivant un échéancier analogue avec celui proposé
par la commission des transmissions du Plan, le volume des autorisations
d'engagement pour les trois années 1971 à 1973 avaient
dû s'élever à 19,37 milliards de francs. Or
elles atteindront au moins 19,58 milliards et même plus
compte tenu de l'intervention de la quatrième société
de financement Créditel, que je viens d'agréer.
Cet effort financier a permis d'accélérer le rythme
des raccordements d'abonnés nouveaux. Il y en a eu, en
1965, 200.000 ; en 1968, 300.000 ; en 1972, 560.000 et en 1973,
il y en aura près de 700.000.
Voilà des chiffres significatifs. L'industrie a pu fournir
tous les matériels qui lui ont été demandés
et elle a également réussi à conquérir
des marchés extérieurs.
Dans le même temps, les prix des matériels ont diminué,
conformément toujours aux voeux formulés par le
Plan : Sur une base de 100 en 1969, l'indice des prix des matériels
de télécommunications était de 95 en 1970.
Il s'est également maintenu à 95 en 1971. Sur la
même base 100 en 1969, l'indice des prix de l'ensemble des
produits industriels était de 109 en 1970 et de 112 en
1971. On voit l'effort tout à fait remarquable accompli
par l'industrie du téléphone au cours de ces années,
grâce à une productivité accrue, à
l'accroissement des séries et au changement de génération
des matériels,
Mais, alors même que les objectifs assignés à
l'administration et l'industrie étaient remplis, la demande
a connu une augmentation brutale. Si elle n'avait progressé
entre 1950 et 1960 que de 4,2 p. 100 par an en moyenne, de 1960
à 1969 de 10,8 p. 100, elle a augmenté de 23,4 p.
100 en 1970, de 30 p. 100 1971 et de 32,7 p. 100, suivant nos
prévisions, en 1972. Voilà des chiffres significatifs
qui situent exactement le niveau de nos efforts et la croissance
brutale de la demande, traduisant des besoins et des appétits
nouveaux sur le plan national.
J'ai tenu à vous situer d'abord nos problèmes les
plus généraux et je vous prie de m'excuser d'avoir
été sans doute un peu long.
Je reviendrai maintenant sur un certain nombre de problèmes
évoqués par les intervenants, sur ceux du moins
que je n'ai pas évoqués dans mon exposé introductif.
M. Henneguelle m'a reproché de ne pas avoir défini
de façon précise par quels emprunts nous comptions
couvrir le besoin de financement de 3.690 millions de francs qui
apparaît dans notre projet de budget. Je peux lui répondre
sur ce sujet.
Nous avions en effet tenté de faire une prévision
de cette nature dans le projet de budget de 1972, pour la première
fois cependant, car ne n'était pas la tradition. Or ces
prévisions ont été complètement déjouées,
dans le bon sens d'ailleurs, grâce à l'aisance du
marché financier. L'an dernier, à la même
époque, nous avions prévu que l'emprunt classique
P. T. T. et celui de la caisse nationale des télécommunications
rapporteraient 850 millions de francs. Ces prévisions étaient
tout à fait légitimes, compte tenu de la conjoncture
de l'époque.
Or ces deux ressources réunies ont rapporté plus
de 2.500 millions de francs.
Il n'est en réalité pas possible de prévoir
à l'avance avec suffisamment de précisions quel
sera, dix-huit mois plus . tard, l'état du marché
financier. C'est pourquoi nous n'avons pas voulu reconduire en
1973 la procédure inaugurée en 1972 et prévoir
une répartition détaillée entre les différents
types d'emprunts possibles.
Nous savions, d'autre part, que nous allions terminer l'exercice
1972 avec un excédent de trésorerie. Les sommes
empruntées auront, en définitive, été
supérieures à nos besoins de près de 600
millions de francs qui seront, bien entendu, affectés à
la couverture du besoin de financement de 1973, qui, j'y insiste,
est réduit d'autant. Mais au moment de la préparation
du budget, au milieu de l'été, nous ignorions le
montant exact de cet excédent, ce qui constituait une raison
de plus de ne pas donner une précision qui aurait été
fausse.
Certains ont voulu me faire dire que ce besoin de financement
serait couvert par une augmentation des tarifs. Je ne vois pas
pour ma part comment il serait possible de faire dès à
présent un tel choix. Je n'ai pas, en tout cas, l'intention
de le faire. Je m'étonne par ailleurs que le découvert
de notre budget soit jugé excessif. On a un peu tendance
à oublier que notre budget n'est plus essentiellement un
budget de fonctionnement comme il l'était il y a encore
quelques années. Il comporte maintenant des investissements
pour un montant élevé. Le recours à l'emprunt
est normal dans ces conditions.
Vous vous êtes également inquiété,
monsieur le rapporteur, du développement du Cidex. Je le
disais dans mon propos tout à l'heure, mais je le répète
, le Cidex est un facteur de progrès.
Il rend plus facile la tâche des services d'exploitation
et il apporte aux clients un service amélioré. J'ajoute
que son emploi est totalement volontaire et que nous ne sommes
jamais allés à l'encontre de l'opposition des usagers.
D'ailleurs les enquêtes que nous avons fait effectuer montrent
que 88 p. 100 des usagers acceptent de participer au service.
Les problèmes qui subsistent sont mineurs et seront surmontés.
Il ne faut donc pas considérer que la mise en place du
Cidex nuit aux rapports entre l'administration et les usagers
du service public.
M. Beaujannot a évoqué plusieurs problèmes.
Il s'est d'abord inquiété des efforts qu'il est
nécessaire d'accomplir pour Paris et la région parisienne.
Ce problème ne m'a pas échappé.
Il concerne à la fois les télécommunications
et la poste. Pour cette dernière, en particulier, la croissance
rapide des cités nouvelles nécessite un effort permanent
d'adaptation.
M. Etienne Dailly. M'autorisez-vous à vous interrompre,
monsieur le ministre ?
M. Hubert Germain, ministre des postes et télécommunications.
Je vous en prie.
M. le président. La parole est à M. Dailly, avec
l'autorisation de l'orateur.
M. Etienne Dailly. Puisque vous avez parlé, monsieur le
ministre, de la région parisienne, je souhaite évoquer
le problème des villes nouvelles.
Le département que je représente a fait, depuis
quelques années, un effort considérable pour votre
administration et vous a prêté, à 15 ans,
sans intérêt, près de 30 millions de francs
pour favoriser la modernisation et arriver à une automatisation
rapide du téléphone sur l'ensemble du département.
Mais, comme nous nous trouvons dans la région parisienne,
que notre département représente 55 p. 100 de la
surface de celle-ci, mais seulement 6,5 p. 100 de sa population,
et que le vide appelle toujours à être rempli, on
nous a gratifié de deux des cinq villes nouvelles de la
région parisienne. Or, nous croyons comprendre qu'une bonne
part des crédits qui, dans votre budget, vont être
attribués au département de Seine-et-Marne, seront
en fait affectés à Marne-la-Vallée et à
Melun-Sénart, cela au détriment de toutes nos villes
anciennes et de nos bourgs qui ont pourtant le droit de ne pas
mourir, qui doivent créer des emplois dans leurs zones
industrielles et, donc, équiper celles-ci du téléphone
!
Ma question est par conséquent la suivante : avez-vous
l'intention d'équiper ces villes nouvelles sur vos crédits
normaux ou bien le Gouvernement, fidèle à tous les
engagements pris à ce banc par M. Chalandon, ministre de
l'équipement, a-t-il bien l'intention de financer ces équipements
par des crédits spéciaux destinés aux villes
nouvelles ?
M. Chalandon a déclaré devant le Sénat que
l'Etat faisait son affaire de tous les équipements de ces
villes nouvelles dans la région parisienne, et cela dans
tous les domaines, y compris le téléphone, et aussi
les constructions scolaires. Or, dans ce dernier cas, sur les
130 classes que l'on nous attribue par an, 65 sont maintenant
affectées aux villes nouvelles ! Je vous avoue craindre
que, pour le téléphone, il n'en soit de même.
Je vous demande de nous donner de nouvelles assurances à
cet égard.
L'équipement des villes nouvelles en téléphone
automatique sera-t-il financé en dehors des crédits
budgétaires normaux et par conséquent sans porter
atteinte à nos attributions normales ?
Le Gouvernement, comme dans le domaine scolaire, a-t-il, au contraire,
l'intention de ne pas respecter ses engagements ?
M. Hubert Germain, ministre des postes et télécommunications.
Monsieur le sénateur, vous venez de m'interrompre fort
à propos.
Je porte à Paris et à la région parisienne,
vous le savez, une attention particulière.
Le problème posé par la création des villes
nouvelles y est important et il exige des crédits spéciaux,
qui ne peuvent pas, bien entendu, être totalement prélevés
sur le budget des P. T. T.
Je fais étudier actuellement la possibilité de financer,
dans les immeubles neufs, certains équipements de télécommunications
dans les mêmes conditions que ceux assurant la desserte
en eau, gaz et électricité. Le téléphone
n'est pas un gadget superflu, un objet de luxe, c'est un instrument
qui doit être désormais à la disposition de
chacun, quelle que soit sa fortune. Au cours des prochaines semaines,
je dois provoquer sur ce sujet une réflexion dont les conclusions
seront communiquées par mes soins, en temps voulu, au Parlement.
L'effort fait pour la région parisienne a été
très important, monsieur Beaujannot. Nous avons amélioré,
en certains points, l'écoulement du trafic ; l'automatisation
du réseau est, dans cette région, presque achevée
; il reste surtout à assurer le remplacement des équipements
vétustes, et j'attache une grande importance à cette
dernière action.
Mais, bien entendu, l'attention que j'entends porter à
la région parisienne ne me fera pas pour autant négliger
les problèmes à résoudre en province. Il
reste incontestable que l'importance du trafic entre la région
parisienne et le reste de la France a des répercussions
considérables sur la bonne marche de l'ensemble du réseau
de télécommunications. Je vous remercie, monsieur
le sénateur, de poser en ces termes ce problème.
Je voudrais relever votre propos en ce qui concerne l'automatisation.
Sa réalisation complète est prévue pour la
fin de l'exécution du VI' Plan, et non du VIP Plan comme
vous l'avez indiqué. Les taux sont ceux que vous avez donnés.
A la fin de 1974, 94 p. 100 des abonnés bénéficieront
du cadran. Cependant, la subsistance de réseaux manuels
et semi-automatiques, essentiellement en province, peut être
une cause de mauvaise qualité du service.
Tout se tient, et nous devons disposer de capacités d'écoulement
du trafic suffisantes pour assurer sa fluidité.
Le travail est parfois ingrat dans les centres de tri. Nos efforts
seront très importants dans ce secteur. L'augmentation
du trafic postal impose des réalisations nouvelles et modernes.
Nous avons dominé techniquement l'ensemble de ce problème
et nous ne sommes pas en retard par rapport aux pays étrangers.
Nous sommes parvenus à de bons résultats sur le
plan des études techniques et nous allons désormais
entrer dans le domaine des réalisations.
M. Javelly a évoqué les problèmes de son
département des Alpes-de-Haute-Provence. Celui-ci se trouve
dans une situation bien particulière. Nous procédons,
vous le savez, à la modernisation de son réseau.
A l'heure actuelle, pour l'ensemble de la région Provence
- Côte d'Azur, le taux d'automatisation est déjà
élevé. Mais un effort spécifique est entrepris
en faveur des Alpes-de-Haute-Provence.
J'ai écouté avec beaucoup d'attention les propos
de M. Billiemaz. L'action de mon département ministériel
n'a trouvé grâce devant lui sur aucun des points
que j'ai soulevés, ni sur ceux qu'il a développés.
La location des Transall est-elle une solution de fortune ?
Certes non, puisque nous avons pris la décision de changer
les appareils trop anciens de l'aérospatiale qui posaient
des problèmes de sécurité.
Nous ne voulions pas nous adresser à l'industrie américaine
et nous voulions attendre qu'arrivent sur le marché français
des appareils qui répondent à nos besoins. Une possibilité
nous était offerte de louer quelques appareils Transall
à l'armée de l'air.
Mais nous ne pouvions, en effet, attendre la mise en service des
appareils du type Airbus ou Mercure. La location constituait donc
une solution plus intéressante pour nous.
Le déficit des chèques postaux a été
évoqué par de nombreux orateurs. C'est pour moi
un grand sujet de préoccupation. C'est l'ensemble du problème
des chèques postaux qu'il faut aborder car doivent être
trouvées des mesures propres à assurer leur développement
et à leur permettre de faire face à la concurrence
du secteur bancaire. Nous devons donc trouver des formules nouvelles
dans le cadre de notre administration. J'étudie ce problème
actuellement au plan interministériel.
Je ne reviendrai pas sur les demandes de raccordement téléphonique.
Je les ai évoquées il y a quelques instants. Nous
avons fait, et nous continuons de faire, de grands efforts dans
ce domaine. Si je devais employer une formule pour dépeindre
la vie des télécommunications, je dirai qu'il se
passe chaque jour quelque chose, en France, dans le domaine des
télécommunications.
Il n'est pas de journée où l'on ne procède
à une mise en service dans une région de France.
L'année prochaine, nous allons procéder la création
ou à l'extension de centraux téléphoniques
au rythme de trois par jour, ce qui vous montre bien l'effort
de développement fait pour redresser la situation des télécommunications
et en particulier pour améliorer la qualité du service
qui constitue la première des priorités de notre
action. Nous accordons parallèlement une seconde priorité
aux raccordements de nouveaux abonnés. En effet, à
quoi serviraient-ils si nos nouveaux clients devaient déboucher
sur un réseau encombré ? C'est là que se
situerait le paradoxe. Mais il faut tenir compte aussi du développement
particulier de la demande, de « l'appétit »
pour le téléphone que l'on constate. Les familles,
plus que les milieux d'affaires, veulent maintenant en disposer.
C'est normal mais cela pose un problème qu'il faut maîtriser.
Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de mes paroles ! Il
n'y a pas lieu de se décourager. Nos efforts devront être
poursuivis pendant de nombreuses années. Mais c'est une
marque de la santé économique du pays et une preuve
de son expansion. En rattrapant l'un après l'autre nos
retards, nous faisons la démonstration que nous marchons
dans une bonne voie.
J'ai écouté avec beaucoup d'attention les préoccupations
que M. Jean Colin a exprimées. Il nous a parlé de
progrès réels, et je l'en remercie, car il est un
des rares orateurs à en faire état.
M. Colin m'a fait part aussi de ses inquiétudes au sujet
des problèmes de financement et des structures. Il a parlé
d'office et de privatisation.
Dans une autre partie, plus détaillée, de son propos,
il a évoqué les problèmes des personnels
dans le domaine catégoriel et indemnitaire.
Si vous me le permettez, monsieur Colin, je préférerais,
étant donné la longueur des développements
nécessaires, vous répondre personnellement.
En ce qui concerne les financements, bien entendu, nous n'envisageons
pas de relâcher l'effort que nous avons entrepris ; nous
souhaitons au contraire, d'une manière ou d'une autre,
poursuivre cet effort grâce, notamment, à l'apport
des sociétés de financement.
M. Colin et plusieurs autres orateurs ont exprimé leur
inquiétude au sujet des structures, songeant plus particulièrement
aux télécommunications.
Un certain nombre d'articles de presse ont provoqué quelque
émotion à cet égard. Aux yeux de certains,
c'est un problème essentiel. Pour moi l'unité n'en
constitue pas un. Par contre, je dis « non » à
la privatisation.
Nous serons sans doute amenés, dans les années à
venir, pour permettre aux télécommunications de
se développer convenablement, de procéder à
certains aménagements en fonction des objectifs à
atteindre et des moyens que nous avons à notre disposition.
Etant depuis relativement peu de temps à la tête
de ce département ministériel, il m'est difficile
de vous dire très exactement, vous le comprendrez sûrement,
quelles peuvent être les transformations à opérer.
De toute façon, je m'interdis toute évocation publique
de ce sujet jusqu'au mois de mars 1973, pour des raisons évidentes.
M. Minvielle a condamné globalement, sans rémission,
l'ensemble des efforts accomplis depuis quinze ans. Il a estimé
que tout allait je reprends son propos se dégradant.
En matière de fluidité du trafic, rien ne serait
acquis, selon lui, en 1973.
Je lui ferai tout de même remarquer que l'objectif fixé
au début de 1971 en matière de télex a été
effectivement atteint. Personne n'a d'ailleurs parlé du
télex. Nous trouvons là une situation particulièrement
saine.
En ce qui concerne la fluidité de l'écoulement du
trafic téléphonique, nous attendons des progrès
incontestables.
Qu'est-ce que la qualité de service souhaitée ?
Si, dans cette assemblée, chacun de nous était appelé
à en donner une définition, il y en aurait autant
que de membres siégeant dans cet hémicycle. Nous
enregistrerions même parfois des définitions contradictoires.
La qualité de service souhaitée par l'abonné
patient recouvre une autre notion que pour l'impatient. Dans ce
domaine, il est certain que des progrès déterminants
seront accomplis en 1973.
Nous avons dit que l'automatisation intégrale du réseau
était prévue dans le cadre de l'exécution
du Vie Plan et les objectifs, en cette matière, seront
tenus, sauf peut-être à un epsilon près, imprévisible
aujourd'hui.
Un autre problème important a également été
évoqué par M. Minvielle : celui des concours consentis
par les conseils généraux et en particulier des
avances remboursables. Ce sujet a été abordé
par plusieurs autres orateurs.
Je souligne combien, à cet égard, la compréhension
des collectivités locales a constitué un concours
précieux pour mes services, notamment dans la recherche
des terrains.
Il faut bien se rendre compte que les difficultés rencontrées
dans leur acquisition peuvent provoquer des retards allant de
dix-huit mois à deux ans pour la mise en service d'un centre
téléphonique.
De même, la compréhension dont nous avons bénéficié
en matière de préfinancement a permis certaines
accélérations de nos réalisations.
Les résultats obtenus sont satisfaisants à la fois
pour les communes, les départements et pour l'administration
elle-même.
Je citerai par exemple les actions menées dans le département
de Loir-et-Cher où je me trouvais la semaine dernière.
Les recettes que nous avons retirées des investissements
permis par le préfinancement du conseil général
ont autorisé un remboursement rapide des avances correspondantes.
Il est vrai qu'à cet égard la situation n'est pas
identique dans tous les départements et régions.
Sans entrer dans le détail de telle ou telle situation
particulière, je tiens à affirmer que jamais l'administration
n'a différé le remboursement des avances remboursables.
En ce qui concerne les tarifs préférentiels accordés
à la presse, il est certain que cette charge affecte très
lourdement notre budget. Je l'ai moi-même souligné
tout à l'heure, ces charges sont supérieures au
budget d'investissement de la poste. Il s'agit donc là
d'un problème considérable, dont la solution sera
difficile.
M. Lucien Gautier a parlé du développement du téléphone
dans les zones rurales et de l'effort financier qui est demandé
au candidat abonné. Ce problème se pose d'ailleurs
de façon d'autant plus aiguë que la pression de la
demande se fait plus forte.
Actuellement, la participation demandée au futur client
pour une longueur moyenne de ligne terminale de 3,5 kilomètres
est de 950 francs. Cette somme, qui comprend la taxe de raccordement
et les parts contributives, représente 16 p. 100 du coût
réel de construction de la ligne.
Le bilan financier est donc très défavorable, et
le coût supplémentaire qui reste à la charge
de l'administration sans contrepartie s'élève à
6.000 francs environ par ligne.
Comme le budget annexe des P. T. T. doit être équilibré,
et que nous ne recevons actuellement aucune aide extérieure
pour la construction de lignes rurales, ces dépenses doivent
donc être prélevées sur les recettes procurées
par les autres abonnés.
Néanmoins, dix mille lignes rurales seront construites
cette année, ce qui représente un investissement
de 60 millions de francs, et j'ai décidé d'augmenter
encore l'effort en 1973. Voilà les précisions que
je voulais apporter.
J'ai écouté avec beaucoup d'attention M. Bruyneel
exposer ses démêlés avec mon administration.
Je voudrais ne pas me limiter à l'étude d'un cas
particulier et lui dire que d'une manière générale
nous offrons aux clients qui contestent le décompte de
leurs taxes téléphoniques, la possibilité
de faire effectuer des contrôles en particulier grâce
à l'équipement auquel vous faites allusion, la machine
Girard. Placée en parallèle sur la ligne elle apporte,
je tiens à le souligner, toute garantie en la matière.
J'ajoute que le développement de la commutation électronique
en France permettra vraisemblablement d'apporter une solution
à ce problème de comptabilité. Vous vous
êtes entretenu, monsieur le sénateur, de votre problème
particulier avec les membres de mon cabinet. Vous comprendrez
aisément que je ne puisse pas l'évoquer ici ce soir.
M. Ferrant a traité d'un certain nombre de problèmes
que j'ai déjà abordés : la taxe sur les virements
postaux, les tarifs de la presse, la privatisation et l'équilibre
financier ; de plus il a évoqué certaines questions
relatives aux personnels : receveurs, inspecteurs et techniciens.
Je lui répondrai par lettre en précisant qu'en ce
qui concerne les techniciens, j'ai moi-même effectué
des démarches extrêmement pressantes pour qu'ils
puissent bénéficier de la parité qu'ils souhaitent.
Pas plus qu'il ne m'a étonné, je n'étonnerai
M. Gaudon en indiquant que je ne suis pas d'accord avec lui, mis
à part peut-être; le problème de la privatisation
du téléphone. Il faut le dire nettement, il y a
divorce total de nos pensées politiques. Il serait vain
d'aller plus loin dans le débat.
Vous avez terminé votre propos en évoquant les efforts
de la gauche unie. Monsieur le sénateur, au cours des mois
qui viennent, vous aurez l'occasion de vous exprimer très
longuement sur la manière dont vous comptez améliorer
le service des postes, des services financiers et des télécommunications.
J'espère que vous trouverez les moyens financiers et techniques
qui vous permettront de dominer très rapidement les problèmes,
d'une extrême acuité, que nous rencontrons.
M. Roger Gaudon. Vous avez eu quatorze ans !
M. Hubert Germain, ministre des postes et télécommunications.
M. Jozeau-Marigné m'a demandé si ce budget correspond
à nos besoins.
C'est une question fondamentale, monsieur le président.
Ce budget correspond certes aux programmes que nous nous sommes
fixés pour l'an prochain. Je me permets de vous parler
très franchement sur ce sujet : donner cette année
aux investissements une accélération excessive pourrait
ne pas avoir l'efficacité que nous pourrions en attendre
en raison des difficultés que j'évoquais tout à
l'heure : il faut, pour donner leur pleine efficacité aux
investissements, disposer du personnel indispensable pour leur
assurer la fiabilité nécessaire, pour reprendre
un terme fort à la mode. Ce sera l'un des points importants
auxquels je veillerai à la tête de ce département
ministériel.
Je voudrais préciser encore une fois ma position en ce
qui concerne les chèques postaux, bien que j'aie déjà
évoqué ce problème. Mon prédécesseur
avait fait beaucoup d'efforts pour parvenir à une solution
de cette affaire. Cet effort, je veux le reprendre et je m'efforcerai
de le mener à son terme.
M. Heder a évoqué le problème du centre radioélectrique
de Cayenne et celui des servitudes imposées au voisinage.
Il m'est, bien entendu, difficile de répondre sur-le-champ.
Je peux vous apporter dès maintenant des précisions
: le centre radioélectrique de Cayenne a une vocation propre
à la Guyanne. Dans le cas présent, nous tentons,
comme pour les câbles sous-marins, d'associer d'autres nations
à son utilisation, le Surinam, en l'occurrente.
Je pense ainsi avoir apaisé les inquiétudes dont
vous vous êtes, à juste titre, fait l'écho
devant cette assemblée.
Telles sont les explications que je me devais de donner au Sénat.
J'espère avoir ainsi répondu à toutes les
questions qui m'ont été posées.
M. Henri Henneguelie; rapporteur spécial. Je demande la
parole.
M. le président. La parole est à M. le rapporteur
spécial.
M. Henri Hennegueile, rapporteur spécial. Monsieur le ministre,
j'ai cru tout à l'heure percevoir dans vos paroles une
certaine réprobation à l'égard des orateurs
qui ont présenté un certain nombre de critiques.
Il est évident que c'est le rôle d'une assemblée
parlementaire de faire part au ministre des principales critiques
qui lui suggère le budget et des idées qu'elle peut
avoir pour améliorer le système.
Si vous relisez les propos du rapporteur de la commission des
finances, vous remarquez que je n'ai pas manqué moi-même
de signaler les améliorations survenues dans les postes,
dans les services financiers, dans les télécommunications
en ce qui concerne les crédits et les techniques. Je l'ai
fait remarquer à plusieurs reprises, ce qui prouve l'objectivité
de mon propos.
Ce que le Sénat déplore, monsieur le ministre, ce
n'est pas l'insuffisance de votre action, ce ne sont pas les résultats
obtenus par votre prédécesseur ou par vous-même
durant ces derniers mois ; c'est nous sommes, hélas ! obligés
de le répéter chaque année que votre
budget soit en déficit. L'an dernier, 940 millions de francs
de dépenses étaient à déterminer ;
cette année il y en a 3.790 millions. Vous nous avez dit
qu'elles seraient couvertes, bien sûr, soit par des emprunts
publics, soit par le Trésor. Nous en convenons parfaitement,
car il est évident que le ministre des finances ne vous
laissera pas mettre la clé sur la porte et ne vous déclarera
pas en faillite. De toute façon, le déficit sera
couvert.
Nous sommes rassurés, mais nous estimons que ce n'est pas
une méthode. Nous qui sommes, pour la plupart, des représentants
des collectivités locales, maires, conseillers généraux
ou présidents de conseils généraux, nous
avons l'habitude de présenter des budgets en ordre et en
équilibre où ne figure pas cette ligne « dépenses
à déterminer ».
En second lieu, bien loin de lutter contre votre action, nous
voulons vous apporter l'appui du Sénat pour arriver à
une juste et honnête rémunération des fonds
libres des chèques postaux.
Le troisième point vous l'avez souligné n'est
le déficit du transport de la presse. Nous estimons, comme
vous-même, absolument intolérable que l'on ne rembourse
pas le manque à gagner qui en découle.
Nous vous apportons notre appui, monsieur le ministre, mais nous
vous demandons en même temps de faire un effort de votre
côté, de lutter, de frapper sur la table, de voir
le ministre des finances et même d'obtenir de M. le Premier
ministre une possibilité d'arbitrage. Votre prédécesseur
l'avait obtenu, même si cet arbitrage n'a pas été
favorable, contrairement à ce que nous aurions pensé.
Il faut frapper à nouveau sur le clou pour essayer de l'enfoncer.
Nous avons avec nous l'opinion publique, tout le personnel des
P. T. T. et très certainement vous-même, monsieur
le ministre, mais vous n'osez pas le dire publiquement.
Défendez votre budget et vous avez l'assurance d'avoir
l'appui du Sénat. (Applaudissements.)
M. Léon Jozeau-Marigné. Je demande la parole.
M. le président. La parole est à M. Jozeau-Marignii.
M. Léon Jozeau-Marigné: Monsieur le ministre, je
voudrais répondre brièvement à votre propos.
Vous vous êtes appliqué avec beaucoup de bonne volonté
à essayer de répondre à chacun des intervenants.
Vous m'avez parlé de l'ensemble des problèmes de
l'équipement ; je n'y reviendrai donc pas.
Je dirai seulement quelques mots sur le problème des avances
remboursables aux collectivités locales car, tout à
l'heure, dans votre propos, vous avez indiqué que les municipalités
et les conseils généraux essayaient de vous aider
avec beaucoup de compréhension, C'est vrai et je vous remercie
d'en avoir pris conscience,
Mais je me demande si nous, présidents de conseils généraux,
nous pouvons être sûrs que votre administration comprend
notre attitude et je vais vous dire pourquoi. Chaque maire, c'est
certain, se fait un devoir, une obligation d'apporter sa pierre
à votre action car c'est le bien public qui est en jeu.
On demande ainsi une avance remboursable à un conseil général
beaucoup plus encore qu'à une commune car elle peut se
monter a des millions, voire des centaines de millions de francs.
Cela ne soulève pas de difficultés, m'a-t-on dit
à l'instant, que les avances remboursables sont effectivement
remboursées.
Il faut bien voir que, du point de vue financier, l'opération
figure en recettes et en dépenses. Je m'explique : si un
département a accordé une avance remboursable de
200 millions, vous remboursez bien 200 millions qui figurent en
dépenses, mais, parallèlement, vous inscrivez 300
millions en recettes. Pourquoi ? Parce que le conseil général
doit faire face à une nouvelle avance remboursable de 300
millions. C'est un jeu d'écritures sur lequel j'attire
votre attention.
Les départements manifestent beaucoup de compréhension
?
Mais ils sont bien obligés. Quand vos représentants
viennent nous rendre visite ils sont d'ailleurs d'une conscience
absolue et je veux leur rendre hommage -- ils nous disent : si
vous ne consentez pas à cette avance, il vous faudra attendre
encore plusieurs années ; prenez conscience de vos responsabilités,
car, si vous refusez, nous ne pourrons pas vous équiper.
Voilà la réalité !
Vous nous avez dit ce soir je pense que vous avez mesuré
la portée de votre propos que d'ici à la
fin de l'année 1974 les crédits budgétaires
vous auront permis d'automatiser 94 p. 100 du réseau français.
Comme cet équipement sera financé sur des crédits
d'Etat et non sur les fonds des collectivités locales,
puis-je en conclure que, d'ici à cette date, tous les conseils
généraux seront remboursés de leur avance,
avance consentie sans intérêt ?
Ce serait logique.
Tel est le problème que je vous pose, monsieur le ministre.
J'ai un espoir. Permettez-moi quelques instants encore de croire
que ce sera une réalité.
M. Roger Gaudon. Je demande la parole.
M. le président. La parole est à M. Gaudon.
M. Roger Gaudon. Monsieur le ministre, vous avez vraiment survolé
mes propos. Que nos conceptions soient opposées, c'est
une réalité. Mais, lorsque vous nous présentez
votre budget, nous avons l'habitude de l'étudier très
soigneusement et, lorsque nous pensons qu'il est normal de vous
présenter des critiques, nous le faisons.
Depuis des années, puisque vous êtes au Gouvernement
depuis quatorze ans (M. le ministre fait un geste de dénégation)
, vous et les vôtres, nous faisons des propositions concrètes.
Or, celles-ci ne sont jamais étudiées avec toute
l'attention voulue. Nous, nous avons deux préoccupations
essentielles : que soit conservée l'unité des postes
et télécommunications, de tous ses services, que
soient aussi satisfaites dans leur ensemble les revendications
qui vous sont soumises par les organisations syndicales.
A moins que j'aie mal compris vos propos, nous sommes plus inquiets
à cette heure-ci que lorsque vous nous avez présenté
votre budget sur la question de la privatisation et sur l'unité
des services. Si j'ai bien compris, vous avez dit que vous aviez
des idées sur les services, mais que vous attendiez le
mois de mars. Pourquoi ? Nous sommes en train de délibérer
sur le budget des P T. T. et nos collègues considéreront
sans doute qu'avant de prendre une position il convient de savoir
quelles sont ses grandes lignes. C'est là notre inquiétude.
En ce qui nous concerne vous le comprendrez aisément
nous n'avons pas changé de position.
M. Léopold Heder. Je demande la parole.
M. le président. là parole est à M. Heder.
M. Léopold Heder. Monsieur le ministre, je vous remercie
d'avoir voulu me persuader que la menace que je signalais tout
à l'heure de transférer le centre de télécommunications
de Cayenne au Surinam voisin n'existait pas. Si vous le permettez,
je vous transmettrai la lettre émanant de vos services,
qui est à l'origine de mon intervention précédente.
Je veux espérer, monsieur le ministre, que, lorsque vous
serez . en possession de cette correspondance, vous voudrez bien
tenir compte de la demande que j'ai eu l'honneur de vous présenter
en terminant mon - exposé.
M. le président. La parole est à M. le ministre
pour une réponse qui, je l'espère, sera la dernière.
Je le remercie à l'avance de sa brièveté.
M. Hubert Germain, ministre des postes et télécommunications.
Je serai bref, monsieur le président, mais je voudrais
répondre aux trois orateurs. Je comprends fort bien le
souci de M. le président Jozeau-Marigné à
propos des avances remboursables. Je voudrais lui préciser
la procédure de remboursement : c'est sur l'augmentation
des recettes que le réseau construit, grâce aux avances
remboursables, permet d'encaisser que nous procédons au
remboursement de ces avances. Celui-ci intervient dans un délai
moyen de cinq ans. Voilà la précision que je voulais
apporter, monsieur le président.
Je ne voudrais pas que M. Gaudon me fasse dire ce que je n'ai
pas dit. Je me suis exprimé d'une façon très
nette sur la privatisation : je n'y suis pas favorable. Si j'ai
éveillé des inquiétudes, je ne vois pas lesquelles.
Ce n'est pas en cinq mois que j'ai pu explorer l'ensemble des
problèmes des P. T. T. et il serait prématuré
et vaniteux de ma part de le prétendre. L'étude
détaillée du fonctionnement de cette maison permet
de constater que son évolution va poser des problèmes.
De quelle nature seront-ils ? Pour le savoir, nous allons nous
livrer à un examen approfondi. Je vous ai dit pourquoi
je préfère attendre une autre échéance.
A supposer même que j'aie trouvé la bonne solution,
je ne suis pas persuadé qu'en l'évoquant présentement,
dans un climat peu serein, elle ne risquerait pas d'être
taillée en pièces. A l'inverse, l'annonce d'une
solution mal adaptée pourrait alimenter essentiellement
une polémique qu'il n'est pas souhaitable de voir se développer.
Il n'y a rien de mystérieux dans cette affaire. Je l'ai
remise à plus tard pour deux raisons : pour une raison
de calendrier et aussi parce que nous n'avons pas encore poussé
la réflexion assez loin dans ce domaine. Je ne suis donc
pas en état de faire part de réflexions sur ce sujet
au Sénat. De plus, avant d'évoquer un projet devant
le Parlement, celui-ci doit être débattu par les
représentants du personnel. Je crois donc avoir été
extrêmement clair et net sur ce sujet.
Enfin, monsieur Heder, j'attends la lettre que vous voudrez bien
m'adresser et je vous en remercie.
M. le président. Personne ne demande plus la parole ?...
Nous allons examiner les crédits concernant le budget annexe
des postes et télécommunications figurant aux articles
28 et 29, ainsi que l'article 30.
Article 28.
(Services votés.)
M. le président. a Crédits, 20.727.043.872 francs.
»
Personne ne demande la parole ?...
Je mets aux voix les crédits figurant à l'article
28.
(Ces crédits sont adoptés.)
Article 29.
(Mesures nouvelles.)
M. le président. s Autorisations de programme, 6253 millions
998.000 francs. »
Crédits, 4.136.599.592 francs. »
La parole est à M. Jean Colin.
M. Jean Colin. M. le ministre a bien voulu me dire qu'il donnerait
une réponse écrite aux questions intéressant
les problèmes de personnel que j'avais soumises à
son attention. Je souhaiterais non seulement qu'il m'adresse une
réponse écrite, mais que ce problème soit
étudié avec un soin tout particulier.
M. Etienne Dailly. Je demande la parole.
M. le président. La parole est à M. Dailly.
M. Etienne Dailly. Monsieur le président, j'ai demandé
la parole pour explication de vote. Je voudrais indiquer à
M. le ministre des P. T. T. les motifs pour lesquels le groupe
de la gauche démocratique unanime ce qui est fort
rare va s'efforcer de l'aider autant qu'il le pourra et
va par conséquent et pour ce faire... voter contre son
budget. (Sourires.)
Je m'explique. Le ministère des P. T. T. ne dispose que
d'un budget annexe qui doit, par conséquent, s'équilibrer
par lui même. Je ne vais relever que trois chiffres : un
déficit de 650 millions de francs pour la poste, un déficit
de 800 millions de francs pour les services financiers et un bénéfice
de 2.700 millions de francs pour les télécommunications.
La poste perd 650 millions, mais la presse lui coûte 800
millions de francs. Est-ce à ce budget annexe de supporter
cette charge, au demeurant fort légitime, de la presse
? Est-ce l'Etat qui doit assurer l'information des citoyens ?
Poser la question c'est y répondre. Or s'il en était
ainsi, la poste, pour employer l'expression consacrée,
non seulement ne serait pas déficitaire, mais serait légèrement
bénéficiaire. II n'est pas admissible que le Gouvernement
laisse ce problème plus longtemps en l'état. II
nous faut rendre le ministre des finances attentif à ce
problème, que nous secondions en quelque sorte .
M. le ministre des P. T. T. qui nous a tout à l'heure clairement
laissé entendre qu'il ne parvenait pas à se faire
écouter, pas plus d'ailleurs qu'il se rassure
que ses prédécesseurs.
Les services financiers, eux, connaissent un déficit de
800 millions de francs. M. le ministre nous a dit il y a quelques
instants que la situation des chèques postaux le préoccupait
beaucoup.
Pourquoi ? Parce que ce déficit de 800 millions de francs
est la totalisation de deux phénomènes : un déficit
des chèques postaux de 1.100 millions de francs et un bénéfice
de la caisse d'épargne de 300 millions de francs, soit
une différence de 800 millions de francs. Il nous paraît
inadmissible, s'agissant d'un budget annexe, que le Trésor
n'accepte pas de rémunérer l'encours des chèques
postaux à un taux convenable. Il ne consent actuellement
que 1,5 p. 100 jusqu'à 30 milliards de francs et encore
ce problème est en discussion car le Trésor, si
mes renseignements sont exacts, prétend rémunérer
à ce taux de misère les dépôts des
chèques postaux jusqu'à 32 milliards de francs,
alors qu'au-delà de ces 30 milliards de francs, il paie
le taux pratiqué sur le marché monétaire,
c'est-à-dire actuellement cinq, sept huitièmes pour
cent. On ne lui en demande d'ailleurs pas tant. Il suffirait qu'il
paie 4,50 p. 100. On ne lui demande donc même pas d'appliquer
le taux du marché monétaire. Si mes comptes sont
exacts, ce taux de 4,50 p. 100 taux qui serait encore bien
au-dessous du prix du marché monétaire suffirait
à équilibrer les services financiers.
M. le ministre des P. T. T. nous a dit lui-même, voilà
quelques instants : c'est un grand souci pour moi. Il doit entamer
si nous avons bien compris de nouvelles négociations
avec le ministre des finances. Il convient qu'il soit réconforté,
qu'il sente que le Sénat, bien derrière lui dans
cette affaire, se refuse à tolérer plus longtemps
la situation présente.
Si les deux déficits que je viens d'évoquer se trouvent
ainsi annulés, leur montant de 1.450 millions de francs
ne viendrait plus s'imputer sur le bénéfice du téléphone,
qui est de 2,7 milliards de francs. On pourrait, par conséquent,
investir chaque année l'intégralité de ces
2,7 milliards de francs au lieu des 1.250 millions de francs qui
le sont actuellement.
Encore ne s'agit-il que d'une première approche du problème.
Il faut en effet constater que dans tous les pays qui nous entourent
or nous faisons l'Europe, n'est-ce pas ? l'encours
des chèques postaux est utilisé pour une bonne part
aux investissements des télécommunications. En Allemagne,
ils le sont à raison de 45 p. 100, en Suisse, à
raison de 30 p. 100.
Mes chers collègues, il s'agit de savoir si une fois de
plus nous allons nous borner à déplorer la situation
actuelle ou si nous allons chercher par un geste aussi spectaculaire
que possible à alerter le Gouvernement.
Monsieur le ministre, je voudrais que vous soyez convaincu que
votre personne n'est pas en cause. Nous rendons volontiers et
je rends volontiers hommage à votre action. Je tiens aussi
à rendre hommage à celle de votre prédécesseur.
Nous avons beaucoup apprécié la manière dont
il a exposé la situation au Sénat l'an dernier et
l'année précédente. Nous convenons volontiers
qu'il a réussi à faire prendre à votre administration
un certain tournant et nous sommes convaincus que vous uvrerez
dans la même voie.
Il faut par contre reconnaître que vos demandes, pas plus
que les miennes, ne rencontrent pas l'écho qu'elles doivent
rencontrer. Or, il s'agit là d'un problème fort
important. Personne de bonne foi, ne contestera que si nous n'équipons
pas en téléphone nos zones industrielles, nous ne
serons plus compétitifs dans le cadre du Marché
commun. L'Angleterre arrive, et Dieu sait avec quelle ardeur.
Elle va s'y installer, donc installer des usines en Europe. Le
problème est de savoir si elle va les installer en France
ou si, faute de téléphone, elle nous préférera
la Belgique, l'Allemagne ou l'Italie. Voilà le problème.
Voilà pourquoi il n'est pas possible que le téléphone
continue en France à être plus cher et moins équipé
que dans les autres pays européens. Je vous le
répète, monsieur le ministre, notre vote ne comporte
aucune hostilité à l'égard de votre personne,
ni, bien sûr, à l'égard de vos services, dont
nous nous plaisons à reconnaître le dévouement,
la compétence et l'exceptionnelle qualité. Simplement
nous entendons vous aider à obtenir ce que le ministère
des finances ne veut pas vous accorder. Dès lors que votre
budget est un budget annexe, il faut certes qu'il s'équilibre
et bénéficie par conséquent de toutes les
ressources auxquelles il a droit sans que le Trésor continue
à pratiquer les ponctions que je viens de rappeler. Elles
constituent une vraie injustice et peuvent avoir des conséquences
dramatiques pour l'économie de ce pays.
M. le président. Personne ne demande plus la parole
?
Je vais mettre aux voix les autorisations de programme figurant
à l'article 29.
M. Gérard Minvielle. Je demande la parole.
M. le président. La parole est à M. Minvielle
M. Gérard Minvielle. J'avais pensé que, par un vote
unique, nous aurions pu nous déterminer sur l'article 29
qui comporte deux paragraphes.
M. le président. Cela n'est pas possible, monsieur Minvielle,
car l'article 29 ne concerne pas uniquement les postes et télécommunications,
mais également l'imprimerie nationale, la légion
d'honneur, les monnaies et médailles, les essences et les
poudres.
Personne ne demande plus la parole ?...
Je mets aux voix les autorisations de programme figurant à
l'article 29.
Je suis saisi d'une demande de scrutin public émanant du
groupe socialiste.
Il va être procédé au scrutin dans les conditions
réglementaires.
(Le scrutin a lieu.)
M. le président. Personne ne demande plus à voter
?...
Le scrutin est clos.
(Il est procédé au comptage des votes.)
M. le président. Voici le résultat du dépouillement
du scrutin n° 10 :
Nombre des votants 278
Nombre des suffrages exprimés 261
Majorité absolue des suffrages exprimés 131
Pour l'adoption ........ 109
Contre .....................152
Le Sénat n'a pas adopté
Article 30.
M. le président. Art. 30.
«I, --- Il est ouvert au budget annexe des postes et télécommunications
sous l'intitulé de « Fonds d'action conjoncturelle
» des autorisations de programme d'un montant de 10.000.000
de francs.
« II. Ces dotations pourront être utilisées,
en tout ou en partie, au cours de l'année 1973, dans les
conditions prévues à l'article 21, 3° alinéa,
de l'ordonnance du 2 janvier 1959 portant loi organique relative
aux lois de finances.
« III -- Les autorisations de programme qui seront utilisées
en 1973 seront transférées aux différents
chapitres du budget annexe des postes et télécommunications
après consultation des commissions des finances du Parlement
sur :
« les conditions justifiant ces transferts ;
« le montant, par chapitre, des transferts envisagés
en autorisations de programme et des ouvertures de crédits
de paiement correspondants. »
(Adopté.)
Nous avons terminé l'examen des dispositions concernant
le budget annexe des postes et télécommunications.
Il faudra attendre 1979 pour que
lautomatisation du réseau téléphonique
de lhexagone commencée en 1913 soit totalement achevée
après 66 années de dur labeur.
Fin 1980, la France rattrape son retard : 16 millions de lignes
et 25 millions de postes de toute nature, les délais moyens
de raccordement sont réduits de 16 mois en 1973 à
3 mois en 1981. La direction générale des télécommunications
réalise des gains de productivité : 25 agents pour
1000 lignes en 1971, 9 en 1981.
...
|
| |
1974-1981 Stratégies des groupes français
et interventions des pouvoirs publics
Les pouvoirs publics français ont, pendant la période
qui nous occupe, porté un intérêt tout particulier
à la branche électronique, branche stratégique, à
bien des égards, pour les économies développées.
La toile de fonds des interventions de l'Etat est constituée par
l'objectif de structures affirmé dans le Vème Plan et rappelé
dans le Vlème : constituer dans chaque secteur un ou plusieurs
groupes de taille suffisante pour affronter la concurrence sur le marché
mondial. Le contexte de crise qui marque l'élaboration du Vllème
Plan élève au rang d'objectif principal le rétablissement
de l'équilibre extérieur.
Au-delà des affirmations des plans, l'essentiel des actions entreprises
dans l'électronique, par les pouvoirs publics, a été
l'uvre de la Direction Générale des Télécommunications
(DGT).
L'action de la DGT est basée sur l'analyse suivante : les télécommunications
et leurs nouvelles applications (télématique, bureautique,...)
constituant un créneau. Non encore investi par un grand groupe
mondial de l'électronique, c'est l'occasion pour les groupes français
de conquérir une place de choix dans la division internationale
du travail..
La DGT est par ailleurs une administration puissante,
disposant de moyens financiers importants et dirigée, au début
de la période qui nous intéresse, par une équipe
nouvelle et dynamique. Enfin, le caractère public des marchés
confère à la DGT des occasions d'intervention : agrément
des matériels, puis procédures conduisant à des marchés
expérimentaux puis à des marchés publics de taille
réelle.
La DGT utilisera tous ces moyens pour intervenir, non seulement dans le
domaine des télécommunications mais aussi en amont (composants)
et en aval (nouvelles applications : visiophones, télécopieurs,
postes téléphoniques à clavier, terminaux vidéotex...).
La DGT, pour mettre sa politique en uvre, a agi à tous les
stades du processus de production : recherche (création d'une nouvelle
antenne du CNET à Grenoble, spécialisée en microélectronique)
; développement (prototypes élaborés dans les laboratoires
publics ou sous traités aux laboratoires privés) ; production
et commercialisation de pré-séries puis de grandes séries
(création de la filiale Intelmatique pour promouvoir les produits
de la télématique française à l'étranger,
discussion des normes avec les groupes étrangers afin de préserver
les chances de l'industrie française).
Le contenu de la politique de la DGT s'inspire des préoccupations
mises en avant par les plans : concentrer les moyens, développer
les exportations. Ainsi, la DGT organise-t-elle l'entrée de Thomson
dans la commutation publique en 1976, à travers la prise de contrôle
de LMT (ITT) et de la SFTE (Ericsson). En 1980, après le démantèlement
de l'AOIP, Thomson assure 40 % de la production française, à
égalité avec la CGE et, contrairement aux « accords
de Yalta » conclus entre les deux groupes en 1969. Les pouvoirs
publics espéraient ainsi équiper la France, particulièrement
sous développée en ce domaine, abaisser les prix et constituer
une base technique et commerciale pour conquérir une partie du
marché mondial en technique « temporelle ».
De même, le plan composants dans sa formulation de 1978 visait-il
à concentrer les moyens de l'industrie française et à
équilibrer les échanges extérieurs : Secimos devait
regrouper les principaux utilisateurs français de circuits intégrés
de pointe Mos et assurer la production des circuits en association avec
l'entreprise américaine Intel qui apporterait sa technologie.
La DGT va tenter d'impulser chez les grands groupes de
l'électronique une politique dynamique en matière de produits
nouveaux situés à la croisée des différentes
branches de l'électronique, télématique, bureautique,
terminaux vidéotex (expérience de Velizy, annuaire électronique),
télécopieurs, visiophones... De même, dans le domaine
des transmissions, la DGT française a-t-elle participé à
la création d'une unité de production française pour
la fabrication de fibres optiques : une filiale commune à Saint
Gobain, Thomson et Corning Glass (E.U.) fournira les fibres optiques nécessaires
au câblage de 2 000 foyers à Biarritz en 1983.
Ces actions visent toutes à utiliser des techniques
de pointe sur les marchés publics français, de façon
à maîtriser la technique, à en abaisser les coûts
et les prix, et, dans un deuxième temps, à conquérir
des marchés à l'extérieur.
Cependant, l'action de la DGT et, plus généralement, celle
de l'ensemble des pouvoirs publics français, n'est pas pour autant
marquée par la cohérence et l'efficacité. Elle doit,
plus fondamentalement, faire face à des problèmes qu'elle
n'a pas les moyens de résoudre :
il apparaît difficile de constituer un ou deux groupes français
compétitifs dans chaque branche : en 1978, la CGE se situe au 9ème
rang mondial dans les télécommunications avec un chiffre
d'affaires qui représente moins de 10 °/o de celui de Western
Electric.
la recherche d'une certaine concurrence au niveau national ( CGE
et Thomson dans la commutation publique) constituerait plutôt un
handicap à l'exportation, en dispersant les moyens et les efforts
face à une offre très concentrée. Telinter, qui devait
être l'instrument de la coopération des deux groupes à
l'exportation n'y jouera aucun rôle actif...
les « objectifs à moyen terme d'indépendance
et dynamisme » que les pouvoirs publics assignaient à l'industrie
électronique française pourront-ils être atteints
dans des branches trop longtemps délaissées par les entrepreneurs
privés ? Ainsi, le plan composants est-il totalement dépendant
de la technologie américaine. L'industrie française pourra-t-elle
dépasser le stade de la sous traitance dans ce domaine-clef ? De
même la technologie américaine est-elle indispensable dans
les fibres optiques. L'action des pouvoirs publics semble, dans ces domaines,
avant tout soucieuse de faire face aux contraintes à court terme
d'équilibre de la balance commerciale.
les pressions des groupes industriels constituent souvent des obstacles
à la mise sur pied d'actions cohérentes d'envergure. Les
hésitations et les revirements qui ont marqué les Plans
calcul en portent la marque : à la solution « européenne
» a succédé la « solution américaine
», dont le chef de file français fut tout d'abord la CGE,
puis Saint Gobain. Il en fut de même pour le Plan composants : les
groupes français refusent de participer à la création
de Secimos. De tractation en tractation, les pouvoirs publics seront amenés
à subventionner trois et non plus deux pôles : Efcis (Thomson,
CEA, Motorola), Eurotechnique (Saint Gobain, NSC), MHS (Matra, Harris).
Ces trois pôles ne devaient pas entrer en concurrence jusqu'à
ce que Matra remette en cause le schéma, au printemps 1981, en
annonçant un accord avec Intel (circuits N MOS, tout comme Eurotechnique).
Ce quatrième pôle recevra cependant une aide des pouvoirs
publics...
Les perspectives ouvertes par les nationalisations
Les restructurations opérées entre 1974 et 1981 ont
été fortement marquées par l'influence des pouvoirs
publics, en particulier de la DGT. Cette influence a dû, cependant,
nous l'avons souligné, tenir compte des intérêts et
pressions bien souvent contradictoires, des réticences et des hésitations
des groupes privés concernés.
Les nationalisations réalisées en février 1982 changent
sensiblement les données du problème. Elles donnent aux
pouvoirs publics les moyens de définir et de mieux maîtriser
une politique industrielle dans l'électronique.
Pour cela un certain nombre de choix seront nécessaires. Au préalable,
un effort de cohérence devra être réalisé.
1. Assurer la cohérence de l'ensemble nationalisé
Nous avons souligné combien l'histoire récente de l'électronique
française a été rythmée par des conflits entre
décideurs privés, en particulier entre Thomson et la CGE.
Ces conflits ne se posaient pas tant sur le terrain concurrentiel classique
qu'au niveau du partage des multiples aides (à la recherche, au
développement industriel,...) et des importants marchés
publics protégés, tant en France que dans les « territoires
sous influence ».
De nombreuses décisions de politique industrielle ont été
en conséquence retardées, prises au coup par coup, au terme
d'hésitations coûteuses, reflets de luttes d'influence et
d'incapacité à choisir.
Les Plans calcul illustrent parfaitement cette démarche. L'action
de la DGT dans le téléphone, responsable de la promotion
de Thomson dans cette activité, comporte les mêmes ambiguïtés.
En appuyant Thomson, la DGT freina l'exploitation par Cit Alcatel de son
avance technologique dans le domaine des centraux temporels. Cela fut
dommageable, globalement pour l'industrie française, d'autant plus
que le système Thomson, hérité des laboratoires de
LMT, s'avéra moins fiable et d'une mise au point longue et délicate.
L'industrie française avait elle les moyens de soutenir deux techniques
de commutation publique concurrentes ? Il aurait sans doute été
plus réaliste et plus efficace d'appuyer et de promouvoir la technique
de Cit Alcatel, bien que l'introduction de la concurrence ait stimulé
les deux producteurs et abouti à des baisses de prix sensibles,
après des années marquées par le règne du
« cartel des téléphonistes ».
Enfin, le Plan composants constitue un autre exemple de ces hésitations,
retards et incohérences, comme nous l'avons souligné précédemment.
La nationalisation des quatre groupes devrait permettre de promouvoir
une optique différente, dominée par l'exercice des complémentarités,
de collaborations, de répartition des tâches. Cette mise
en commun des ressources de l'Etat et des entreprises nationalisées
devrait assurer une meilleure efficacité des moyens importants
dont disposent les pouvoirs publics pour impulser une politique industrielle
cohérente.
Par ailleurs, les nationalisations devraient permettre
de définir l'action des entreprises de l'électronique par
rapport à des objectifs dépassant la logique purement micro-économique
des firmes privées, sans perdre de vue la compétitivité
qu'implique le choix d'une économie ouverte. La politique industrielle
devrait ainsi viser à s'assurer la maîtrise par la collectivité
des technologies du futur dans un domaine-clef dont dépendent l'organisation
du travail, l'emploi, la culture,..., aussi bien que les échanges
extérieurs et la croissance. Les objectifs énoncés
par le gouvernement en matière de reconquête du marché
intérieur et de développement des exportations devraient
trouver, dans la branche électronique, un terrain d'application
immédiate et décisive.
La cohérence nécessaire pour atteindre les objectifs nouveaux
implique bien sûr de nouvelles restructurations. Toutefois, la concentration
nécessaire des moyens pour chaque sous branche dans un seul groupe
peut comporter des dangers : la confrontation de divers offreurs dans
les marchés d'études proposés par la DGT s'est révélée
positive et stimulante au niveau des prix et des techniques. Il ne faut
donc pas laisser se développer des comportements de monopole, exploitant
une rente sur des marchés protégés. La nécessité
de l'exportation, le choix d'une économie ouverte, le caractère
mondial de la concurrence devraient permettre d'éviter cet écueil.
Une autre question difficile peut conduire à un
certain immobilisme : les nationalisations pourront-elles mettre fin aux
luttes d'influence entre les dirigeants des grands groupes ? La résistance
passive, le poids de l'histoire et des habitudes, le jeu des relations
et des solidarités peuvent constituer de puissants obstacles à
la mise en uvre d'une nouvelle politique.
Appliquer dans l'électronique les grandes orientations de la
politique industrielle suppose que l'on effectue des choix, que l'on
réponde essentiellement à deux questions :
a. quelle place dans la filière électronique ?
Il est en effet essentiel de se déterminer par rapport à
ce problème central : la politique industrielle française
peut elle choisir d'être présente à tous les niveaux
de cette filière stratégique qu'est l'électronique
? Ou bien, doit-on choisir quelques créneaux ? Peut-on être
présent industriellement dans une économie ouverte dans
les biens grand public, la grande informatique, les composants, la bureautique,
l'électronique médicale... ? Si la réponse est positive,
mettra-t-on tout d'abord l'accent sur l'aval de la filière (grand
public), pour remonter ensuite vers l'amont (c'est la stratégie
japonaise) ou privilégiera-t-on l'amont (électronique de
pointe, professionnelle), celui-ci nourrissant peu à peu l'aval
de ses innovations (stratégie affichée par Thomson Brandt)
? La couverture de l'ensemble de la filière peut aussi être
favorisée par une politique d'alliances, cet aspect devenant alors
central.
b. quels partenaires ?
Les entreprises nationalisées avaient noué des contacts
avec des firmes américaines, pour l'essentiel. Le Plan composants
en est un des exemples les plus spectaculaires. Or, les principales décisions
intervenues depuis mai 1981 vont dans le sens d'une remise en cause de
ces alliances. Est-ce à dire que l'on va désormais étudier
les conditions d'une collaboration avec des partenaires européens,
ce que les groupes français ont généralement refusé
jusqu'ici ? Il semble bien qu'une politique ambitieuse ne puisse faire
l'économie d'une telle démarche. Il faudra vaincre des habitudes,
trouver les meilleures complémentarités, et rester cependant,
d'une façon ou d'une autre, présent sur le marché
nord américain où sont définis les standards, expérimentées
les innovations et où se situeront les deux tiers du marché
mondial pour la bureautique et la télématique en 1985. Des
réponses claires doivent être apportées à ces
questions dans un délai raisonnable. Seules des alliances avec
des partenaires de la Communauté Européenne peuvent permettre
d'assurer une présence industrielle concurrentielle à tous
les niveaux de la filière, les autres alliances possibles (Etats
Unis, Japon) entraînant des dépendances trop fortes.
Il convient donc de faire des propositions aux partenaires potentiels,
ou de répondre à leurs avances (celles de Philips, par exemple,
qui propose à Thomson un accord européen pour les biens
grand public).
(En complément lire la page Restructurations
des groupes français de l'électronique )
Plus d'un an après le changement politique, le
changement industriel n'est guère amorcé dans l'industrie
électronique. Le rapport Farnoux préconise bien la mise
en uvre d'une politique de filière et des alliances européennes.
Mais aucun progrès concret n'a été réalisé
: concernant le redécoupage des activités entre les quatre
groupes, constituera-t-on un seul pôle téléphonie,
malgré les dangers soulignés par M. Théry ? Regroupera-t-on
l'informatique, grande, moyenne et petite ? Se lancera-t-on résolument
dans la télématique, malgré les réticences
du marché intérieur ? Aura-ton une politique industrielle
européenne dans la branche grand-public ?. La persistance de la
crise ne remettra-t-elle pas en cause, par ailleurs, l'allocation des
moyens nécessaires à la mise en uvre d'une véritable
politique industrielle de filière ? Les graves difficultés
de Cil HB, de la CGR, de la téléphonie et de l'informatique
chez Thomson requièrent déjà des sommes importantes.
Elles placent aussi les décideurs face à des choix décisifs
et rapides. Il ne faudrait pas oublier, au moment de ces choix, que pour
beaucoup l'électronique peut constituer un atout susceptible d'accélérer
la sortie de crise...
Enfin, plus généralement, le changement voudrait que la
stratégie mise en uvre et les choix industriels opérés
ne soient pas l'affaire des seuls dirigeants des entreprises nationalisées,
mais qu'un débat réel soit engagé avec les planificateurs,
les syndicats et les usagers. Toutes les dimensions du problème
seraient ainsi abordées, concernant une activité-clef pour
l'avenir.
1987 L'administration des Télécoms
va devoir à son tour en passer par d'importantes suppressions d'emplois
dans les années à venir : un rapport interne de la DGT (Direction
générale des télécommunications) évalue
en effet à 32 655 d'ici à l'an 2000 le nombre de personnes
en sureffectif dans ses services, soit un excédent de 20 %. Selon
les projections de la DGT qui reposent sur une hypothèse d'activité
"constante", les effectifs tomberaient de 161 950 personnes
à la fin 1985 à 129 295 à la fin de ce siècle,
soit un niveau proche de celui de 1975 (127 820), année du lancement
de la modernisation du réseau téléphonique français
qui a donné lieu à un gonflement important du personnel.
Toutefois, le profil de l'emploi serait considérablement modifié
: alors que les effectifs des populations les plus qualifiées (cadres
supérieurs et inspecteurs) augmenteraient fortement (de 63,3 %
et 9,5 % respectivement), ceux des catégories les plus basses seraient
réduits : le nombre d'ouvriers chuterait de 23,6 %, celui des administratifs
du service général de près de 30 %, contre une baisse
de 26 % pour les agents des lignes et de 24,6 % pour les techniciens et
aide-techniciens.
Cette "déflation des effectifs", souligne-t-on à
la DGT, sera effectuée régulièrement, au rythme de
2 000 à 2 500 l'an. Il s'agit, ajoute-t-on, d'une tendance commune
à tous les opérateurs dans le monde, liée aux progrès
de la technologie. Elle s'inscrit en outre dans un souci d'améliorer
la compétitivité de la DGT, où l'on compte actuellement
7 agents pour 1 000 abonnés contre 4 à 4,5 dans les autres
pays.
Extrait d'un article
"FRANCE TELECOM : UNE HYBRIDATION RÉUSSIE ?' de
Elie COHEN et Jean-Michel SAUSSOIS
|
Novembre 1988 le Ministre des Postes, des
Télécommunications et de l'Espace vient de proposer
« un nouveau concept » pour France Télécom
(ex. Direction Générale des Télécommunications).
Ce nouveau concept est celui d'administration entreprenante.
Que ce concept ne soit pas nouveau ou que ce concept n'en soit pas
un nous importe peu. Plus intéressant est de comprendre cette
volonté du politique de procéder à une hybridation.
Qu'en est-il en effet d'un croisement où l'on essaierait
de marier ce qui fait la force de l'administration publique avec
ce qui fait la force de l'entreprenariat ?
En politique, le risque est toujours de prendre les mots pour les
choses. Dire est-il faire ? Avancer l'idée d'une administration
entreprenante ne relève pas que de l'oxymoron plaisant. Cette
figure de rhétorique est aussi un télescopage volontaire
de logique contradictoire, souhait désespéré
d'un responsable politique qui ne veut pas choisir entre deux solutions
aussi peu satisfaisantes l'une que l'autre. Nous voudrions montrer
que ce « concept » est une stratégie de compromis,
puis nous interroger sur les conditions dans lesquelles une telle
hybridation est possible en sélectionnant trois couples de
variétés différentes « extraites »
des souches administration et entrepreneur : esprit d'innovation
et administration, imagination stratégique et tutelle administrative,
esprit d'entreprise et statut de la fonction publique d'administration
entreprenante : sous le concept, une stratégie de compromis.
Le maniement simultané des contraires est
à la mode dans les livres de management qui font l'éloge
de l'équivoque. Les structures d'entreprise doivent être
à la fois souples et rigides, la rigueur doit cohabiter avec
l'imagination. Les dirigeants des grands groupes industriels constatent
que le temps de réponse que mettent leurs structures à
réagir « aux sollicitations » de l'environnement
devient de plus en plus long. Face à ces structures difficiles
à gouverner, en voie de dévitalisation, la recherche
d'hybrides croisant les vertus des petits groupes et les vertus
des grands systèmes devient urgente ; l'intrapreneur est
une innovation organisationnelle répondant aux inquiétudes
de ces dirigeants. Faire en sorte que les cadres se comportent en
entrepreneurs tout en restant à l'intérieur d'un grand
ensemble préférant suivre les règles de la
hiérarchie aux règles du marché : voilà
un hybride récemment inventé par les consultants en
organisation. Dans un contexte bien différent, le tuteur
politique d'une administration est aussi soucieux de trouver une
telle hybridation où l'on pourrait marier les vertus de l'administration
et de l'entrepreneur. Ces vertus sont connues, les vices également
; si l'on écarte les vices, un bref résumé
des vertus pourrait être le suivant : pour une administration
comme la DGT, la principale vertu serait l'absence de contrainte
de profit qui facilite l'engagement de programmes à horizon
de temps long impliquant une recherche publique articulée
sur des marchés publics ; autre vertu, cette administration
a un accès privilégié au financement public
pour conduire des investissements lourds sans « retour »
explicité ; ayant le monopole de l'exploitation du réseau,
tout risque de concurrence frontale est écarté ; enfin,
dernière vertu, le personnel est doté d'un statut
lui donnant une garantie d'emploi ; l'emploi à vie, l'élément
clef, explique-t-on, du succès des grandes entreprises japonaises,
permet aux dirigeants de cette administration d'opérer des
changements de structure, de technique, de marché sans que
le personnel ne craigne pour son emploi ; cette plasticité
s'accompagne en outre d'un fort attachement du personnel à
l'esprit de service public, puissant réservoir duquel il
est possible de mobiliser des énergies individuelles.
Pour l'entreprenariat, la vertu la plus connue est
la capacité de l'entrepreneur à innover, à
relier sans cesse des objets techniques à de nouveaux usages
sociaux ; sa vertu est aussi de savoir prendre des risques et les
assumer sans compter sur des financements affectés d'avance
; cherchant à obtenir rapidement un retour sur ses investissements,
l'entrepreneur prendra l'initiative de choisir son rythme de croissance,
ses partenaires, son personnel, un personnel soumis au marché
du travail.
Le croisement de ces vertus relève-t-il de l'imaginaire de
l'homme politique saisi par un souci de « donner un projet
» à son administration ? Peut-être ; il s'agit
surtout d'une stratégie de compromis, une stratégie
qui sauvegarde sans traumatismes l'unité des contraires :
faire en sorte que la DGT (maintenant France Télécom)
soit à la fois une administration et une entreprise. Tout
le problème étant contenu dans le « à
la fois ». L'hybridation réussie consisterait à
éviter le camouflage : le camouflage d'une administration
en entreprise (à l'exemple d'A.T.T. avant son démantèlement)
ou bien le camouflage d'une entreprise en administration. Comme
un camouflage finit toujours par se découvrir, l'hybridation
permet aussi d'éviter la mue, sans cesse remise à
plus tard, celle consistant à transformer cette administration
en ce qu'elle aurait dû être, c'est-à-dire une
entreprise ; une entreprise nationale à l'image d'E.D.F.
E.D.F. a toujours eu un effet d'attraction, notamment pour les ingénieurs
appartenant au corps des Télécom, et cela, depuis
1967, lorsque le Ministre des Finances de l'époque, Valéry
Giscard d'Estaing, proposa la création d'une Compagnie Nationale
du Téléphone. Cette solution revient constamment à
la surface surtout lors de crises identitaires faisant cruellement
laisser apparaître une administration qui ressemble à
une entreprise mais qui n'est pas véritablement une entreprise.
En regardant agir l'acteur E.D.F., tout se passe comme si les ingénieurs
DGT retrouvaient leur image : celle d'un acteur central dans le
développement économique doublé d'un acteur
politique capable de passer d'une grande ambition nationale à
une autre. Il n'est jusqu'au comportement de chacune des deux organisations
à l'égard des industriels qui ne vienne souligner
leur mimétisme. Sommé en 1987 par son Ministre de
Tutelle d'abaisser ses tarifs en faveur des industriels, E.D.F.
refuse ce dictât au nom de sa conception de sa mission de
service public. Voilà un acte d'indépendance vis-à-vis
du politique qui ne peut que séduire ceux qui manuvrent
pour faire de la DGT un opérateur doté d'une autonomie
stratégique et opérationnelle ; un acte d'indépendance
qui ne peut qu'inquiéter ceux qui défendent le maintien
de France Télécom dans le statut de la fonction publique
et ceux qui veulent s'assurer des recettes pour le budget de l'État
; des recettes dont le principal mérite est d'être
sans coût politique et d'un rendement excellent.
Cette mue, envisagée, ne s'est jamais produite malgré
les alternances politiques. Est-elle nécessaire, inévitable
ou bien l'hybridation se révèle- t-elle finalement
comme la seule solution qui parvienne à satisfaire tous les
acteurs impliqués au sein de ce que nous avons appelé
le système télécom ?
L'administration des Télécom, la DGT, n'est évidemment
pas une administration comme les autres : c'est une administration
qui exerce une fonction d'entrepreneur. Cette fonction d'entrepreneur
ne consiste pas seulement à inventer un objet technique mais
aussi à le relier à un marché. A ce titre,
l'exemple du terminal vidéotex (dénommé Minitel)
est une illustration parfaite d'un processus de destruction créatrice
déclenché par une administration. L'exemple du Minitel
est d'ailleurs rentré dans la légende des innovations
réussies, sans cesse réexpliqué sous la forme
du conte où l'État (éclipsant la DGT) innovateur
occupe une très bonne place. La force des explications a
posteriori est de mettre en avant des volontés et des logiques
qui n'étaient pas aussi facilement décelables dans
le comportement des acteurs. Comment est-on parvenu à produire
une telle offre créatrice : volonté ou hasard ? Cet
exemple est-il reproductible ? Tout d'abord cette offre a été
créée à partir d'un terrain préparé
selon un mode que nous avons appelé ailleurs le mode du grand
projet, un mode peut-être uniquement repérable en France.
La DGT, sous la houlette d'un Directeur Général
stratège, a su détruire la structure d'un secteur
endormi par le régime des quotas pour en créer une
nouvelle en imposant des règles du jeu aussi bien à
ses propres chercheurs qu'aux industriels fabriquant le matériel
de commutation et de transmission.
Ce travail de destruction/reconstruction ne s'est pas fait sans
heurts, ni violence symbolique. Le centre de recherche (CNET), jusque
là au milieu du système, a été mis à
l'écart : les industriels ont été subordonnés
: la DGT ne leur abandonna ni le choix des matériels ni le
choix des implantations, ni la fixation du calendrier de la montée
en charge. Voici une administration qui en quatre ans (1975-1978)
développe un programme d'équipement à marche
forcée, bousculant les procédures administratives,
allant jusqu'à court-circuiter les hiérarchies politiques
pour chercher un appui direct auprès du plus haut personnage
de l'État.
Après l'achèvement de ce programme,
la DGT aurait pu faire une pause, un peu à l'exemple d'A.T.T.
qui pendant un siècle (1875-1974) n'a modifié ni sa
stratégie d'intégration verticale, ni sa structure
décentralisée. La façon dont fonctionne ce
monopole à la fois privé et régulé «
résonne » parfaitement avec les objectifs de la firme.
Les régulateurs locaux sont tout à fait favorables
à ce que les investissements soient amortis sur longue période,
de façon à faire bénéficier les abonnés,
c'est-à-dire leurs électeurs, des tarifs les plus
bas possibles. Dans une logique de profit, les investissements doivent
s'amortir ; à partir du moment où l'objet technique
téléphone est stabilisé, il s'agit de travailler
sur des améliorations en évitant des rythmes de renouvellement
trop rapide. Autrement dit, il s'agit avant tout de contrôler
le rythme de l'innovation de façon à protéger
les actifs industriels contre toute recherche qui leur serait néfaste...
Suivant cette logique, à l'abri de toute concurrence, la
DGT aurait pu exploiter son réseau, et faire profiter ses
clients des gains de productivité obtenus à partir
des nouveaux équipements.
C'est une toute autre stratégie qui l'emporte
: celle consistant à rééditer le grand projet
« rattrapage téléphonique » mais dans
un autre champ ; un champ résolument novateur, métissage
du téléphone et de l'informatique, la télématique.
Offrir un objet technique tel que le terminal annuaire électronique
avait le mérite de répondre simultanément à
plusieurs objectifs : trouver des activités industrielles
pouvant se substituer aux industries de la commutation téléphonique
publique lors de la fin prévisible (1983) de la modernisation
du réseau public, consolider de surcroit la place de la DGT
dans l'administration (industrie, finances) en ayant à nouveau
une responsabilité industrielle.
Voulu au départ rustique (terminal dédié
aux spécifications assez pauvres), cet objet technique était
toutefois innovant dans l'usage social qu'il désignait ;
quant à sa valeur d'échange, la DGT va user avec génie
des ambiguïtés de son statut : le minitel ne sera pas
vendu mais donné. C'est d'ailleurs peut-être là
que se révèle la fécondité du croisement
entre l'administration publique et l'esprit d'innovation. Une distribution
gratuite impensable ailleurs... qu'en France. Le bilan de cette
offre créatrice est éloquent : l'opération
Minitel a généré en 1986 trente millions d'heures
(soit 26 fois plus qu'en 1985), un chiffre d'affaires dépassant
deux milliards de francs pour un nombre de services offerts supérieur
à 4.000, enfin ce programme minitel a contribué à
créer 40.000 emplois.
Ces chiffres ne doivent pas cependant masquer le chemin pour y parvenir.
Un chemin tortueux, celui de toute innovation. Aux États-Unis,
l'idée de congeler les aliments date de 1912, il a fallu
quarante ans pour « passer à l'acte », c'est-
à-dire parvenir à un accord entre des acteurs dont
les intérêts étaient directement mis en cause
par cette innovation technique.
Dans l'exemple du minitel, on trouve ce modèle
tourbillonnaire où l'innovation est testée sous forme
de maquette, puis remise en question sous la pression d'acteurs
qui anticipent bien les conséquences d'une telle innovation.
La DGT n'avait pas en effet prévu que son innocent terminal
annuaire électronique était un concurrent de la presse
locale. En fragilisant celle-ci par un détournement de recettes
publicitaires locales, ce sont les notables qui se retrouvaient
en difficulté précisément au moment où
l'État cherchait à décentraliser ses pouvoirs.
D'où l'obligation de trouver une solution qui préserve
l'objet technique et qui concilie les intérêts locaux
: cette solution socio-technique sera trouvée par la nouvelle
équipe dirigeante de la DGT mise en place par la gouvernement
socialiste ; en inventant la fonction « kiosque », un
compromis est trouvé et permet une claire coupure entre le
transporteur, le serveur et l'offreur de service. Du même
coup, la DGT se préserve de deux critiques : l'exercice du
monopole et l'atteinte aux libertés individuelles. En outre,
un fantastique champ de diversification est offert aux groupes de
presse. L'alternance politique et le changement de Directeur Général
sont à intégrer dans le modèle tourbillonaire
sans que soit remis en cause le projet initial. Face à des
industriels qui apprennent à s'émanciper, l'intransigeance
technique n'est plus un instrument de pression, le volume des commandes
prévues n'impressionne plus mais inquiète plutôt
des fournisseurs échaudés ; face à des notables
dont la position dans des réseaux sociaux risque d'être
détruite, le politique efface le technicien. La DGT apprend
à négocier, découvre que ses fournisseurs peuvent
être aussi des partenaires, que les usagers deviennent des
clients à décliner par segment.
Projet d'entreprise : le technicien et le politique en concurrence
La DGT est depuis longtemps à la recherche
de son identité ; dans le domaine du symbolique, dès
1974, un logo marquera la séparation irréversible
entre la Poste et le Téléphone, les peintures se dissocieront
également, le jaune pour la Poste, le bleu pour le Téléphone;
le couronnement de ce travail sur les symboles sera le déménagement
de l'état-major de la DGT installé jusque là
dans les locaux de son ministère de tutelle. La DGT désormais
occupe seule un immeuble résolument tourné vers le
futur : le cordon ombilical avec les P.T.T. est coupé.
Ce travail sur l'image s'accompagne également d'un travail
sur la maftrise de l'instrument de gestion jusque là inconnu.
Dès 1974, la DGT forme la hiérarchie intermédiaire
aux techniques de gestion, modernise ses rapports hiérarchiques,
apprend à gérer par objectifs, assimile les techniques
de marketing, fait appel à un véritable bataillon
de consultants en management, en stratégie. Le couronnement
de cet effort continu sera en 1986 la rédaction d'un projet
d'entreprise résultat d'un an de consultation auprès
des différents niveaux hiérarchiques. Comme toute
entreprise saisie par la mode des desseins, la DGT a défini
les siens sur la décennie à venir : entreprendre,
exercer son métier d'exploitant, élargir ses marchés.
L'alternance politique (1986) et la venue d'un nouveau Ministre
(1986-1987) soucieux d'appliquer les recettes de l'économie
libérale viennent ajouter de l'équivoque. Conçu
dans les entreprises ayant un management « moderne »
comme un instrument de mobilisation et de cohésion identitaire,
ce projet d'entreprise se transforme en projet de privatisation
aux yeux d'un certain nombre d'agents attachés au statut
de la fonction publique.
Cet impressionnant travail de la DGT sur elle-même
pour se doter des attributs symboliques d'une entreprise ne peut
masquer un raccordement à un pouvoir politique qui sait utiliser
cette administration soit comme un levier politique, soit comme
un instrument de régulation économique. Les dirigeants
successifs de la DGT le savent pertinemment et intègrent
plus ou moins facilement cette donnée dans la conduite de
leur stratégie. Rarement ministre technicien, encore plus
rarement ministre qui pèse politiquement, voilà un
homme politique que la DGT essaye de « socialiser »
à sa culture organisationnelle pour en faire un défenseur
éventuel auprès du Budget. Les apprentissages sont
plus ou moins longs selon la durée de vie de chaque ministre
; les espaces de jeu entre les dirigeants et le pouvoir politique
dépendent en fait des recouvrements de leurs objectifs.
Lors du grand chantier « rattrapage et modernisation
du téléphone », la stratégie était
simple, les objectifs faciles à formuler : le technique renforce
le politique qui renforce le technique. Lorsque France Télécom
définit un projet apparemment technique mais qui est aussi
un projet sur la société, la stratégie devient
équivoque pour un pouvoir politique qui se vit comme doublé.
En voulant se transformer en grand architecte de la communication,
la DGT se met dans une posture d'acteur sociétal venant concurrencer
l'acteur politique. Un acteur politique qui ne tarde pas d'ailleurs
à lui rendre la monnaie de sa pièce : si la partie
veut se prendre pour le tout, que l'on aille jusqu'au bout de cette
logique. La DGT se verra appliquer des objectifs ... contre son
gré. L'exemple le plus caricatural est certainement la décision
de mettre la filière électronique sous la tutelle
de la DGT. C'est l'époque où l'idéologie industrialiste
entre en résonance avec la vision socialiste de la société.
Parvenue au pouvoir, la Gauche va porter à des sommets, inconnus
jusque là, la logique mercantiliste giscardienne des années
1974. La DGT devient « par décret » une instance
de tutelle de groupes électroniques nationalisés dont
on attend qu'elle finance la filière électronique
et non qu'elle l'organise. A afficher des innovations techniques
à dimension sociétale, la DGT développe des
stratégies dont s'emparent tous les acteurs concernés.
Du même coup, l'acteur DGT se trouve embarqué dans
des jeux politiques dont il connait mal les règles ; les
choix de stratégies en viennent à être débattus
publiquement jusqu'à détruire sa cohésion interne
; le politique en vient à effacer le technicien, les rôles
se croisent : le directeur général se transforme en
entrepreneur politique, le ministre se transforme en technicien
des télécommunications.
Ce chassé-croisé de rôles ne
fait que brouiller l'image d'une administration qui marche à
côté de son titre. Lorsque les acteurs retrouvent leur
rôle, le rappel des places respectives peut être violent
: la DGT est toujours soumise au pouvoir d'une autorité publique.
Pour les dirigeants de la DGT, la décision unilatérale
du gouvernement prise en août 1984 de relever la taxe du service
de base est un dur rappel à la réalité : celle
d'être une administration, même si elle se vit comme
entreprise, le surplus reste toujours la propriété
du politique.
Esprit d'entreprise et statut de la fonction publique : un croisement
impossible ?
Voilà peut-être le croisement impossible
si l'on s'en tient aux stéréotypes : l'esprit d'initiative,
l'individualisation des responsabilités, l'indifférence
vis-à-vis du rapport entre un titre et un poste, la récompense
qui vient sanctionner la performance, autant de forces venant buter
contre le mur du statut de la fonction publique et les règles
du droit administratif. En fait, la réalité est plus
complexe. Tout concourt, et cela depuis vingt ans maintenant, à
vider le statut progressivement de son sens, en adoptant une politique
de petits pas. En fait le pari tenu est que le statut, telle une
vieille peau, finira par tomber quand le corps social se sera profondément
renouvelé. A ce renouvellement, la DGT y travaille aussi
bien en inventant de nouvelles fonctions qu'en bâtissant des
plans de communication interne et externe, qu'en s'attacha nt par
contrats de nouveaux profils éloignés de ceux des
ingénieurs télécoms. Cette activité
consistant à greffer de nouveaux comportements en matière
de gestion, à s'approprier les techniques les plus sophistiquées
en matière de management a pour objet de renouveler la culture
interne de la DGT. L'imagination ne manque pas pour contourner les
obstacles administratifs : la floraison des associations de type
1901 (rituellement dénoncée par la Cour des Comptes)
est l'expression de l'esprit d'entreprise développée
au sein de l'administration. En matière de gestion de personnel,
les marges de manuvre pour jouer avec le statut ne manquent
pas non plus. Là aussi, il est possible « d'assouplir
» les textes et de récompenser la performance individuelle.
Ces initiatives, souvent le fait de dirigeants soucieux de mobiliser
leur personnel, ont cependant leur limite. L'entrée irréversible
de la logique du marché apparait comme une menace pour la
cohésion de cette organisation
A cette menace, la DGT y a répondu depuis longtemps
en filialisant des activités nouvelles. Plusieurs explications
peuvent être avancées quant à cette pratique de
la filialisation : l'une est technique et met en avant l'incompatibilité
entre les règles de gestion administrative et le développement
de produits nouveaux ou bien d'activités ne rentrant pas dans
la mission de l'administration (la vente d'espaces publicitaires par
exemple).
Affecter des dépenses à des ressources connues d'avance,
cette fameuse règle incontournable, n'est évidemment
pas facile à suivre lorsqu'il s'agit d'investir pour escompter
des recettes. La comptabilité publique est donc présentée
comme l'obstacle justifiant la création de véritables
entreprises chargées de gérer un service public : un
réseau (Transpac) ou la régie publicitaire des annuaires
téléphoniques (ODA).
Une autre explication avancée s'inscrit plus
dans la logique du comportement d'un monopole qui pourrait être
paresseux. Tout se passe comme si la pression menée par des
clients exigeants était telle que la réponse des dirigeants,
campés sur leur métier de base, était de canaliser
cette pression vers des filiales qui auraient une autonomie de gestion
suffisante pour offrir à ces clients exigeants des prestations
de qualité, facturées sans aucune contrainte administrative.
Lors du débat sur la déréglementation,
débat imposé par le Ministre de tutelle de l'époque
(1986 - 1987) à une DGT qui n'en comprenait pas l'urgence,
l'idée se forma progressivement de différencier au
sein de la DGT ce qui relevait du monopole du service de base et
donc devait garder un statut public de ce qui constituait un portefeuille
d'activités nouvelles pouvant être filialisé
dans un premier temps et ouvert aux capitaux privés dans
un second temps. Cette solution chirurgicale, mise en débat
public, ne fut pas retenue, les dirigeants de la DGT y voyant le
risque « d'effeuiller la marguerite », ce qu'Hirschman
énonce autrement en soulignant que le monopole qui tue les
voix de ses clients les plus exigeants pour assurer sa tranquillité
s'achète le droit de s'auto-détruire.
Le recours à la filialisation n'est pas donc
sans risque pour l'unité de la DGT ; sur le plan de la gestion
du personnel des cadres, le détachement/récompense
en filiale permet aux ingénieurs de la DGT une inculcation
de l'esprit d'entreprise qui, trop réussie, ne permet plus
le retour « à la maison mère ». Phénomène
bien connu que le souci constant des filiales de se démarquer
de leur maison mère ; ayant goûté au jeu du
marché, elles cherchent alors à se fédérer
pour mieux peser ensuite sur leur « maison mère »
dont elles souhaitent le maintien dans le statut de la fonction
publique. La transformation de la DGT en entreprise les prive en
effet de toute spécificité et annule leur identité
; la périphérie refuse que le centre se transforme.
Conclusion
Tous les « grands projets » poursuivis depuis 1945,
dont celui du téléphone, partagent quelques traits communs
: la création d'hybrides administration-entreprise, une articulation
pensée d'emblée entre recherche, industrie et marchés
publics, une liaison forte au politique, un financement pré-affecté,
la concession du projet à un grand corps qui en fait sa chose,
une conception de l'efficacité débarrassée de
la contrainte de la rentabilité... et au total l'affirmation
de ces hybrides mi-administration mi-entreprise comme de véritables
centres de pouvoir privé et ce quel que soit leur statut formel.
Or tous ces grands projets connaissent un moment
délicat, celui de leur passage du stade de grand chantier
national à l'épreuve du marché international.
Le CNES a su créer ARIANESPACE, le BRP a cédé
la place à ELF, le CEA a filialisé ses activités
industrielles, AIRBUS et DASSAULT ont un statut d'entreprise de
droit commun. La Direction Générale des Télécom
a beau s'auto-baptiser FRANCE TELECOM pour faire comme BRITISH TELECOM
elle a l'allure d'une entreprise, le style de gestion d'une entreprise,
les contraintes d'exploitation d'une entreprise, mais c'est une
administration centrale.
Si FRANCE TELECOM a su par le passé investir,
se moderniser et au total agir comme entreprise, elle le devait
aux grands projets qu'elle poursuivait. Dès lors que les
objectifs se resserrent puisqu'il s'agit d'être plus performant
dans le service rendu à une clientèle segmentée,
de faire jeu égal avec ses concurrents exploitants européens,
l'administration des télécom veut légitimement
se muer en entreprise, se désendetter, moduler ses prix,
diversifier sa politique salariale. Mais, en même temps, pour
un État à la recherche de gisements fiscaux la tentation
est grande de puiser dans la caisse transformant ainsi l'entreprise
en collecteur d'impôts. Si les effets sont peu visibles sur
le moment, ils n'en sont pas moins pernicieux. Comment justifier
l'effort commercial, la productivité, le redéploiement
des moyens quand l'État, souverainement, prélève
20 milliards de Francs et laisse se développer un colossal
endettement. La volonté dérégulatrice des cadres
DGT est l'enfant légitime du grand projet entrepris et mené
au cours des vingt dernières années. L'autonomie conquise
face à l'État par les grands programmes d'équipement
ne peut être regagnée face à la Direction du
Budget que par l'adoption d'un statut de droit commun.
La logique voudrait donc que le parachèvement du «
Grand Projet » passe par la mise sur le marché de l'hybride.
Mais une telle issue qui suppose la révision du statut de
la fonction publique, la perte de recettes pour l'État, un
risque de conflit social majeur et plus encore la nécessité
de traiter un problème qui n'est perçu comme ni crucial,
ni urgent, peut circonstanciellement être impraticable.
Dès lors l'autonomie que l'entreprise ne
peut gagner par la banalisation du statut doit être reconquise
au besoin par la réactivation ou la redécouverte du
« Grand Projet ». Si l'analyste des politiques sait
manifester une grande intelligence rétrospective, il se risque
peu à la prévision. Pourtant les exigences de notre
modèle nous conduisent à penser qu'à défaut
de mettre fin à l'exceptionnalité de l'hybride, celui-ci,
pour durer et exister face au pouvoir politique, doit se réinventer
un grand dessein.
LES VULNÉRABILITÉS NÉES
DU PASSÉ
On ne demeure pas, pendant plus d'un siècle, administration
d'Etat sans connaître un certain décalage avec les
réalités du marché quand on commence à
devenir une entreprise. France Télécom en a fait l'expérience
depuis qu'elle est devenue, le 1er janvier 1991, un exploitant autonome
de droit public. Elle s'est d'ailleurs résolument attaquée
à la correction de cette distorsion. Marcel Roulet l'a propulsée
vers le marché international et a amorcé la substitution
d'une " culture de clientèle " à une "
culture de l'usager ".
Cependant, on ne transforme pas l'héritage
de cent ans de comportements administratifs en cinq ans. France
Télécom, si elle était riche de ses traditions
de service public, elle était encore handicapée par
certaines conséquences des politiques et des pratiques antérieures.
En ce domaine, on distingue quatre vulnérabilités
: l'importance de la dette, le poids des réflexes réglementaires,
des charges de retraite asphyxiantes, une grille tarifaire déconnectée
de la réalité des coûts.
En 1990, au moment de sa transformation en exploitant autonome,
France Télécom traînait une dette dont le montant
atteignait 120,7 milliards de francs. Celle-ci dépassait
largement son chiffre d'affaires (103 milliards de francs). Le poids
des frais financiers (11 milliards de francs) représentait
le pourcentage très élevé de 11 % du chiffre
d'affaires (3 fois supérieur à celui de BT).
Cette situation très dégradée s'expliquait,
essentiellement, par l'obligation faite, depuis 1982, à l'ancienne
direction générale des télécommunications,
de reverser à l'Etat une partie des bénéfices
inscrits au budget annexe des P et T. Ce prélèvement
qui a culminé à 18,3 milliards de francs en 1986 avait
naturellement suscité de coûteux recours au marché
financier pour assurer les investissements. En outre, il convient
de rappeler que dans le cadre de la réforme de 1990, France
Télécom s'est trouvé substituée à
la Caisse nationale des Télécommunications pour le
remboursement de ses financements obligataires.
Dans le cadre des engagements pris dans son contrat de plan 1991-1994,
l'opérateur a réussi à faire baisser cette
dette colossale à 95 milliards de francs fin 1994. Son nouveau
contrat de plan (1995-1998) lui impose un objectif de 45 milliards
de francs de dette fin 1998, soit un effort 1,7 fois supérieur
à celui consenti antérieurement. Il s'agit d'abaisser
le ratio frais financiers sur chiffres d'affaires -qui est un important
ratio de productivité- pour l'amener au niveau de celui de
ses meilleurs concurrents, c'est-à-dire 2 % ou moins. Fin
1994, ce ratio était de 5,6 % à France Télécom.
En 1995, en raison notamment du report sur 1996 de l'investissement
prévu pour l'entrée au capital de l'allié américain
Sprint, l'entreprise a consacré 16,8 milliards de francs
à son désendettement au lieu des 3,5 milliards initialement
prévus. Il a ainsi ramené sa dette à 78,5 milliards
de francs.
Cependant la crainte qu'on peut avoir face à l'ampleur du
rétablissement financier -certes indispensable- demandé
à l'entreprise publique, c'est que celui-ci soit réalisé
au détriment de l'investissement, surtout si les bénéfices
ne demeurent pas au niveau de ceux réalisés ces deux
dernières années.
D'ores et déjà, l'enveloppe des investissements
programmée par le nouveau contrat de plan est de 132 milliards
de francs sur la période 1995-1998, contre 150 milliards
de francs pour le précédent contrat de plan.
L'importance de sa dette financière entrave donc assez sensiblement
les mouvements de l'entreprise.
|
Un autre article
L'entreprise publique comme acteur politique : la DGT et la genèse
du plan câble
de Edith Brénac, Bruno Jobert, Philippe Mallein, Guillaume Pay
en et Yves Toussaint.
|
1 Définition du champ : le plan de câblage
par fibre optique
Nous nous proposons d'étudier l'interaction entre gouvernement
et entreprises publiques à travers le cas de la genèse
d'une politique publique particulière : le plan de câblage
par fibre optique dont le principe a été adopté
par le Conseil des ministres du 3 novembre 1982.
C'est un programme d'équipement très ambitieux du
point de vue tant technique qu'économique. L'option choisie
par le gouvernement français va bien au-delà des réseaux
classiques de télédistribution par câble coaxial
que l'on peut voir dans certains pays étrangers. Il s'agit,
à long terme, d'équiper la France d'un nouveau moyen
de communication «point à point » qui, parfaitement
interactif, permette une communication à double sens du même
type que celle du téléphone. Mais surtout, ce nouvel
équipement permettrait d'intégrer les services les
plus divers allant de la télématique (transmission
de données) à la vidéophonie (téléphone
avec images) en passant par toutes les formes de communication audiovisuelle.
Un tel réseau implique pour l'État une énorme
charge financière, renouvelée pendant de très
nombreuses années alors même qu'une très grande
incertitude demeure quant au développement possible des usages.
Ce projet, outre ses implications financières et industrielles
considérables, dépasse largement l'image que peut
en avoir le grand public : la télévision par câble
n'est plus guère qu'un prétexte pour un système
national intégré et cohérent permettant, dans
la logique des PTT du «tout télécommunication
», de maîtriser et contrôler dans un réseau
unique l'ensemble des formes modernes de transmission.
Cette constatation nous incite à renverser
la tendance courante qui consiste à étudier les rapports
entre entreprises publiques et gouvernement en termes d'exécution.
La question posée ici serait plutôt la suivante : «Quelle
est la contribution d'une entreprise publique à l'élaboration
d'une politique gouvernementale qui concerne directement son secteur
? ».
Sous cet angle-là, le plan de câblage par fibre optique
est un cas exemplaire. En effet, la Direction générale
des télécommunications (DGT) est la promotrice du
projet et demeure la partenaire essentielle du gouvernement pour
sa mise au point et son application. Sa compétence technique
et surtout son poids économique elle dispute à
l'EDF le titre de premier investisseur français lui
permettent d'affirmer sa présence dans le champ politique
au-delà de ce que son statut d'administration pourrait laisser
supposer.
D'autre part, comme pour la plupart des nouvelles technologies de
communication, la perspective de la «vidéo-communication
interactive » suscite de nombreuses mythologies utopiques
ou futuristes et peut sembler être, aux yeux des gouvernants,
la réponse adéquate à leurs projets d'informatisation
ou de décentralisation en même temps qu'aux objectifs
de relance de la croissance économique. Ainsi, ce plan d'équipement,
en alliant un projet politique et social à un programme économique
et industriel, nous permet de confronter les rhétoriques
privilégiées de chacun des deux grands partenaires.
De plus, comme il y a simultanément une stratégie
particulière de l'entreprise publique et des enjeux globaux
que doit gérer le gouvernement, il sera intéressant
de vérifier si ces deux dimensions de l'action recoupent
le conflit des logiques techniques et politiques, caractéristiques
de ces types de grands projets modernistes.
Afin de mieux circonscrire le champ d'investigation,
nous entendons privilégier la phase de genèse et d'élaboration
de cette politique. Celle-ci commence au début des années
soixante-dix par le développement des technologies de la
fibre optique issues des laboratoires et les premières expériences
de TV communautaire, puis est marquée par l'adoption du rapport
Mexandeau en novembre 1982 et se clôt avec la fixation des
modalités d'application du plan par le Conseil des ministres
du 3 mai 1984.
II. Problématique générale Logique
globale - logique sectorielle
Poser le problème de l'adéquation
entre les stratégies des entreprises publiques et la politique
du gouvernement revient à se demander comment une logique
sectorielle, propre à une institution ou à un groupe
spécialisé, peut s'accorder avec les mécanismes,
les valeurs et les priorités de l'action politique générale
contrôlée par les responsables gouvernementaux. Une
politique publique traite toujours, d'une façon ou d'une
autre, de ce rapport global/sectoriel.
Dans une telle perspective, il convient d'analyser comment une institution
telle que la Direction générale des télécommunications
a été amenée à définir une nouvelle
politique, de nouveaux objectifs et peut-être même de
nouvelles valeurs pour gérer son secteur. La politique globale
y joue-t-elle un rôle important ? Comment enfin cette nouvelle
stratégie va-t-elle être acceptée puis restructurée
par de nouveaux cercles non spécialisés chargés
de la légitimer et d'autoriser sa mise en uvre ?
En résumé, il s'agit de découvrir quel est
le système d'action initial qui a produit ce discours et
comment celui-ci a été reformulé lorsqu'il
a été repris dans d'autres cercles d'acteurs.
La restructuration du secteur et du système de relation
avec le gouvernement
Au-delà de la recherche événementielle,
l'analyse doit appréhender à plus long terme les situations
et les logiques prévalant tant au sein de l'entreprise publique
que dans les cabinets ministériels chargés de ce secteur.
Elle est susceptible de faire apparaître une double structuration.
En effet, l'introduction d'une nouvelle technologie telle que la
fibre optique au sein du secteur des télécommunications
peut entraîner non seulement la modification de sa stratégie,
mais aussi, à plus ou moins brève échéance,
le bouleversement des modalités et des finalités de
son activité même.
La DGT L'entreprise publique comme acteur politique est amenée
à prendre en compte la logique et les intérêts
des moyens de communication de masse qu'elle pouvait ignorer jusqu'à
présent. Elle ne peut, non plus, continuer à complètement
négliger les problèmes de contenu comme s'ils ne relevaient
pas de sa compétence. Aussi, les critères d'évaluation
deviennent-ils nécessairement de plus en plus qualitatifs.
D'autre part, ces bouleversements se sont répercutés
dans le domaine gouvernemental et l'ont également restructuré
: la DGT n'a plus seulement à traiter avec le ministère
des PTT, mais aussi, semble-t-il, avec ceux chargés de l'Intérieur,
de la Culture, des Techniques de la communication, de l'Industrie.
L'évolution et l'articulation des référentiels
La transformation d'un secteur est aussi nécessairement accompagnée,
ou même souvent précédée, par l'évolution
du système de valeurs qui le régissait. On verra donc
qu'une politique publique de cette ampleur implique un changement
de référentiel sectoriel qui sert de trame à
la stratégie et au discours de l'entreprise publique concernée.
Il conviendra donc d'analyser les conditions de son évolution,
de discerner quels enjeux et intérêts nouveaux s'y
manifestent et qui les exprime, de déterminer si elle doit
plus à la production d'intellectuels précurseurs qu'au
changement technologique ou sectoriel.
Mais, pour que la stratégie issue de ce nouveau référentiel
sectoriel soit politiquement efficace, il faut que celui-ci s'accorde
de façon plus ou moins harmonieuse au référentiel
global qui est pris en compte par les autorités gouvernementales.
En particulier, on examinera comment des thèmes tels que
ceux de «l'économie informationnelle » ou de
la «démocratie interactive », nouvelles mythologies
suscitées par les nouvelles technologies, ont été
suffisamment puissants pour s'insérer dans le référentiel
global en fonction des interpréta¬ tions du lien social
qu'ils supposent.
III. Méthodologie
La dynamique interne de la DGT
Il est impossible de comprendre le plan câble si l'on
ne prend pas en compte l'évolution, depuis le début
des années soixante-dix, du secteur contrôlé
par la DGT, et par là même, la transformation du discours
de celle-ci.
La DGT doit en effet faire face à une crise sectorielle provoquée
par la baisse d'activités résultant de la conclusion
du programme téléphone lancé dans les années
soixante-dix. Elle est aussi amenée à relever un nouveau
défi technique : l'émergence dans le domaine industriel
des techniques optiques et électroniques sur lesquelles elle
travaille depuis plus de dix ans. L'emploi et toute l'activité
économique du secteur se trouvent ainsi doublement mis en
cause.
Ces constatations nous conduisent à une première hypothèse
: la dynamique interne de la DGT a progressivement remis en cause
son propre référentiel sectoriel.
Cette hypothèse peut expliquer, a contrario, la relative
passivité de TDF. Isolée par la force du monopole,
animée par une faible croissance, insérée dans
une logique de la programmation qu'ignore la DGT et surtout gérée
comme une administration, Télédiffusion de France
n'avait pas la vitalité nécessaire pour répondre
aux enjeux que recouvrent les nouvelles technologies d'information
et de communication.
A l'opposé, la DGT, à partir d'un groupe restreint
d'ingénieurs concepteurs du CNET et sous l'impulsion de sa
direction, a su concrétiser ce changement et formuler une
nouvelle stratégie sectorielle qui s'est peu à peu
imposée. Ainsi, on trouve aujourd'hui la plupart de ces acteurs,
autrefois marginaux, à la tête des principaux nuds
décisionnels du plan câble. Il conviendra donc de suivre
attentivement la formation de ce groupe et l'évolution de
son discours, en se demandant s'ils sont politisés, ouverts
à d'autres courants d'analyse, ou s'ils sont, tout simplement,
à la recherche d'une nouvelle légitimité professionnelle.
L'impact ambigu de l'alternance politique
Il semble que la gauche, lorsqu'elle accède au pouvoir,
n'a pas de programme politique très explicite concernant
les nouveaux moyens de communication. On ne peut donc lui attribuer
la paternité du plan câble. Il apparaît néanmoins
que le gouvernement a favorisé cette décision par
une action spécifique.
Face à ce paradoxe, notre hypothèse est que la nouvelle
situation politique créée en 1981 a facilité
l'avènement du groupe de prospective du CNET.
Si cette supposition s'avère exacte, il reste encore à
déterminer à quoi est due cette brusque promotion.
Est-elle purement fortuite et circonstancielle et ne peut-elle être
attribuée qu'aux habituelles mutations dont la haute fonction
publique est l'objet à l'occasion des changements de majorité
? Ou bien, comme cela est plus probable, correspond-elle à
une volonté politique présente de façon plus
ou moins isolée au sein du gouvernement ? On peut même
se demander s'il n'y a pas eu dès juin 1981 une véritable
stratégie ministérielle, élaborée soit
par le ministère des PTT, soit par celui de la Culture, plus
ou moins en marge de la politique gouvernementale et de la nouvelle
idéologie partisane au pouvoir. Dans un tel cas, on reviendrait
à notre hypothèse sur les groupes d'intellectuels
précurseurs et novateurs : peut-on repérer des groupes
ayant accès simultanément à l'entreprise publique
et aux cercles gouvernementaux, jouant ainsi un rôle médiateur
? Cette question nous amène d'ailleurs à notre dernière
hypothèse de base. Le discours sur la sortie de crise par
la communication
Il semble bien, en effet, que le plan Mexandeau
adopté par le conseil des ministres du 3 novembre 1982 soit
point par point le programme élaboré par la DGT. Seule
la volonté présidentielle, qui ne doit en aucun cas
être négligée dans l'ensemble de cette politique
publique, en particulier avec l'influence de ses conseillers, a
modifié ce plan pour souligner les problèmes de contenu
posés par la faiblesse des industries de programme. Il n'en
demeure pas moins étonnant, que le gouvernement ait ainsi
légitimé politiquement le discours sectoriel de la
DGT plus ou moins relayé par le ministère des PTT.
Doit-on conclure que les responsables gouvernementaux n'avaient
aucune analyse proprement politique à opposer à la
logique industrielle et technicienne de la direction des télécommunications
? Trois éléments devraient nuancer cette conclusion.
Tout d'abord, la DGT semble avoir su habiller habilement ses intérêts
sectoriels avec des arguments plus globaux répondant aux
problèmes posés par le bouleversement du domaine de
la communication. D'autre part, le ministère de la Culture
a apparemment formulé une véritable réflexion
politique qui se serait à peu près accordée,
dans un premier temps, aux grandes lignes du plan proposé.
Enfin, facteur vraisemblablement déterminant, la DGT et le
gouvernement semblent avoir eu un référentiel commun
: la croyance, aujourd'hui de plus en plus répandue, dans
la résolution de la crise par le moyen des nouvelles technologies.
IV. L'approche de la grande organisation publique : Fonction
de l'élite dirigeante de réserve
La plupart de nos interlocuteurs ont affirmé
que le plan câble résultait d'une véritable
OPA menée par la DGT (dont la direction avait été
renouvelée à l'occasion de l'alternance gouvernementale)
tant sur le ministère des PTT que sur le domaine nouveau
des technologies nouvelles de communication.
L'analyse plus précise du processus de formulation des politiques
montre le rôle crucial d'un petit groupe de promoteurs qui
prend en effet les leviers de commande du CNET et de la DGT après
mai 1981. Encore faudrait-il se méfier des comparaisons anthropomorphiques
qui tendent à prêter à des organisations aussi
complexes une sorte de volonté homogène que traduisent
les formulations «la DGT a imposé le plan câble
», «elle avait la volonté, etc. ». En réalité,
il n'est pas possible d'identifier totalement la DGT au groupe qui
assure pendant un temps le gouvernement politique de ce grand service
industriel.
Ce groupe peut d'abord se définir par touches successives.
Les chercheurs et ingénieurs qui ont mené les
recherches sur la fibre optique dont les qualités
supposées légitiment ce grand pari industriel
n'ont pas été associés de près à
cette décision. Autrement dit, la promotion du plan câble
n'est pas le simple prolongement d'une logique technique se développant
de façon autonome.
Le groupe de promoteurs recrute ses acteurs principaux parmi
les membres de l'élite dirigeante de l'organisation qui ont
été mis sur la touche par ceux qui assuraient dans
la période précédente le gouvernement de l'entreprise.
En effet, la politique précédente avait été
marquée par l'ébranlement de la suprématie
exercée par le CNET sur l'organisation des télécommunications.
Les cadres de production avaient été renforcés
; la politique d'innovation technique devenait l'apanage de nouvelles
directions (DAII, DACT) dont le souci était d'échapper
à la préoccupation maniaque de sophistication technique
imputée au CNET. Le traumatisme ainsi infligé au CNET
trouvera son expression dans la remise en cause par certains de
ses cadres de la politique télématique engagée
(Minitel, annuaire électronique). Ces changements induiront
pour une fraction de l'élite une mise à l'écart
qu'ils mettront à profit pour élaborer dans le cadre
de commissions et travaux prospectifs des stratégies infléchissant
la politique précédente.
Du point de vue de l'analyse des politiques, il est donc important
d'abandonner une image monolithique de la grande entreprise publique.
Celle-ci est traversée par des conflits d'intérêts
qui sont médiatisés par divers groupes rivaux au sein
de l'élite dirigeante. Encore faudrait-il circonscrire précisément
ceux qui ont accès au débat stratégique dans
l'entreprise. A ce niveau, les thèses de Bauer et Cohen sur
le pouvoir industriel pourraient être utiles pour préciser
l'analyse. L'hypothèse que nous voudrions vérifier
serait qu'il ne suffit d'être un cadre même de rang
élevé pour y participer. Il y aurait ainsi une rupture
entre la technostructure et le gouvernement de l'entreprise. Le
fait de la grande organisation serait de maintenir en place, aux
côtés de l'équipe exerçant effectivement
la direction, des équipes alternatives, mises en réserve
au cas où la conjoncture se modifierait. De même que
les corps d'inspecteurs de l'État, les grands corps, les
services d'études ministériels font fonction de réservoir
pour la fraction de l'élite dirigeante qui ne goûte
pas au délice des cabinets et des postes à nomination
discrétionnaire, de même la grande organisation publique
saurait se constituer ces propres réservoirs qui permettraient
à l'élite dirigeante en disgrâce de survivre
en préparant sa revanche loin des tâches plus routinières
dévolues à la technostructure.
L'entreprise publique comme acteur politique
Cette organisation aura une autonomie d'autant plus grande
vis-à-vis des politiques gouvernementales que l'arbitrage
entre les factions dirigeantes et les factions de réserve
pourra se réaliser au sein même de l'organisation.
Tel n'est pas le cas dans la décision qui nous occupe. En
effet, chacune des factions rivales a tenté de consolider
son pouvoir tissant des liens privilégiés avec le
pouvoir politique : le directeur précédent de la DGT
avait pu consolider sa position dans le système administratif
en s' assurant des relations directes avec l'Élysée.
Les équipes rivales avaient elles-mêmes tissé
des liens plus étroits avec les partis de l'union de la gauche.
Elles ont pu ainsi passer très rapidement aux postes de commande
à l'occasion de l'alternance.
Les implications de ces relations entre politiques et élites
restent cependant à définir. Il serait sûrement
exagéré de voir dans les décisions prises depuis
1981 la simple traduction d'un projet politique global conçu
à l'intérieur des partis. Certes, on peut retrouver
dans les textes du PS d'avant 1981 des éléments annonçant
la politique actuelle. Mais il ne semble pas que ceux-ci aient fait
l'objet d'un débat substantiel dans aucun des partis qui
conquièrent le pouvoir après mai 1981. Ces textes
tendent plutôt à donner une légitimité
partisane à des perspectives construites et mises au point
par une fraction de l'élite dirigeante de la grande organisation.
Certes, le succès de l'utopie technique avancée par
les promoteurs de la politique du câble doit être imputé
également au fait qu'il est en harmonie avec un certain nombre
des valeurs des normes que la nouvelle coalition au pouvoir veut
promouvoir : l'extension du service public, la défense de
l'industrie nationale, la décentralisation. Mais il n'y a
pas construction au sein même des partis d'une hégémonie
définissant en termes nouveaux l'articulation entre les activités
et les intérêts multiples qui s'affrontent sur le terrain
de la communication. Le parti est plus une chambre d'échos
pour des techniciens-sympathisants qu'acteur construisant une aggrégation
nouvelle des intérêts autour d'une image globale de
l'avenir du pays.
V. La construction du référentiel sectoriel
Ce qui distingue la technostructure de l'élite
dirigeante, c'est la capacité de cette dernière de
construire une image de l'évolution future de l'organisation
qui soit compatible avec les contraintes extérieures, et
avec les principaux intérêts qui s'affrontent en son
sein.
Dans le cas du câble, on pourrait montrer comment cette politique
prétend concilier :
Le maintien du plan des charges des industries liées
à la DGT par un nouveau programme qui prendrait le relais
du téléphone ;
La recherche d'une compétitivité industrielle
externe accrue par l'emploi d'un produit nouveau (fibre optique)
;
L'affirmation de la position monopolitistique de la DGT sur
les réseaux de communication : le modèle du RNIS ;
La réaffirmation de la place éminente du CNET
dans la politique d'innovation.
L'efficacité de cette représentation sectorielle résulte
aussi de rencontre avec certaines des préoccupations centrales
du politique : emploi, industries nationales, compétitivité,
société d'information, réactivation du lien
social par l'interactivité.
Cependant, la DGT ne maîtrise directement qu'une partie des
éléments permettant de faire la transaction de la
logique sectorielle à la stratégie globale :
Dans le domaine des canaux de communication, elle se trouve
en compétition avec TDF qui contrôle les réseaux
hertziens et entend plutôt favoriser le satellite, complété
éventuellement par un réseau de câble coaxial.
Pour contrer cette éventualité, elle est conduite
à mettre en valeur les possibilités d'interacti¬
vité de la fibre optique et donc de chercher des appuis auprès
de ceux qui entendent promouvoir de nouveaux modèles d'information
et de communication ;
L'alliance entre les ingénieurs et les «saltimbanques
», entre les poseurs de tuyaux et les experts qui imaginent
d'autres types de services et de programmes devient donc un élément
stratégique de la décision.
VI. La recherche d'alliés, la marginalisation des adversaires
De fait, une fois éliminés les verrous
juridiques qui s'opposaient à la mise en place de nouveaux
moyens de communication (loi sur la communication audiovisuelle),
la décision de câblage semble avoir résulté
de l'alliance parfois malaisée du groupe des
promoteurs issus de la DGT, bien relayé au niveau du cabinet
du ministre des PTT avec une partie de l'élite dirigeante
du ministère de la Culture.
Parmi ceux-ci, un bon nombre avaient eux aussi été
mis en réserve de la vie active, notamment dans les services
de prospective de l'INA, où ils s'étaient essayés
à expérimenter d'autres modalités de la communication
audiovisuelle que la télévision hertzienne. Si les
difficultés de la programmation locale et de la participation
expérimentées avec les premières tentatives
de télédistribution leur apparaissaient substantielles,
ils n'en étaient pas moins convaincus de la nécessité
de préserver au maximum les possibilités de développement
des industries françaises de programmes et de continuer à
explorer les possibilités de développer des services
interactifs. C'était par ce biais de la promotion des industries
culturelles qu'il était enfin possible de sortir le ministre
de la Culture de son statut marginal de tuteur des beaux-arts :
pour sortir de la crise, «l'impératif culturel »
devenait le complément nécessaire de «l'impératif
industriel ».
De ce point de vue, l'alliance avec les ingénieurs
du câble paraissait une stratégie fructueuse. Elle
se résumait dans cette formule lapidaire : « 1 F pour
les tuyaux, 1 F pour les programmes ». Il s'agissait de faire
en sorte que le vaste plan d'investissement physique prévu
par la DGT soit complété par un effort du même
ordre dans le domaine des industries de programmes.
Le plan câble paraissait plus riche de promesses
que la solution alternative proposée par TDF qui consistait
à faire fond sur le développement des satellites avec
diffusion hertzienne ou par câble coaxial et sans préoccupation
de programme national. Le satellite en effet pouvait se présenter
comme un «gigantesque arrosoir » à partir duquel
l'industrie mondiale des programmes pourrait couvrir de ses produits
standardisés l'ensemble du territoire français. La
possibilité de relancer par son entremise une industrie nationale
des programmes serait donc beaucoup plus limitée qu'une extension
progressive du câblage qui garantirait le développement
d'une programmation locale conséquente. L'alliance des ingénieurs
et des saltimbanques se forge donc autour de l'idée d'une
stratégie associant les collectivités locales à
l'expérience et favorisant l'essor d'une production nationale
et locale de programmes. C'est en effet la coalition des forces
issues des ministres de la Culture, du Plan et des PTT qui va emporter
la décision du plan câble en novembre 1982 après
une série de groupes de travail et de réunions interministérielles.
Durant cette phase, la principale opposition à
ce projet est venue de TDF. Pour les ingénieurs de TDF, le
plan câble représentait une menace mortelle pour leur
autonomie.
Le plan câble réveillait en effet une vieille querelle
; depuis plusieurs décennies TDF avait conquis son autonomie
technique en aménageant par ses soins les réseaux
hertziens utilisés par la radio et la télévision
publique. Cela était perçu comme une conquête
majeure par les ingénieurs de TDF et comme une anomalie agaçante
par la DGT. Or le plan câble en fibre optique devrait permettre
à terme d'intégrer en un seul système l'ensemble
des réseaux de communication et par là même
rendre caduque l'autonomie de TDF.
A l'inverse le satellite relayé éventuellement par
un réseau de télédistribution en câble
coaxial permettait de consolider l'indépendance de cet organisme.
On s'explique donc que la phase précédant l'adoption
du plan câble fut l'occasion d'un affrontement très
rude entre la DGT et TDF.
Cependant l'affrontement de ces deux institutions
tourne rapidement à l'avantage de la DGT. Plusieurs facteurs
expliquent cette évolution : tout d'abord l'équation
politique de TDF n'était pas favorable. Le président
de son conseil d'administration avait été nommé
par l'ancienne majorité et ne disposait pas d'une influence
puissante sur les sphères politiques. D'autre part, les sociétés
de programmes de l'ex-ORTF qui siègent dans son conseil d'administration
avaient plutôt tendance à freiner tout projet de télédistribution
qui aurait inévitablement entamé leur monopole. Enfin,
le secrétariat d'État à la Communication, ne
semble pas avoir disposé de l'expertise et de l'influence
lui permettant de jouer un rôle d'arbitre dans la décision.
La configuration de la scène politique où se joue
le programme étudié présente un certain nombre
de caractéristiques que nous pouvons maintenant présenter.
On peut d'abord la caractériser par l'absence d'un certain
nombre d'acteurs dont on aurait pu raisonnablement envisager la
participation active.
Ainsi on aurait pu penser que les chercheurs du
CNET qui ont le plus contribué aux travaux sur la fibre optique
seraient associés à des choix qui reposent largement
sur les capacités actuelles ou futures de ce matériau
nouveau; jusqu'à nouvel ordre, nous n'avons pas trouvé
trace de leurs implication directe active dans la préparation
du plan câble.
De même il peut sembler paradoxal qu'un pari industriel de
cette ampleur ait pu être effectué sans consultation
intensive et suivie des entreprises qui devront par la suite le
prendre en charge. Il est prématuré de tirer actuellement
des conclusions définitives de cette première impression.
Si cette hypothèse se confirme nous nous trouverions ici
devant un modèle original de politique industrielle impulsée
et conçue par l'élite dirigeante d'un grand service
public.
Enfin, les collectivités locales sur lesquelles reposera
en fin de compte la tâche de gérer le système
n'ont pas été aucunement consultées ni associées
à la décision.
Ainsi certains des acteurs dont la conduite sera déterminante
pour la mise en uvre de ces politiques n'ont pas été
associés de façon substantielle à sa formulation.
Tout se passe comme si un petit groupe de promoteurs avait tenté
d'obtenir un engagement irréversible de l'État avant
d'ouvrir le jeu à d'autres partenaires. Mais cette opération
de commando pourrait bien se solder par une victoire à la
Pyrrhus. On peut se demander si ce grand monopole qu'est la DGT
saura faire preuve de la capacité de souplesse et de négociation
pour réussir dans un domaine où la concurrence reste
vive.
VII. Les limites de la stratégie du coup parti
Si l'on situe cette décision par rapport
à d'autres décisions lancées récemment
dans le même domaine, on a l'impression que la communication
ne s'est pas encore constituée comme un secteur de la politique
gouvernementale. Il s'agirait plutôt d'une jungle. Ce qui
fait en effet une politique sectorielle constituée, ce serait
la domination par un centre intellectuel et politique d'un champ
nettement délimité d'activités. Dans le cas
qui nous occupe c'est l'absence d'un centre s'appuyant sur une représentation
cohérente du secteur qui est frappante. Chacune des grandes
organisations publiques ou privées présentes dans
le domaine essaye de faire évoluer à son avantage
les possibilités nouvelles offertes par les techniques modernes
de communication. Chacune semble être parvenue à obtenir
un accord de principe des gouvernements qui ont lancé simultanément
satellite, câble, télévision à péage,
télévisions privées, etc. Les arbitrages différés
au niveau de la formulation se réalisent maintenant silencieusement,
par ajustements successifs au niveau de la mise en uvre. Mais
à cette étape, pas plus qu'aux précédentes,
on n'a l'impression de se trouver en face d'une politique des communications
appuyée sur une stratégie à long terme, mise
en place par une élite cohérente, capable de définir
les arbitrages nécessaires.
Les grandes entreprises politiques sont suffisamment
puissantes pour faire prévaloir leurs vues dans la formulation
des politiques gouvernementales les concernant. Il en résulte
une superposition de politiques gouvernementales dont la coordination
paraît problématique en l'absence d'un centre exerçant
une véritable hégémonie sur ce secteur en voie
de constitution.
1974 à 1981 La « Bataille du téléphone
» sous le septennat de Valéry Giscard dEstaing
de Gérard THÉRY
« La Bataille du téléphone », cest
ainsi que lhistorienne Marie Carpenter baptisa la politique
engagée de 1974 à 1981 sous le septennat de Valéry
Giscard dEstaing pour rénover les télécommunications
françaises et offrir enfin aux Français un téléphone
moderne. Récit de la « bataille » par celui qui
la dirigée.
En 1974, année de lélection du nouveau Président,
la situation du téléphone français était
calamiteuse. Outre le sketch malicieux de Fernand Raynaud sur le
22 à Asnières, un slogan ironique résume la
situation : « La moitié des Français attendent
le téléphone, lautre moitié la tonalité
». Pourtant, sous les deux mandats des présidents précédents,
des mesures avaient été prises pour tenter de remédier
à cette indigence : renforcement de la Direction générale
des télécommunications, création de la Caisse
nationale des télécommunications en 1967, création
de 1970 à 1972, de quatre sociétés de financement
du téléphone : Finextel, Codetel, Agritel et Creditel.
Mesures qui, malheureusement, nétaient pas à
la cote pour résoudre la difficulté à laquelle
notre économie était confrontée. Lun
des paradoxes français était davoir, au cours
des années, laisser se perpétuer un retard considérable
de son équipement téléphonique, aussi surprenant
aux yeux des observateurs étrangers, que celui de notre réseau
autoroutier. Le premier ministre des PTT du septennat, Pierre Lelong
eut le mérite dobtenir la suppression dun système
malthusien et néfaste, celui des avances remboursables, sortes
de prêts sans intérêt consentis le plus souvent
par des collectivités locales.
Lhistoire jugera la période 7481
avec plus dobjectivité que moi. Il était indispensable
de prendre de la hauteur. Les énormes problèmes posés
par la crise du téléphone français exigeaient
des responsables politiques que les solutions fussent imaginées
enfin sous un angle stratégique et non du petit bout dune
lorgnette budgétaire.
Les décisions stratégiques
Le 23 avril 1975, le président de la République
déclara que le redressement de la situation du téléphone
français était une priorité nationale. Cinq
objectifs furent proposés : le développement du téléphone
pour tous les Français sur lensemble du territoire
; passer dun taux déquipement des ménages
de 25 % à un taux de 75 %, comparable à celui des
principaux pays industrialisés ; une bonne qualité
de service portant sur lécoulement du trafic, lattente
de tonalité et létat des lignes dabonnés
; lextension de la gamme de services : Télex, téléinformatique,
transmission de données, fac-similé, téléconférence,
radiotéléphone ; le redéploiement de lindustrie
des télécommunications en vue de laccroissement
des volumes produits et des exportations ; enfin, la mise en uvre
dune politique ambitieuse de recrutement et dintéressement
du personnel.
La mise en uvre
Les objectifs étant ainsi clairs et quantifiés,
un suivi mensuel de la production de lignes (baptisée dans
notre jargon (Delta LP) et de la qualité de service
(IQS) fut mis en place ; de même fut fixé un premier
objectif de productivité : 10 agents pour 100 lignes en 1980
contre plus de 20 en 1974, puis 8 agents pour 100 lignes, comparable
aux chiffres de la plus performantes des compagnies de téléphone,
la suédoise Televerket.
Au 31 décembre 1980, nous en étions déjà
à 16 million de lignes, une belle performance ; le 10 millionième
abonné fut atteint le 26 décembre 1977 et fut célébré
par M. le Président de la République Valéry
Giscard dEstaing,
De 1974 à 1980, le nombre de lignes est triplé et
passe de 6 millions à 16 millions, la qualité de service
est entièrement restaurée ; la productivité
atteint celle de la Suède, leader des compagnies de téléphone
sur cet indicateur, le délai de raccordement des abonnés
est drastiquement réduit, de quelques années à
quelques jours. Au 31 Mai 1983, lobjectif était
atteint !
Du scepticisme
Lambition dun tel programme déclencha
un certain scepticisme, pour ne pas dire des quolibets. Jentendis
susurrer quun tel programme était infaisable. Certains
conseillèrent de « travailler les statistiques »
et de remplacer le compte des lignes dites principales, par celui
des postes de toute nature, qui totalise lensemble des postes
secondaires des entreprises. Nous rejetâmes dun commun
accord des procédés aussi peu honnêtes.
Les hommes
Norbert Segard, le ministre des PTT, nous soutenait à
fond, veillant intelligemment à ce que la Poste ne fût
pas trop jalouse de la priorité dont jouissaient les Télécom.
Lensemble des hommes était puissamment motivé,
à commencer par les directeurs régionaux (en majorité
polytechniciens), les chefs détablissement, lensemble
des cadres et du personnel administratif. Passé la grande
grève que nous avions vécue à lautomne
1974, les puissants syndicats des PTT qui ne dit mot consent
témoignèrent dune neutralité relativement
positive. Il est vrai que la situation calamiteuse du téléphone
français avait provoqué chez les personnels le sentiment
dune intense frustration. Notre honneur était donc
en jeu et nous avions tous lespoir de sortir de ce programme
la tête haute.
Une industrie à réveiller
Nous étions encore à une époque de
la Ve République où lindustrie était
considérée, au plus haut niveau de lÉtat,
comme lun de nos biens les plus précieux. Or, lindustrie
du téléphone était sclérosée
du fait de son organisation, un cartel volontairement organisé
sous la IVe République et regroupant les deux filiales du
puissant groupe américain ITT, celle du groupe suédois
Ericsson, la Compagnie générale délectricité
et une microscopique coopérative ouvrière. Depuis
longtemps, le vu du président du groupe Thomson était
dentrer sur le marché du téléphone, jugé
lucratif. Ce groupe était fortement exportateur de systèmes
militaires : il justifiait assurément sa place de fournisseur
de la DGT, car disposant dun puissant réseau à
lexportation, il lui serait plus facile de vendre les équipements
de télécommunications aux gouvernements étrangers,
aux administrations ou compagnies de téléphone de
nombreux pays.
Le souci dinstaurer une concurrence légitime
aux industriels se traduisit par le lancement dun grand appel
doffres sur la fourniture de matériel de commutation
(larchitecture des réseaux téléphoniques
sarticule autour des autocommutateurs, qui en constituent
le pivot). Je passerai sur les étapes difficultueuses dune
mutation décisive de lindustrie. À lissue
du processus, Thomson et CGE devinrent les deux leaders français
dun marché promis à une forte croissance. Le
premier remporta une première et importante commande en Égypte
; le second, par mimétisme (et auparavant cantonné
à des exportations symboliques à lÎle
Maurice et à Malte), remporta un succès significatif
en Irlande.
Des technologies nouvelles à promouvoir
Une priorité majeure était en même temps
de promouvoir les technologies nouvelles. Le système de commutation
temporelle E10, initialement développé par le Cnet,
(Centre national détudes des télécommunications),
fut proposé par la CGE et retenu comme système davenir,
bien que le premier autocommutateur expérimental, installé
à Poitiers, ne donnât pas satisfaction. À lissue
de lappel doffre, 200 000 lignes furent commandées
à la CIT (Compagnie industrielle des téléphones),
filiale de la CGE ; elles furent livrées en temps et en heure.
Cette entreprise, assoupie jusque-là faute de concurrence,
fut réveillée par un patron de choc, Christian Fayard.
Un ambitieux programme déquipement
fut ainsi lancé dans les trois domaines majeurs de la commutation,
des transmissions et des lignes, auquel lindustrie, dopée
par le niveau des commandes, sut répondre dans des conditions
remarquables de délai, de qualité et de prix. François
de Combret, conseiller technique à lÉlysée,
sut avec talent le mettre en musique, le suivre de près après
avoir préparé le terrain auprès des puissantes
directions du ministère de lÉconomie et des
Finances, toujours méfiantes lorsquil sagit de
grands projets.
Financer
Pour financer cet ambitieux programme, le directeur
général de la Caisse des Dépôts, Philippe
Marchat, créa à linitiative de lÉlysée
et malgré les objections du directeur du Trésor, une
nouvelle société de financement, Francetel, qui permit,
par sa contribution, de financer enfin les importants investissements
nécessaires.
Innover : le Minitel
Dès lors que notre pays allait enfin disposer
dun réseau téléphonique moderne, de nouvelles
questions se posaient. Comment valoriser ce réseau ? Quelles
technologies disponibles ? Quelles diversifications ? Quels services
nouveaux proposer au marché ? Comment maintenir à
lindustrie du téléphone, tournant à plein
régime pour permettre un accroissement de 2 millions de lignes
par an, un plan de charge suffisant pour éviter un décrochage
dans la production et, partant, la fermeture dusines ?
Le vidéotex, baptisé plus tard Minitel, était
dans les cartons du Cnet qui, sans tambour ni trompette, lavait
développé en laboratoire. Une maquette de ce nouveau
service fut présentée à une exposition internationale
à Dallas en 1977.
Le Président Giscard dEstaing fut immédiatement
conquis par les perspectives quoffrait le Minitel.
Les Télécom anglaises avaient lancé
un produit équivalent sous le nom de Prestel. On doit lidée
du Minitel français à Jean-Pierre Souviron. Pour que
le service pût connaître un véritable essor,
il fallait un terminal bon marché. Pour voir si cela était
possible, un appel doffres fut lancé. La réponse
industrielle démontra la faisabilité dune telle
hypothèse. Le ministre Norbert Ségard, ingénieur
de formation lui aussi, nous soutint à fond. Deux projets
furent ainsi mis en uvre : un serveur vidéotex à
Vélizy, sorte dauberge espagnole où seraient
invités tous fournisseurs dinformation intéressés
: administrations, presse, banques, assurances, météo,
SNCF, et tous services dinformations possibles ; la fourniture
dun annuaire électronique aux abonnés au téléphone
de lIlle-et-Vilaine.
Le président est conquis
Une démonstration fut organisée à lÉlysée
devant le Président Giscard dEstaing, immédiatement
conquis par les perspectives quoffrait ce nouveau média,
et qui, dès lors, donna sans plus tarder son feu vert au
lancement dun tel programme.
En novembre 1978, un nouveau conseil restreint eut lieu qui en décida
le lancement officiel. Raymond Barre, Premier ministre, jugeant
le projet « insuffisamment libéral », némit
humoristiquement dobjections que pour la forme. Le projet
était défendu par un avocat de poids, André
Giraud, ministre de lIndustrie. Jean-Claude Trichet, nouveau
conseiller technique à lÉlysée, ingénieur
des Mines de Nancy avant daccéder au prestigieux corps
de lInspection des Finances, en était de son côté
le zélateur inspiré et ne ménagea ni sa peine,
ni sa plume, pour aider à son aboutissement.
Le même conseil restreint décida le
lancement du satellite de télécommunication Télécom
1. Pierre Huet, conseiller dÉtat, fit en sorte que
le droit du Minitel fut celui du code des PTT sur la liberté
de toute correspondance et non du droit de laudiovisuel, ce
qui eût étouffé le projet dans luf.
Ainsi fut lancé lannuaire électronique, qui
trouva en Jean-Paul Maury un directeur de projet de haute volée
pour promouvoir la plus importante base civile de données
pour lépoque et permettre ultérieurement sa
généralisation à la France entière.
Un projet qui dérangeait
En une France trop souvent réfractaire au changement,
des oppositions sélevèrent. Le ministre de lInformation
le premier pourfendit le projet. La presse régionale se crut
menacée. François-Régis Hutin, directeur général
dOuest-France à lépoque, leva létendard
de la révolte, sans grand succès il est vrai. Le PDG
du journal Sud-Ouest, Jean-François Lemoine, se déclara
favorable au projet dont il fut lun des précurseurs
; même position favorable des Dernières Nouvelles dAlsace.
Avec le recul, les témoins de lépoque admettront
que le Minitel, loin dêtre un danger pour les journaux,
était au contraire leur meilleur allié, piqûre
réellement indolore et meilleur vaccin pour affronter la
future et violente tempête de lInternet.
Je ne métendrai pas sur les multiples
innovations en attente sur notre table de travail : télécopieur
à grande diffusion, carte à puce telle quimaginée
par le créatif Roland Moreno, câblage en fibre optique
de la ville de Biarritz et lancement dans cette ville dun
service expérimental de visiophonie ; téléalarme
pour les personnes âgées, etc.
Dans le même temps le Cnet, sous la houlette
de Maurice Bernard, futur directeur des études de lÉcole
polytechnique, se réorganise pour accompagner les développements
technologiques avec le maximum defficacité.
Une grande aventure humaine
Ainsi inspirée par les plus hautes instances de lÉtat,
la « Bataille du téléphone » fut une belle
aventure, qui nous mobilisa tous et nous rendit pour la plupart
heureux, à commencer par le ministre Norbert Ségard,
hélas déjà atteint de la maladie qui lemporta.
Il mest impossible détablir une liste exhaustive
des ingénieurs de talent qui furent les acteurs enthousiastes
de cette aventure passionnante. Jean Syrota, successeur de Jean-Pierre
Souviron, supervisa lensemble des opérations technologiques
et industrielles avec maestria, selon un rythme approprié
et réaliste, veillant de surcroît avec Émile
Julier et Michel Toubin à la rigueur des marchés considérables
que nous passions à lindustrie.
Yves Fargette, Alain Bravo et leurs complices Jean-François
Arrivet et Maurice Gaucherand, chefs dorchestre de la production
de lignes et de la restauration de la qualité ; Georges Clavaud,
ancien résistant, notre sénior et le seul non polytechnicien,
Denis Varloot et Jean-Claude Mailhan, chargés des ressources
humaines, architectes tous trois dun climat syndical apaisé
; François Henrot, qui inspira avec Pierre Huet, le droit
dans lequel devait sinscrire le Minitel ; Pierre Lestrade,
directeur de la région Île-de-France et organisateur
de premier ordre : Jean Grenier, chargé de linternational,
promoteur de notre position de major dans le domaine des câbles
sous-marins ; Didier Lombard, maître douvrage de Télécom
1 ; Jean Viard pour la prospective et Hervé Nora, notre boîte
à idées et précurseur du lancement de la carte
à puce.
Entre la création de France Télécom
et sa privatisation, seize années se sont écoulées.
France Télécom, créé en 1988 à
partir de la Direction Générale des Télécommunications
qui dépendait de ladministration des PTT, devient un
établissement public à gestion autonome en 1991, puis
une société anonyme en 1996.
La même année, Deutsche Telekom, issue des PTT allemands,
est privatisée.
Dans les pays concernés par ces évolutions des agences
de régulation sont créées pour permettre à
de nouvelles entreprises dapparaître et dintroduire
une véritable concurrence sur les nouveaux marchés
comme le mobile ou encore Internet.
Le processus a donc été long, mais ce fut, pour les
gouvernements successifs, le prix à payer pour que la transformation
se fasse sans heurts majeurs, sans mouvements sociaux importants.
Ainsi, c'est en 1988 que l'opérateur est fondé, remplaçant
l'ancienne Direction générale des télécommunications
(DGT). Trois ans plus tard, France Télécom obtient
son autonomie de gestion. Et, en 1996, l'opérateur voit son
statut transformé en société anonyme afin de
préparer l'ouverture à la concurrence des télécommunications
et une introduction en Bourse. Celle-ci aura lieu, en grandes pompes
à Paris, dès octobre 1997.
Mais il faudra attendre septembre 2004 _ et la fin des déboires
liés aux 100 milliards d'euros d'acquisitions de l'année
2000 _ pour que l'Etat baisse sa participation au capital en dessous
de la barre des 50 %. Au prix de l'inscription dans la loi du statut
des fonctionnaires de France Télécom, afin d'apaiser
les inquiétudes des salariés. Aujourd'hui, l'Etat
ne détient plus que 27,4 % du capital de France Télécom,
et près de 70 % des salariés bénéficient
toujours du statut de fonctionnaire.
En comparaison, les transformations vécues
par EDF et Gaz de France apparaissent plus brutales. En l'espace
de cinq ans, les deux entreprises et leurs salariés auront
eu à absorber la libéralisation de leurs marchés,
un changement de statut, la réforme de leur régime
de retraite, l'ouverture de leur capital et même, pour GDF,
une privatisation préfigurant son rapprochement avec Suez.
Cette profonde mutation, l'électricien et le gazier l'ont
finalement assez bien digérée.
Cette évolution essentielle pour l'avenir
de France Télécom doit tenir compte de la situation
tout à fait particulière qui résulte de l'histoire
exceptionnelle de cette entreprise. Au terme des évolutions
qui viennent d'être rappelées, le groupe emploie en
effet 240 000 personnes, dont 106 000 sont des fonctionnaires, lesquels
sont pour la grande majorité en position d'activité
dans l'entreprise et constituent plus de 86 % des effectifs de la
maison mère France Télécom SA.
A cet égard, la situation de France Télécom
est sans équivalent, puisque aucune société
n'emploie en France des fonctionnaires en si grand nombre, ni dans
une telle proportion. Cette situation est transitoire, puisque la
loi du 2 juillet 1990 ne permet plus à France Télécom
de recruter de fonctionnaires depuis le 1 er janvier 2002. Mais
elle restera longtemps exceptionnelle, puisque un quart des agents
fonctionnaires devraient encore être présents dans
l'entreprise à la fin de l'année 2018, et que les
derniers ne devraient pas la quitter avant 2035. La situation de
France Télécom a donc vocation à être
évaluée au 1 er janvier 2019, en vue, le cas échéant,
d'adapter les conditions d'emploi des fonctionnaires de France Télécom
à la situation de l'entreprise et aux exigences d'une bonne
gestion des corps auxquels ceux-ci appartiennent.
Une société cotée, à l'implantation
mondiale, dans un environnement totalement concurrentiel, aujourd'hui
attributaire par la loi de missions de service public et employant
plus de 100 000 fonctionnaires dont les derniers ne devraient pas
la quitter avant 2035 : telle est la situation tout à fait
particulière de France Télécom, qui appelle
une solution nécessairement exceptionnelle.
Il convient également de tirer les conséquences de
la crise financière que, comme la plupart des grands opérateurs
de télécommunications, France Télécom
a traversée au cours des années 2000 à 2002,
et dont l'obligation d'une détention majoritaire par l'État
du capital de France Télécom a été un
des facteurs.
Plus généralement, l'approfondissement de la concurrence
et les évolutions technologiques et stratégiques à
venir dans le secteur européen des télécommunications
impliquent que France Télécom soit placée dans
un cadre juridique aussi proche que possible de celui de ses concurrents.
Ce sont les raisons pour lesquelles le Gouvernement
souhaita mettre fin à l'obligation de détention majoritaire
publique du capital de France Télécom, qui est l'un
des derniers opérateurs de télécommunications
européen à appartenir au secteur public.
Pour l'ensemble de ces évolutions nécessaires,
le Gouvernement s'est fixé deux principes essentiels.
- Le premier, c'est de garantir la continuité du service
public des télécommunications qui est rendu aux Français.
Les modifications qu'il est proposé d'apporter au code des
postes et télécommunications et à la loi du
2 juillet 1990 relative au service public de la poste et des télécommunications,
en application de la législation communautaire, garantissent
que l'ensemble des missions de service public qui sont aujourd'hui
attribuées par la loi à France Télécom
seront maintenues ; seul leur mode d'attribution, par le recours
à un mécanisme transparent et ouvert, sera modifié.
- Le second principe que s'est fixé le Gouvernement est d'assurer
la plus grande continuité dans le statut des personnels qui
resteront fonctionnaires de l'entreprise. Les agents fonctionnaires
qui le souhaiteront se verront proposer par l'entreprise un contrat
de travail de droit privé sur la base d'un emploi et d'une
rémunération au moins équivalents aux leurs
; tous ceux qui ne feront pas usage de cette faculté conserveront
leur statut de fonctionnaire, ainsi que l'ensemble des garanties
fondamentales, des droits et des obligations qui y sont attachés.
Les dispositions principales du statut de la fonction publique leur
demeureront, comme aujourd'hui, applicables.
Dans le respect de ces deux principes, le projet
de loi contient un certain nombre de dispositions qui permettront
d'harmoniser les relations de France Télécom avec
ses agents fonctionnaires et contractuels, et qui sont de nature
à renforcer la cohésion des personnels de l'entreprise
et à placer France Télécom dans une situation
plus proche de celle des autres opérateurs de télécommunication.
|
...
|